RENDRE INVISIBLES LES OUVRIERS, REFLEXIONS AU SUJET D’UNE DISPARITION SEMANTIQUE

Samedi 18 octobre 2014, par cnt // Travail/Salariat

Certainement, un peu comme tout le monde, nous nous étions mis ce jour-là à évoquer la situation politico-sociale pour conclure la réunion hebdomadaire de notre anarchosyndicat. Au détour de la conversation émergea la remarque que, dans la plupart des analyses médiatiques et dans le discours politique, le terme «  d’ouvrier  » avait disparu. Cela nous sembla d’autant plus étrange que parmi les compagnons présents à la réunion, un bon nombre étaient des ouvriers stricto sensu.

Cette observation me laissa suffisamment dubitatif pour que le lendemain je me rende chez mon marchand de journaux préféré pour en évaluer la véracité. Et cela tombait bien, «  Le Monde Diplomatique  », célèbre journal de l’intelligentsia de gauche, se fendait ce mois-ci en première page d’un dossier sous-titré «  La gauche ne peut pas mourir  » [1]

 LE MOT MANQUANT

Inutile de dire que si je n’avais pas été dans une démarche aussi précise, jamais je n’aurais eu l’idée de me procurer un périodique qui, en conclusion d’articles souvent intéressants, distille insidieusement une résignation chronique. Mais un dossier sur la gauche dans Le Diplo offrait quelque chose d’assez significatif concernant le sujet de ma préoccupation du moment, pour que je m’en inflige sa lecture crayon en main.

Ainsi fis-je, et sur l’ensemble des trois pages du dossier consacré à la gauche, pleine page (format A3), j’ai relevé :
- 13 fois le mot salarié,
- 2 fois celui de travailleurs,
- 1 fois d’employé,
- et même, pour être complet, en une circonstance, l’expression « internationalisme prolétarien ».

Quand à « ouvrier » le terme est totalement absent du dossier dont les articles sont, au demeurant, de bonne facture.

 LE TROP DIT ET LE NON-DIT

On entend souvent que les mots qu’on utilise sont importants. Dans le cas présent, il s’agit de comprendre pourquoi les auteurs ont préféré recourir à l’usage répétitif du mot «  salarié  » en évitant soigneusement celui «  d’ouvrier  ».

Commençons par la remarque essentielle que dans le contexte d’un dossier sur « la gauche » dans Le Diplo il y avait au moins deux bonnes raisons pour que le terme «  ouvrier  » figure en bonne place.

  • La première est évidente  : l’histoire du monde ouvrier est inséparable de l’histoire de la gauche.
  • La seconde, c’est que c’est que le monde ouvrier existe bel et bien, même s’il semble qu’on veuille l’enterrer [2]. Il ne devrait échapper à personne que le nombre d’ouvriers en France, actuellement estimé à environ 6 millions, est plus de douze fois supérieur à celui des adhésions revendiquées par l’ensemble des partis de gauche.

Pour en revenir à l’Histoire, soulignons que, quand on parle de «  mouvement ouvrier  », de «  conscience ouvrière  », de «  capacités des classes ouvrières  », on parle d’une dynamique non seulement revendicative mais qui est capable de produire des perspectives d’un changement structurel de société.

On peut être très critique vis-à-vis des dérives ouvriéristes dans lesquelles un certain marxisme s’embourba désastreusement, et nous le sommes. Il n’en demeure pas moins que l’enjeu de ce qu’on dit ou qu’on ne dit pas en utilisant — ou pas — le mot «  ouvrier  » est celui de la structuration, voire de la manipulation des mentalités.

C’est d’autant plus vrai dans le domaine historique — et ce n’est pas Le Diplo qui me contredira sur ce point  ! En effet, le hasard éditorial fait que dans ce même numéro, un article de Benoît Bréville [3] dénonce avec raison que, dans cette matière, les manuels scolaires sont le reflet de la pensée dominante : Le choix de ce qui est raconté, de ce qui est dit, et surtout de ce qui ne l’est pas, est d’une importance capitale

Employer trop de fois le mot salarié et jamais celui d’ouvrier, cela a donc bien un sens.

 ÉCRIRE N’EST PAS QUE DÉCRIRE

Dans une période où l’idéologie capitaliste est triomphante, jeter aux poubelles le poids historique de ce que fut le mouvement ouvrier, c’est faire un choix, ou du moins être influencé par ce que Bréville nomme les idées reçues, et reçues des vainqueurs. «  Écrire n’est pas simplement que décrire » affirme ainsi Bréville. Il a raison, écrire c’est inspirer. L’éclairage est indispensable, mais il arrive qu’il soit utilisé pour aveugler  ; de même certaines visions peuvent donner le vertige, peuvent paralyser.

De nos jours le vocabulaire de la description médiatique et politicienne de la société est celui du catastrophisme. Ce qu’il inspire c’est la peur, la résignation et l’isolement. Rien d’étonnant dès lors que, dans ce registre de fin du monde, des singletons interchangeables — où le salarié trouve sa place de choix — forment des couples d’impuissants, tels le salarié/électeur ou le citoyen/chômeur. Ils sont ainsi mentalement condamnés à subir le capitalisme.

Si 6 millions de personnes, au bas mot, indispensables au fonctionnement de cette société, ont été plus ou moins consciemment rayées du vocabulaire médiatique, c’est que pour le système il existe un péril à ce qu’ils puissent s’identifier en tant que tels.

Pour bien saisir les ressorts de cette crainte, je n’ai qu’à ouvrir ce même Diplo à la page 11, sur un article intitulé «  En Chine colère cherche syndicats  » [4]. Ici (c’est-à dire pour la Chine), le terme «  ouvrier  » est employé à plusieurs reprises. Les ouvriers chinois, nous indique cet article, mènent des grèves très combatives et des patrons chinois désemparés cherchent en vain des syndicats — sur le modèle de ceux de la vieille Europe (ça, c’est moi qui l’ajoute) — pour transformer ces ouvriers insoumis en dociles salariés.

 L’IDENTITÉ OUVRIÈRE FAIT PEUR AU CAPITALISME

La raison en est que, malgré tout ce qu’on a voulu nous faire croire, le terme «  ouvrier  » n’a pas simplement un contenu comptable, économique ou sociologique. Il a une signification historique et psychologique qui permet la structuration d’une culture de lutte collective et offre par conséquent le levier d’une action puissante. Là où le mot «  salarié  » n’évoque que le rapport de production autour d’une variable d’ajustement, celui «  d’ouvrier  » ajoute le poids de l’histoire. Cette puissance évocatrice du passé est liée au fait que, comme aujourd’hui en Chine, le mouvement ouvrier a porté des coups terribles à celui du capital. Dès lors il transcende bien sûr toutes les identités construites par le système, qu’elles soient nationalistes ou religieuses, et il est en mesure d’associer en son sein tous les travailleurs qui, victimes de la passion destructrice du capitalisme, ont par leur métiers, les capacités de reconstruire une autre société.

[1«  La gauche ne peut pas mourir  », F. Lordon, pages 1, 18 et 19

[2Voir par exemple Anachosyndicalisme  ! n°127 (janvier 2012) «  Sociologie pour le combat, sociologie du combat  »

[3«  Pour remettre l’histoire à l’endroit  », B. Bréville, pages 4 & 5

[4«  En Chine colère cherche syndicats  », Han Donfang, p. 11.