Les briseurs de machine

Mercredi 14 février 2007, par cnt // Luddisme

Il nous est souvent difficile de nous figurer à quel point la Révolution industrielle marqua une rupture dans l’organisation sociale et économique des sociétés occidentales. Ces bouleversements prirent source en Angleterre à travers un processus au caractère brutal et rapide enclenché au début du 19e : ruptures dans les configurations des villes et des campagnes, dans les modes de vie (déclin de l’organisation "communautaire"), dans l’organisation du travail (rapport à la production, cadre de la manufacture), dans le rapport même à l’existence.

On tend à négliger l’aspect "révolutionnaire" de ces Révolutions industrielles opérées tour à tour en Europe, aux Etats-Unis puis s’étendant au reste du monde ; on les conçoit comme des phénomènes historiques linéaires -conséquences logiques de la "rationalisation" du monde- et inévitables -"on ne pouvait de toute façon y échapper". Pour nous, qui ne fûmes pas témoins de ce violent passage à l’ère industrielle, pour nous, qui n’avons toujours connu que son héritage, ses aboutissants, il n’est pas facile de concevoir qu’il y ait eu un "avant".

La toute puissance de la marchandise, le règne de l’idéologie du progrès, l’apparence désolée de notre environnement social et géographique, l’expansion illimitée des villes, les usines géantes, technopoles et centrales nucléaires qui poussent comme des champignons -prétendus symboles de la puissance humaine- les temples de la consommation bondés au quotidien -fausses métaphores de notre bonheur-... la liste exhaustive des tares iniques de cette société -dans tout ce qu’elle génère d’aliénations, de folies collectives- serait longue à établir mais ce n’est pas le propos ici.

Comment saisir dans notre environnement les traces du système pré-industriel /capitaliste, tant elles furent anéanties au profit de l’imposition de celui que l’on connaît aujourd’hui ? Imposition pourtant bel et bien organisée contre notre gré ... contre le gré des populations d’alors (même s’il ne s’agit pas d’idéaliser les sociétés pré-industrielles qui avaient leurs propres formes d’exploitation). Pourtant, les temps pré-industriels ne sont pas si éloignés de nous, 100 ans, 200 ans à peine. Ce n’est pas grand chose à l’échelle de l’humanité. Mais, il s’en est passé depuis... et ça n’a pas toujours coulé de source pour les principaux concernés, ceux qui étaient au cœur du processus de production, ceux qui vécurent de plein fouet ces bouleversements de l’ordre socio-économique.
révoltes ouvrières.

Les révoltes ouvrières face à l’industrialisation, ancrées dans la vie sociale, ont été la preuve du refus de se soumettre aveuglément aux nouvelles lois de l’industrie, et plus largement, à tous les principes et conceptions de la vie en société qu’elles engendrèrent. De nombreux corps de métiers se soulevèrent contre ce qui se dessinait alors : la perspective du travail en usine, d’une société basée sur la division et l’intensification du travail, dans laquelle l’individu n’aurait plus aucun contrôle sur son activité, sa production.

Considérer la machine comme élément crucial de la Révolution industrielle, voire comme nouvel "acteur social", n’est pas lui donner une importance démesurée : elle fut (entre autres) à l’origine des transformations modernes. Et affirmer qu’elle suscita la haine de bon nombre d’individus n’est pas une hyperbole : partout où il y eut introduction de nouvelles machines -dans la plupart des secteurs d’activités- il y eut résistance à ces machines, résistance qui se manifesta sous diverses formes, dont leur destruction pure et simple. Ces résistances, oubliées pour la plupart, furent constantes dans leurs formes -qui posent le bris de machines en tant qu’ultime recours après épuisement des moyens légaux- ; constantes dans leurs cibles -les seules machines qui n’apportent aucun avantage aux travailleurs- ; constantes dans leurs acteurs -regroupés bien au-delà des cercles ouvriers les plus directement concernés- ; et constantes dans leur chronologie -avec une extinction rapide de la contestation dans la seconde moitié du 19e siècle.
les ludites

Le mouvement des Luddites [1] qui eut lieu en Angleterre, dans les secteurs du textile en proie à la mécanisation, entre 1811 et 1813 (avec quelques répliques les années qui suivirent), ne connaît pas d’équivalent en terme d’intensité : la révolte des ouvriers du textile fut un véritable séisme qui fit trembler l’Angleterre et ses dirigeants et, même si ce mouvement, aux frontières de l’insurrection généralisée, ne déboucha pas sur une révolution, il retarda indéniablement la mécanisation de certains secteurs et eut d’autres conséquences sur le long terme, moins mesurables, ne serait-ce qu’à travers les grands questionnements qu’il souleva : la question de la machine et de la production placées au cœur du débat public.

Les mouvements de bris de machines qui secouèrent certains autres pays européens ne furent pas anecdotiques non plus, et c’est sur eux que nous nous concentrerons ici .

France, Espagne, Silésie, Autriche, Allemagne, Belgique, furent le théâtre de mouvements de résistance à la mécanisation. En France, on connaît la révolte des ouvriers du livre qui s’opposèrent à l’introduction des presses mécaniques durant les journées insurrectionnelles de juillet 1830 ; le midi lainier qui s’enflamma contre l’introduction des tondeuses mécaniques, ou encore les révoltes contre la mécanisation du textile en Normandie juste après 1789. Toutes ces révoltes eurent lieu de manière éclatée, surgirent à différents moments, eurent leurs spécificités dans les causes et les formes de luttes, touchèrent divers secteurs d’activités, mais elles sont malgré tout profondément liées les unes aux autres par une convergence de faits, de bases communes.


 que révèlent les bris de machines dansleurs bases communes ?

Tout d’abord, les secteurs non touchés furent ceux où la mécanisation rendait le travail moins pénible (les secteurs naissants), alors que l’opposition se manifestait là où la mécanisation menaçait les métiers existants. C’était plus ce que symbolisait la machine qui causait la colère des ouvriers, le système qu’elle engendrait, plus que la machine en elle-même [2] ; la mise en pratique des postulats de l’économie politique, "science" alors vénérée par les élites de tous bords mais infiniment orientée puisque mise au service des théories libérales, fondatrices du cauchemar qui suivit.

Ensuite, le cadre de la manufacture était au cœur de la révolte, à travers tout ce qu’il reflétait [3], à savoir sa fonction disciplinaire et répressive : l’enfermement et l’abétissement (division du travail en tâches élémentaires, maximisée plus tard par le fordisme et le taylorisme), mise au pas d’un monde ouvrier et artisan rebelle.


  stratégie de dernier recours

Il faut souligner que si la stratégie du bris de machine était fréquente, elle constituait un dernier recours, pratiqué par les ouvriers, une fois épuisées des stratégies plus légalistes (pétitions, tentative de réactiver des textes juridiques ou constitutionnels pour invoquer le refus des machines, tentatives de négciation pour retirer les machines...). Quand ces stratégies se soldaient par un échec, c’était l’émeute. Ce qui comptait, c’était plus ce que traduisait l’acte que son résultat : à travers le bris de machine, les ouvriers portaient notamment la critique du mode de relations sociales engendré par le règne de la machine. Le machinisme peut en effet désigner un mode de relations sociales qui éloigne moralement les hommes en les unissant mécaniquement. D’où le rôle qu’elle peut aussi jouer dans la division des individus.

Aussi, l’hostilité à la machine n’était pas portée que par ses seules victimes : Il est étonnant de voir à quel point "l’opinion" soutenait les émeutiers, moralement ou en pratique. Les villageois mirent en place des solidarités (hébergement des émeutiers en fuite, refus de dénoncer malgré la pression des autorités,...). Il arriva aussi à des magistrats ou à certains secteurs de la bourgeoisie ou de l’aristocratie (eux-mêmes réticents à la mécanisation, certes pour d’autres intérêts !) de soutenir la cause des briseurs de machines [4]. Enfin, on constate que les résistances étaient vives surtout en période de crise ou d’agitation révolutionnaire (1830, 1848...).

Ces mouvements doivent être déchiffrés dans un contexte où les coalitions ouvrières étaient interdites, et où la peine de mort contre les briseurs de machine était en vigueur au Royaume-Uni et en Espagne : la classe ouvrière, au sens où on l’entendit par la suite, n’était pas encore constituée, et ces mouvements contribuèrent dans une certaine mesure à sa formation. Les individus s’organisaient de manière beaucoup plus directe entre eux, souvent dans la clandestinité. Ce n’est qu’au tournant de la seconde moitié du 19e siècle que l’on commence à parler de syndicalisme, tournant qui coïncide avec la raréfaction des bris de machines et de cette forme d’"action directe". On assiste alors à l’extinction de la contestation même de la mécanisation : la grève devient la forme de lutte privilégiée et les revendications sont liées à la durée et à l’organisation du travail. L’image de la machine change : elle n’est plus diabolisée, mais érotisée, magnifiée, humanisée.


 la question du bien-fondé de la machine

Les considérations plus "philosophiques" liées à la machine, la question de leur bien-fondé, sont balayées du débat public... Mais il est important de souligner que ces considérations, qui émergeaient de la pratique de la lutte, furent emmenées au cœur du débat par les ouvriers, longtemps organisés directement entre eux, et ce à travers une multitude de publications, proclamations, brochures, lettres.

Les raisons de l’extinction de la contestation, en cette seconde moitié de 19e siècle, sont multiples, mais on peut ici en citer une, étroitement liée au contexte idéologique des années 1800-1850 en France. La Révolution de 1789 n’est pas loin, et les élites ont une peur particulière de tout retour à une situation insurrectionnelle. L’esprit jacobin est loin d’être mort, et n’attend qu’une excuse pour être ravivé collectivement (les journées de juillet 1830, "les Trois glorieuses" en sont l’occasion). Le climat de répression se durcit et sévit d’autant plus contre les briseurs de machine, ce qui contribue à "saper" cette expression de la lutte.

D’autre part, l’idée de la machine en tant qu’outil libérateur pour l’homme se popularise, les machines sont de plus en plus considérées en lien avec le bien-être. Cette idée est en partie développée par Marx et Engels, qui dénoncent l’emploi capitaliste des machines, leur mode social d’exploitation, mais pointent leur potentiel émancipateur et la nécessité de se les réapproprier en dehors du système capitaliste.

En même temps, une véritable propagande du "progrès" est à l’œuvre parmi les classes dirigeantes. N’oublions pas que la notion de "progrès" telle qu’on l’appréhende aujourd’hui est assez récente puisqu’elle ne fut théorisée qu’à ce moment là. Elle constitue "un pilier" du contexte idéologique de l’époque. Cette problématique, que ne tarde pas à s’approprier le mouvement ouvrier, saisit tout un chacun, entraîne une ébullition de débats et de questionnements, notamment sur la machine, puisqu’elle incarne le progrès. La bourgeoisie industrielle et ceux qui tentent d’organiser la classe ouvrière (radicaux, communistes, socialistes) développent une "pédagogie mécanicienne" qui se retrouve partout (lieu de travail, école, espace public...). Il est difficile de savoir dans quelle mesure cette croisade idéologique a joué dans la progressive acceptation populaire des machines, mais son influence est certaine. A partir de 1850, la destruction de machines est vue d’un très mauvais œil par le mouvement ouvrier, considérée comme une lutte stérile et primitive, accusée de desservir la cause du mouvement : "Songez que la machine doit vous être sacrée, de pareilles violences compromettent votre cause et celle des travailleurs", écrit Marx dans Le Capital. Le syndicalisme dans son ensemble ne cessera de mettre en garde contre toute tentative de recours au bris de machine. La question est-elle close pour autant ? En revenant plus en détail sur le luddisme dans un prochain article, nous donnerons un point de vue sur les enseignements que l’on peut tirer de cette période pour nos luttes actuelles.

Marcelle Brisefer

Références
Deux ouvrages seulement ont été publiés en Français sur le Luddisme :

Nicolas Chevassus-Au-Louis, Les Briseurs de machine, Ed. le seuil.
V. Bourdeau, F. Jarrige et J. Vincent : Les luddites. Bris de machines, économie politique et histoire. Ed. Ere.

[1Nous aborderons le Luddisme dans un autre article.

[2Chômage, division, intensification et déqualification du travail, disparition du travail à domicile, facteur quantitatif primant sur le qualitatif, production de masse et donc de marchandise frelatée, expansion des marchés au rabais, perte de l’indépendance des travailleurs et artisans (alors conçue comme une forme de liberté).

[3"La machine est une arme de guerre dirigée contre ces môles de résistance que sont les ouvriers de métier. Elle permet leur élimination, leur remplacement par un personnel d’ingénieurs et de techniciens, rationalisateurs par essence, et plus liés à la direction des entreprises. L’enjeu de la partie n’est donc pas seulement l’emploi, même si c’est le principal argument, mais le contrôle : contrôle des matières premières, contrôle des produits, en quantité et en qualité, contrôle des rythmes et des hommes. La machine est un instrument de discipline." (M. Perrot, les ouvriers et la machine en France).

[4Ce qui peut aussi s’inscrire dans la "critique artiste du capitalisme" (à différencier de sa critique sociale, mais intéressante à noter car elle rend compte de l’état d’esprit d’une frange sociétale de l’époque), très développée dans les milieux bourgeois, hostiles à l’enlaidissement du monde, aux ravages esthétiques causés par l’industrie. Cette critique était alors surtout portée par le romantisme littéraire