UNE SOCIÉTÉ CRIMINOGÈNE

Dimanche 23 juin 2013, par cnt // Justice/Injustice

Pour les anarchistes, « le crime » peut être décrit comme un acte antisocial, ou un comportement qui fait du mal à quelqu’un d’autre ou qui envahit son espace personnel. Les anarchistes soutiennent que la cause essentielle du crime n’est pas dans une « perversité de la nature humaine  » ou dans quelque sorte de « péché originel » que ce soit, mais que le crime existe en raison du type de société par lequel les gens sont modelés.

Par exemple, certains anarchistes avancent qu’en éliminant la propriété privée, le crime pourrait être réduit de 90 %, puisque 90 % des crimes sont actuellement motivés par des maux provenant de la propriété privé et des comportements qu’elle engendre (comme la course au « toujours plus » de biens matériels) et l’aliénation qu’elle provoque. De plus, on peut penser qu’en adoptant des méthodes anarchistes pour instruire et éduquer les enfants de manière non autoritaire, toute une série de crimes (ceux qui résultent de l’éducation par « plaisir-négatif », par intégration psychiques des méthodes autoritaires) n’apparaîtraient pas. Pour comprendre cet aspect du problème, il suffit de lire l’analyse biographique que donne Alice Miller de l’enfance d’Adolph Hitler –enfant martyrisé par un père ultra-autoritaire- dans son ouvrage « C’est pour ton bien ». Alice Miller montre comment ces « méthodes » éducatives ont façonné le psychisme de l’enfant et comment elles ont contribué à développer une personnalité criminelle. Dans la même veine, le film « Le ruban blanc » de Haneke (2009) montre comment l’éducation rigide dans une communauté villageoise allemande prépare insidieusement le terrain du nazisme.

« Le crime », donc, ne peut pas être dissocié de la société dans laquelle il se produit. En quelque sorte, pour reprendre les mots d’Emma Goldman, la société a les criminels qu’elle mérite. Par exemple, les anarchistes ne pensent pas que l’explosion du crime sous les régimes capitalistes, en particulier ceux du pro-marché libre de Thatcher et Reagan soit un phénomène inattendu.
Dans ces cas, le crime est tout simplement un symptôme des plus évidents de la crise sociale. Si l’on prend l’exemple de la Grande-Bretagne, et si l’on admet comme le font d’ailleurs les politiques que le nombre de plaintes est un reflet de la réalité matérielle (et non de cette autre réalité que peut être la diminution de la tolérance et/ou, à l’inverse, l’augmentation de la pression sociétale pour « dénoncer » son voisin en portant plainte) on constate une progression relativement lente de l’indice de la criminalité entre 1950 et 1979 (il lui faut une trentaine d’années pour doubler, passant entre ces deux bornes de 1 million d’incidents signalés à 2,2), alors que, « grâce » à la politique de Thatcher, il fait un bond en doublant de nouveau en un peu plus d’une dizaine d’années (2.2 millions d’incidents en 1979 à plus de 5 millions en 1992). Les 13 années qui s’écoulent entre 1979 et 1992 ont été marquées par un gouvernement fermement engagé dans le « marché libre » et la « responsabilité individuelle ». Il était entièrement prévisible que la perturbation sociale, l’atomisation des individus, l’augmentation de la pauvreté et tous les phénomènes négatifs provoquée par la libération du capitalisme, déchiquetteraient la société et accroîtraient l’activité criminelle. D’un point de vue anarchiste, le contrecoup en réduction des libertés individuelles était tout aussi prévisible. La seule réponse de toutes ces politiques pro-marché à la hausse de la criminalité qu’elles provoquent elles-mêmes, c’est en effet l’augmentation des contrôles sociaux et policiers. Malatesta l’avait constaté il y a fort longtemps : le libéralisme économique conduit les gouvernements à « augmenter la répression du fait que la libre concurrence amène à plus de désaccord et d’inégalité. » (Malatesta, « L’anarchie »)… le tout avec une notable exception : la criminalité économique. C’est pourtant la forme la plus importante de criminalité, puisqu’elle brasse et détourne des millions et des millions. Certes, tout comme la criminalité de survie, elle n’existerait pas sans le capitalisme. Mais le constat est indiscutable : plus le crime économique est gros, moins il est réprimé. L’énorme arsenal répressif qui pèse sur tout un chacun, le tentaculaire appareil de surveillance étatique qui s’infiltre jusque dans le moindre de nos téléphones portables,… rien de cela ne s’applique aux criminels de l’économie. Ce n’est que de temps en temps, et comme par une inadvertance du système, qu’un scandale éclate… peu ou pas sanctionné car, ceux-là même qui prônent la tolérance zéro pour les « petits » savent se montrer particulièrement tolérants entre eux.

Le capitalisme et la théorie du contrat, sur laquelle il est construit, déchirent inévitablement la société. Il est fondé sur une vision de l’humanité qui serait faite d’individus isolés, sans autre connexion entre eux que l’argent et ce fameux « contrat ». Une telle vision ne peut empêcher d’institutionnaliser des actes antisociaux. Comme Kropotkine l’a énoncé (« L’entraide, un facteur de l’évolution »), « ...ce n’est ni sur l’amour ni même sur la sympathie que la société est basée dans l’humanité : c’est sur la conscience de la solidarité humaine, - ne fût-ce même qu’à l’état d’instinct - sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l’entraide, sur le sentiment de l’étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice ou d’équité, qui amène l’individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. »

L’atomisation sociale exigée et créée par le capitalisme détruit les obligations fondamentales de la société - à savoir la solidarité humaine. La hiérarchie écrase l’individualité. Une société basée sur l’autorité hiérarchique tendra toujours à produire une activité antisociale du fait que le libre développement et la libre expression y seront réprimés. L’autorité irrationnelle (qui est présentée comme la seule réponse au crime par les tenants de toutes les idéologies répressives) assure dans les faits la reproduction de la criminalité. Comme Emma Goldman (« Red Emma Speaks ») le disait, le crime « n’est rien d’autre qu’une énergie mal orientée. Aussi longtemps que chaque institution d’aujourd’hui, économique, politique, sociale, morale conspire à orienter l’énergie humaine dans de fausses directions ; aussi longtemps que la plupart des personnes seront mises à faire des choses qu’elles détestent faire, à mener une vie qu’elles détestent vivre, le crime sera inévitable et toutes les lois adoptées ne pourront qu’augmenter et jamais supprimer le crime ». Le psychanalyste Eric Fromm (« La peur de la liberté »), des décennies plus tard, fait la même remarque : « Il semble que la quantité d’effets destructeurs trouvés chez les individus soit proportionnelle à la quantité expansive à la quelle la vie est réduite. Nous ne faisons pas allusion aux frustrations individuelles ou à ce désir instinctif, mais à tout ce qui contrarie la vie : le blocage de la spontanéité, de la croissance et de l’expression des capacités sensibles, émotionnelles et intellectuelles de l’homme. La vie a un dynamisme intérieur propre ; elle a tendance à grandir, à être exprimée, à être vécue... le trajet pour la vie et le trajet pour la destruction ne sont pas des facteurs mutuellement interdépendants mais sont dans un rapport inversé. Plus le trajet vers la vie est contrarié, plus fort est le trajet vers la destruction ; plus la vie est prise en compte, moins fort est l’effet destructeur. L’effet destructeur est le résultat d’une vie non vécue.(…) La suppression de la vie produit la passion pour la destruction et constitue, pour ainsi dire, le réservoir dans lequel puisent les tendances hostiles - contre d’autres ou contre soi-même - ».

Donc, en réorganisant la société pour qu’elle donne le droit de vivre pleinement à chacun et encourage activement l’utilisation de toutes les capacités intellectuelles, émotionnelles et sensibles, le crime cesserait bientôt d’être le « problème » massif qu’il consitue actuellement. Kropotkine l’avait énoncé (« The Anarchist Reader »), «  La liberté, l’égalité et la pratique de la sympathie humaine sont les plus efficaces barrières que nous pouvons opposer à l’instinct antisocial de certains parmi nous  » et non un système juridique parasite.