BATIMENT - CAMPAGNE D’ACTION « NI PIRL, NI GAZELLE  »

Samedi 18 octobre 2014, par cnt // Bâtiment

Quand la sécurité sur le chantier vire au cauchemar quotidien… c’est l’histoire des PIRL (Plate-formes individuelles roulantes [dites] légères), également appelées «  Gazelles  », du nom d’un de leur fabriquant.

Sur les chantiers, du moins dès qu’ils sont assez conséquents (style construction de bâtiments), les PIRL sont obligatoires pour réaliser les travaux en hauteur. Elles remplacent les bon vieux escabeaux. L’idée peut paraître louable à première vue  : elle est de minimiser les risques de chute et d’éviter ainsi un certain nombre d’accidents relativement fréquents lors des travaux en hauteur. C’est vrai qu’utilisées comme indiqué sur la notice, ces échelles d’un autre type offrent une plus grande stabilité. Mais elles ont un problème majeur : de « légères », elles n’ont que le nom ! Elles sont au contraire horriblement lourdes et encombrantes. Dans la réalité d’un chantier, surtout pour des métiers qui imposent qu’on se déplace constamment pour des travaux en hauteur (électricité…), il est impossible de les utiliser selon les normes. A la limite, elles seraient adaptées à une surface plane, propre, sans obstacle d’aucune sorte et si on travaillait à une hauteur constante sans avoir besoin de se déplacer régulièrement… Un type de chantier qui existe peut-être dans le monde de Walt Disney mais certainement pas dans la réalité !

Car, un chantier du bâtiment ce sont des surfaces inachevées (et donc pas lisses), des matériaux entassés en attente d’être posés, des tas de déchets pas encore évacués, des cloisons, des étages, des hauteurs variables… et des gars qui galopent car il faut travailler vite, vite, toujours plus vite. En pratique, sur les chantiers, les PIRL sont impossibles à manœuvrer. Lors de leur transport, on percute inévitablement les éléments les plus divers  : encadrements de portes, échafaudages, cartons… «  Et encore je ne vous parle pas du malheur qui vous attend si vous avez un escalier à monter (ou descendre)  » nous explique Tom, un de nos compagnons, électricien.

Au total, entre leur poids et les chocs multiples que leurs porteurs encaissent, les PIRL cassent les dos et provoquent l’épuisement. Le constat est simple : les PIRL sont peut-être utilisables, mais pas sur un chantier !

 TRAVAILLER AVEC UNE PIRL, C’EST COMME OPERER AVEC DES GANTS DE BOXE

Pour faire une comparaison c’est comme si, pour des raisons de sécurité, on demandait à un chirurgien d’opérer avec des gants de boxe ! Pour sûr, il ne risquerait plus de se tailler avec un scalpel, mais pour la qualité de l’opération, chacun appréciera..

Laissons poursuivre Tom  : «  Ça fait plus de 10 ans que je fais ce métier. Lors de l’arrivée des PIRL, avec tous les autres, on a un peu « feinté », espérant que la mode passerait. Ça n’a pas été le cas, et aujour-d’hui, on est tellement surveillés qu’on est obligés de traîner notre Gazelle toute la journée derrière nous. Je vous assure, entre le poids et les efforts nécessaires pour la déplacer, c’est vraiment crevant.

Le travail que nous faisons est d’ordinaire déjà pénible, sale et à risque, mais là, on dépasse tout ! Le mot « chagrin » est celui qui me vient à la bouche pour dire ce que je ressens. Pour dire vrai, à titre personnel, en plus de la pénibilité ajoutée, j’ai failli avoir plus d’accidents avec ce type d’équipement qu’avec des échelles classiques. Cela pour plusieurs raisons. D’abord, pour manœuvrer une Gazelle, nous devons, comme pour un escabeau classique, la plier. Or du fait de son poids et de ses nombreux mécanismes cela devient une action à haut risque. Je ne compte plus les fois où j’ai eu les mains coincées entre les barreaux, sans parler de celles où, en la tenant à bouts de bras par l’un de ces éléments, je l’ai vue se plier et manquer de peu de me tomber dessus. La « bête » peut quand même mesurer plus de 4 mètres de haut et peser plus de 30 kg, autrement dit... ça peut faire mal  ! Ensuite, comme il est impossible d’utiliser les PIRL en suivant les instructions du manuel (ne serait-ce que parce que les sols ne sont pas plats et qu’ils sont encombrés) ont est obligé de réaliser souvent des manœuvres acrobatiques pour travailler. Et si de telles positions ne posent aucun problème aux « enfants de la balle », pour les autres en revanche cela peut se révéler assez périlleux... Et ça c’est un problème de plus, et pas le moindre, car en cas d’accident, il sera mentionné sur le procès verbal que l’usage de la PIRL n’était pas conforme. Les patrons se dédouanent ainsi de toute responsabilité, et c’est l’ouvrier qui se trouve doublement victime ».

 STOP AUX INJONCTIONS PARADOXALES

En fait, pour déplacer les PIRL dans de bonnes conditions, il faudrait être plusieurs. C’est ce que préconisent les «  cols blancs  »… tout en oubliant de mettre les moyens nécessaires. Car depuis que sur les chantiers, on est passé des simples escabeaux (peu lourds et faciles à manœuvrer) aux PIRL, il n’y a pas eu d’augmentation des effectifs, pas d’embauche de «  transporteurs de plateformes  », tout au contraire !

Or, dans le bâtiment, si on n’est pas à la chaîne comme dans les usines d’assemblage, on est tout autant sous pression, avec des cadences imposées et une obligation de résultat. Voici ce qu’en dit Sofiane : « On est déjà à la «  bourre » tout le temps, et les PIRL nous «  mettent dedans  » encore plus, même en les traînant tout seul. Si en plus il faut qu’une deuxième personne soit présente en permanence pour aider à transporter, on est cuit. On construit des bâtiments immenses, avec des couloirs de plusieurs centaines de mètres parfois. Imaginez si, pour déplacer ma PIRL de quelques mètres (c’est souvent le cas  : on la déplace constamment de trois, quatre ou cinq mètres), comme le téléphone ne passe pas toujours (à cause de ferraille, du béton) je dois aller chercher mon collègue qui travaille ailleurs (parfois un étage dessous ou dessus) revenir avec lui, déplacer la gazelle, et puis le laisser repartir... Pour une opération qui durait 20 secondes avec un escabeau normal, on passe ici, cumulé à deux, plus d’une quart d’heure. Et puis 5 minutes après, c’est mon collègue qui viendrait me trouver pour l’aider à déplacer sa PIRL !!! A la fin de la journée, on n’aura plus fait que ça. »

Etre obligé d’utiliser un matériel qui est inutilisable en pratique… en psychologie on appelle ça une injonction paradoxale. A un moment où dans les « hautes sphères » on fait des conférences sur les «  risques psychosociaux  », rappelons à tous qu’une «  injonction paradoxale  » (c’est-à-dire l’obligation de faire deux choses contradictoires en même temps), c’est une façon scientifiquement reconnue de rendre fou quelqu’un  !

De plus, la question des accidents du travail, soulevée plus haut est fondamentale. Dans un milieu professionnel où ils sont fréquents, l’obligation des PIRL est avant tout une façon pour les patrons de se couvrir et de faire porter la responsabilité sur le travailleur « qui n’aura pas correctement appliqué des consignes »… inapplicables.

 Que faire ?

Ce qui est sûr, c’est que sur les chantiers « il y a quasiment unanimité sur le fait que les PIRL nous pourrissent la vie  ». Si donc les ouvriers ont conscience de l’aggravation de leurs conditions de travail, reste maintenant à ce qu’ils prennent conscience que la résignation doit faire place à la lutte.

Plusieurs revendications peuvent être avancées. La première serait la réduction des cadences. Ce serait un mirage. Les patrons diront peut être oui dans un premier temps, mais ils feront remonter progressivement la pression, et les cadences reviendront à ce qu’elles étaient. Autre possibilité, on peut revenir aux escabeaux « à l’ancienne » qui, quand ils sont de qualité et correctement entretenus, sont eux aussi très stables. Ou, si l’on veut profiter de la technologie PIRL (et pourquoi pas !), il faut exiger qu’elles soient fabriquées avec des matériaux plus légers. Il existe des alliages très solides et extrêmement légers, utilisés dans l’aérospatiale. Ils sont peut-être plus coûteux, mais la sécurité n’a pas de prix. A moins que les gens qui nous imposent les PIRL osent affirmer publiquement que la vie d’un ouvrier du bâtiment vaut moins que celle d’un pilote. Enfin, si les patrons ne veulent pas mettre le prix dans des PIRL utilisables, nous pouvons exiger l’application du principe « A chaque PIRL son porteur », c’est-à-dire l’embauche d’un deuxième ouvrier par PIRL pour faciliter le transport. Dans l’attente, il faut exiger une prime de pénibilité, une compensation financière conséquente qui pousse le patron à rechercher une véritable solution.

Pour cela, le collectif « Ni pirl, ni gazelle » vient d’être créé par des travailleurs du bâtiment. Consultez son compte facebook (sous le même nom  : nipirlnigazelle). Vous y trouverez plus de détails. N’hésitez pas à y apporter votre soutien.