Prostitution, mariage, travail

Lundi 10 décembre 2012, par cnt // Divers

La prostitution est un fléau, tout le monde peut être d’accord
sur ce point. Que des personnes soient, pour subsister, obligées
de se vendre, de mettre leur corps à la disposition d’un autre,
en échange d’argent est affreux. Depuis qu’elle existe (et elle est
certainement aussi ancienne que la monnaie), les moralistes, les
philosophes, les politiciens dissertent sur la meilleure manière de
l’encadrer, la contrôler voire l’abolir. Aujourd’hui de nouveau, des
voix s’élèvent, venues d’horizons très différents, pour réclamer une
loi l’interdisant (sous des euphémismes divers… tout le monde n’a
pas le courage de ses pensées).

L’ Etat français interdit le proxénétisme,
les maisons closes, le racolage,
l’exhibitionnisme sur la voie publique.
Remarquons que ces deux dernières
interdictions sont déjà une manière
particulièrement vicieuse d’interdire
partiellement leur activité aux prostituées,
de les reléguer au ban de la société
(en l’occurrence, loin des centresvilles).
Interdire la prostitution, reviendrait
donc (puisque tout le reste est pratiquement
déjà interdit) à interdire tout
rapport sexuel payant et par extension
tout acte non gratuit fait en vue d’obtenir
une faveur sexuelle. Pour les interdictionnistes,
peu importe que les individus
soient majeurs, libres, consentants…
le fait de dépenser de l’argent
ou de recevoir de l’argent ou un équivalent
(cadeau), en échange d’un rapport
sexuel deviendrait légalement
sanctionnable.

Dans un monde où tout et n’importe
quoi se vend et s’achète sans que
personne (ou presque) n’y trouve à
redire, on peut se demander ce qui
pourrait justifier que les rapports
sexuels seuls soient absolument non
marchands. Les partisans de l’interdiction
évoquent la morale, la nécessité de
mettre fin à la violence que constitue la
prostitution. De quelle morale s’agit-il
 ? Est-ce bien moral de priver les individus
d’une part de liberté, de permettre
à l’Etat de fourrer son nez dans leur
vie privée, de contrôler et de surveiller
leur domaine le plus intime ? N’est ce
pas une violence incroyable ?

N’est-il pas plus immoral de laisser
mourir de faim, de froid, de maladie
des centaines de millions de personnes
sur cette planète parcequ’elles n’ont
pas l’argent pour se nourrir, se loger, se
soigner ? La prostitution est, malheureusement,
pour des millions de personnes
dans le monde, l’unique solution
pour sortir de la misère. Combien
de personnes se prostituent par nécessité,
pour se nourrir, se loger, se soigner
 ? La misère est absolument la
cause première de la prostitution.

En toute logique, si l’on interdit la
prostitution on doit interdire aussi le
mariage : qui osera nous dire que tous
les mariages sont désintéressés ? Cette
interdiction est d’autant plus nécessaire
que déjà, dans certains pays, pour
contourner l’interdiction de la prostitution,
on a inventé le mariage à l’heure
ou à la journée ! Sitôt marié, sitôt
divorcé, pour qui a les moyens, c’est
pratique, et, parait-il, totalement
moral !

Dans la même veine (et au moins
sur ce point nous pourrions être d’accord
avec ces moralistes) ils doivent
logiquement demander l’interdiction
du salariat : les salariés en effet sont
contraints pour vivre à vendre leur
force de travail. Tout comme les prostituées,
ils mettent leur corps à la
disposition de leur employeur et subissent
de ce fait une violence qui se traduit
entre autres choses en dizaines de
milliers d’accidents du travail (qui sont
parfois des mutilations), de dépressions,
de suicides, etc. La condition des
salarié(e)s est décidément très comparable
à celle des prostitué(e)s !

Autre point soigneusement oublié
par nos moralistes à la petite semaine,
un cadeau pour obtenir des relations
sexuelles, ça commence où ? Un bouquet
de fleurs ? Un souper aux chandelles
dans un restaurant ? Un flacon
de parfum de marque ? Un week-end à
la plage ? Cette imprécision monstrueuse
permettra à la police d’ergoter,
donnera lieu à des jurisprudences tordues,
à des abus de pouvoir, à des
interprétations à la tête du client. Tel
qui aura « offert » un manteau d’astrakan
à sa covergirl d’un jour ne sera certainement
pas poursuivi (car il aura
montré tout le prix de son amour ?)
mais le malheureux qui contribuera à
payer le loyer de l’HLM d’une pauvre
fille le sera probablement !

Nous bénéficions en France, sur le
plan de la sexualité d’une relative liberté.
Cette liberté est récente et elle n’a
été obtenue qu’après des luttes très
longues et dures. Il faut le dire, ces luttes
ont été menées contre les religions
et contre l’Etat qui veulent toujours
contrôler notre sexualité. Les Etats
européens interdisaient il n’y a pas si
longtemps tout ce qui n’était pas
conforme à la norme : emprisonnement
des homosexuels, interdiction
des ouvrages érotiques, interdiction de
l’avortement, statut inférieur de la
femme etc., etc. De nombreux hommes
ou femmes ont payé de leur vie ou
de longs séjours en prison leur combat
pour pouvoir vivre la sexualité de leur
choix. Ce serait donc un formidable
retour en arrière si on accordait à l’État
français, de nouveau un droit de regard
sur notre vie sexuelle.

Nous l’avons dit au début de cet
article : la prostitution est un fléau,
mais ce fléau est inhérent au type de
société dans lequel nous vivons : une
société où tout s’achète et tout se vend,
une société où les êtres humains sont
obligés de vendre à l’État, à un patron
ou à un client leur force de travail et
leur corps pour subsister, où la violence
est générale qu’elle soit physique ou
morale. La disparition de la prostitution
est donc liée à la fin du système
économique et social actuel. Lutter
pour la construction d’un autre futur
est donc la seule manière de lutter pour
l’abolition de la prostitution. Tout le
reste n’est qu’hypocrisie. Une fois de
plus.