ANARCHISME ET ECOLOGIE DES VISIONS DUMONDE DEFINITIVEMENT ANTAGONISTES ?

Samedi 6 avril 2019, par cnt // Écologie

Depuis le numéro 159 "d’Anarchosyndicalisme !" un débat s’est imposé entre les militants sur l’écologie. Nous poursuivons donc le débat avec une réponse à l’article agro-écologie et écologisme : anti-productivisme ou anticapitalisme ? parue dans le numéro 161 d’Anarchosyndicalisme !

O n se souvient de la célèbre phrase de Durutti, « Que nous importe les ruines du vieux monde, nous portons dans notre cœur un monde nouveau  ».

Presque un siècle plus tard, la voracité destructrice du capitalisme productiviste a tellement épuisé la planète que son climat s’en trouve gravement perturbé, ses océans,ses rivières pollués : l’état des lieux est accablant, l’inventaire du délabrement- que certains esprits forts cherchent à minimiser- est amplement documenté et à moins de s’enfermer dans un déni de réalité ou de théoriser un nouveau négationnisme (« la destruction de la planète n’est pas en cours, tout va bien ») il y a tout lieu de craindre que l’entreprise d’auto-destruction du vieux monde nous entraîne dans sa ruine. Nous portons bien évidemment un monde nouveau dans notre cœur, mais pour que ce monde ait quelques chances d’advenir un jour, pour que sa nouveauté soit effective, il semblerait assez pertinent que la critique anarchiste de la société contemporaine ne fasse pas l’impasse sur les gravissimes problèmes environnementaux qu’engendre le productivisme capitaliste.

Ce monde nouveau que nous appelons de nos vœux, cette société libertaire que nous espérons, entretiendra-t’elle les mêmes rapports destructeurs avec la « nature » (c’est à dire la partie non-humaine de la planète) que la société capitaliste ?
Suffira-t’il de chasser les patrons, de détruire l’état, de reprendre en mains les outils de production et de répartir équitablement les richesses pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Continuerons-nous à produire de manière identique en ignorant délibérément les conséquences néfastes et mortelles de ces modes de production ?

L’autogestion généralisée suffira-t’elle à résoudre les problèmes environnementaux qui se poseront demains de façon encore plus alarmante qu’aujourd’hui ?

Chercherons nous enfin à détruire tous les rapports de domination, excepté l’exploitation destructrice de la planète alors même qu’il est avéré que cette domination là est en train de rendre la Terre inhabitable à brève échéance ?

Pour les marxistes, la révolution s’apparente à un jeu de chaises musicales (qui va à la chasse perd sa place), pour nous anarchistes la révolution a d’autres ambitions : celle de créer un monde habitable et désirable pour tous.

Nous (cénétistes)avions émis le souhait (il y a quelques années, lors de différentes réunions) de continuer à élaborer une critique globale de la société en apportant au corpus théorique de l’anarchosyndicalisme (déjà bien fourni) de modestes contributions. Cette ambition de globalité ne risque-t’elle pas d’apparaître comme bien peu globale si nous laissons de coté ces graves problèmes environnementaux qui se posent à l’humanité d’aujourd’hui ?Faut il se cantonner à la sphère économique et sociale, en négligeant les angles d’attaque possibles dans la sphère écologique ou environnementale ?

Mais revenons si vous le voulez bien, au débat sur l’écologie quia animé les colonnes de notre journal il y a encore peu de temps A la façon des séries TV résumons l’intrigue et rappelons les arguments des uns et des autres, « précédemment » dans l’AS donc (4 textes parus). Le premier texte, émanant d’un compagnon, s’appuyait entre autres sur les thèses du marxiste portugais Joao Bernardo et chantait les louanges de l’agriculture industrielle tout en délégitimant l’agro-écologie pour cause de parenté honteuse avec l’extrème-droite. Un second texte a répondu tant bien que mal à ces diverses assertions. Un troisième texte émanant d’un lecteur est venu soutenir les thèses du premier, son auteur manifestement doté d’une solide érudition, sait qu’il sait et aime àl e faire savoir. Véritable virtuose dans le maniement du stylo rouge, il n’hésite pas à cocher d’un trait rageur contresens et fausses pistes que son œil de lynx décèle rapidement dans la prose sans doute infiniment moins savante de ses adversaires.

Ce grand pourfendeur d’écologistes devant l’éternel (on sent bien que notre homme n’en est pas à sa première passe d’armes) mène donc une véritable instruction à charge contre l’écologie dont la tare essentielle et congénitale serait sa proximité avec l’extrème-droite qui l’aurait bercé dés sa naissance. Le réquisitoire anti-écologie se conclut en une véritable apothéose provocatrice : Heinrich Himmler, le sympathique chef suprême de la SS se voit couronné grand ancêtre des jardiniers bio, le numéro de clôture de la parade savante tourne au grand guignol.

Certes que certains des précurseurs de l’écologie (à commencer par Ernst Haeckel inventeur du terme) aient été des réactionnaires, des pré-fascistes est historiquement établi, qu’ils aient eu des descendants spirituels jusqu’à nos jours, on veut bien en convenir mais réduire l’ensemble des précurseurs de la pensée environnementale à ce courant en ignorant d’autres penseurs, plutôt progressistes s’apparente à une lecture partiale, peu honnête de l’histoire des idées ; c’est pratiquer une généalogie sélective de l’histoire de ces idées avec le dessein bien établi de les discréditer durablement.

En opposition à cette lecture tronquée de l’histoire de ces idées, on peut faire émerger de l’oubli toute une série de penseurs sans liens aucun avec l’extrème-droite, qui se sont penchés dés la moitié du dix neuvième siècle sur les problèmes environnementaux qu’engendrait l’industrialisation.Ainsi en 1864 un penseur américain George Perkins Marsh(1801-1882) publie : « Man on nature as Physical geography as modified by human action  ». Il y propose dés sa préface trois principes fondamentaux que l’on pourrait traduire en termes modernes comme suit : tenter d’évaluer l’impact des activités humaines, formuler un principe de précautions, réfléchir aux moyens de restaurer les écosystèmes dégradés. L’une des idées majeurs de Marsh, c’est que l’influence des actions humaines peut s’avérer cumulative et qu’elle pourrait contribuer à modifier durablement le climat, intuition géniale qui se vérifiera malheureusement un siècle et demi plus tard. Marsh et Elisée Reclus correspondaient, la traduction de l’œuvre de Marsh par Reclus a été envisagée, mais ce projet n’a pas vu le jour et G.P. Marsh est resté très peu connu en Europe.

Un autre penseur américain Henry George (1839-1897) économiste réformateur très connu dans le monde anglo-saxon tente dans son ouvrage majeur (« Progrès et pauvreté :enquête sur la cause des crises industrielles et de l’accroissement de la misère au milieu de l’accroissement de la richesse ») d’élaborer un système protecteur des biens communs ,les ressources naturelles qui devraient selon lui échapper à toute appropriation abusive.

G. P. Marsh et H. George ne sont certes pas des révolutionnaires puisqu’ils pensent (comme les écologistes réformistes actuels) que l’état (dont on sait bien quels intérêts il défend) serait à même de prendre la défense des ressources naturelles. Cette illusions réformiste ne fait pas d’eux,pour autant des proto-fascistes.

Leur contemporain, Elisée Reclus grand géographe et anarchiste célèbre n’était pas lui victime de cette illusion, mais il dénonçait tout comme eux la déforestation et l’industrialisation forcenée comme fauteurs de troubles graves à venir.

Un autre géographe français,Franz Schrader (1844-1924)largement oublié, peut aussi être considéré comme l’un des précurseurs des défenseurs de l’environnement. Loin d’être un obscur scientifique de seconde zone, c’est l’une des sommités scientifiques de son époque,médaillé d’or de la société de topographie de France en 1890 ,professeur à l’école d’anthropologie en 1891, c’est aussi par ailleurs un proche d’Elisée et d’Onésime Reclus.

Dans un texte où il tente de définir sa théorie de la géographie anthropologique, il prévient que son approche va à l’encontre des conceptions qui ont prévalu jusqu’alors : « où l’humanité est considérée comme échappant à la nature,comme étrangère et souvent hostile à cette nature, sorte de monde inférieur qu’elle avait pour mission de diriger à sa guise et dont elle avait le droit d’user et d’abuser comme d’une chose passive, d’une propriété à elle attribuée par des pouvoirs supérieurs ». En 1904 voici entre autre ce qu’il déclare au huitième congrès international de géographie : « songeons à l’importance de la cartographie polaire, à l’importance de la disposition des glaces flottantes dans l’économie générale du climat, dans la sécurité des cultures, par conséquent dans la vie matérielle de tout l’hémisphère nord. Songeons à ce tissus d’actions et de réactions réciproques qui fait que tout changement sur une partie du globe se répercute obscurément mais sûrement sur le globe entier,nous sentirons sans avoir besoin d’insister d’avantage, la solidarité profonde qui oblige les hommes à étudier ensemble la planète qui les porte ».

On ne peut pas dire que les analyses, les avertissements de Scrader aient suscité au début du XXe siècle un quelconque mouvement d’opinion favorable à la prise en compte des problèmes environnementaux. A cette époque l’heure est encore et toujours pour la droite libérale comme pour la gauche productiviste à la glorification de l’industrialisation et à la production à outrance.

Bien plus tard, dans les années 30 Camillo Berneri (tué par les staliniens en mai 37 à Barcelone), dénonçait la fascination maladive des communistes autoritaires pour l’industrie qui constituait selon eux « l’alpha et l’oméga du progrès humain ». C’est cette fascination pour la puissance de transformation du monde que génère l’industrie ( fascination aussi pour les mirifiques profits qu’elle engendre) qui conduit aussi bien capitalistes que communistes à ne tenir aucun compte des mises en garde des précurseurs de l’environnementalisme qui sont donc restés oubliés jusqu’au milieu du XXe siècle quand les dégâts subis par la planète ont commencé par être mis en évidence.

La volonté des détracteurs de la pensée environnementaliste de la discréditer en la réduisant à sa seule origine réactionnaire s’accompagne bien sur d’autres griefs, tout aussi infondés : par-exemple l’environnementalisme serait inter-classiste ! Que les pouvoirs en place utilisent les inquiétudes légitimes de la population (quant aux dégradations de l’environnement) pour tenter de susciter une sorte d’union sacré(ouvriers et patrons tous unis pour sauver la planète) est bien évidemment incontestable.

La désignation d’un danger extérieur ou d’un ennemi commun (le réchauffement climatique en l’occurrence) a toujours fait partie des stratégies des pouvoirs pour se maintenir au sommet. Que cette stratégie visant à accréditer la thèse de la communauté d’intérêt soit encore opérante, rien n’est moins sûr au regard notamment du mouvement social en cours.

Les grand-messes où officient des chefs d’état battant leur coulpe, promettant pour la millième fois que l’on va abaisser les émissions de CO2,où apparaissent en rangs serrés les politiciens écolo-réformistes comme caution morale et impuissante de ces pathétiques séances d’autoflagellation, ces grands messes peinent à convaincre le bon peuple. Il a bien compris que les responsables de l a surexploitation de la planète, ce sont les capitalistes, les actionnaires des multinationales, dont les politiciens même hâtivement badigeonnés de vert ne sont que les marionnettes.

Exploiteurs du travail humain,les capitalistes le sont bien évidemment aussi des ressources naturelles qu’ils s’approprient en essayant d’en tirer un profit maximum sans considération aucune pour le bien commun. La puissance de nuisance du capitalisme a atteint un niveau tel qu’il devient extrêmement urgent d’y mettre un terme.

Seule la lutte de classe permettra peut être d’y parvenir : les exploités sont non seulement privés des fruits de leur travail, mais encore privés du droit d’habiter une planète vivable. Doublement victimes, ils ont donc doublement raison de vouloir la fin d’un système mortifère pour les humains et pour la planète qui les porte.