DOSSIER DEMYSTIFICATION

L’ANC MASSACRE LES MINEURS

Samedi 6 octobre 2012, par cnt // Afrique

Alors que les vacances d’été étaient sur le point de se terminer
dans l’hémisphère Nord, une grève dite « sauvage » par les
médias - il faut comprendre par là non contrôlée par les syndicats
affiliés au système en place, c’est pourquoi, en ce qui nous concerne, nous la qualifierons plutôt d’autonome – éclata dans la mine de platine Lonmin de Marikana, en Afrique du Sud. Les grévistes revendiquaient de meilleurs conditions de travail (elles sont en effet calamiteuses dans les mines, et les logements des mineurs sont souvent déplorables) et de meilleurs salaires (sachant que les mineurs font souvent vivre de très nombreuses personnes avec leur paie, et que le chômage touche près de 40 % de la population).

Mais, ce qui tira quelques journalistes hexagonaux de leur torpeur estivale et valut à cette grève l’honneur de modestes articles entre les « marronniers » propres à la saison et les gloses sur la fin des cent jours de Monsieur Normal, fut le meurtre par la police sud-africaine d’au moins 36 grévistes lors d’une fusillade. Les policiers, en effet lourdement armés et appuyés par des véhicules blindés, étaient en train de dresser des barrages de fils barbelés afin d’empêcher une manifestation quand ils ont été selon eux « débordés » par quelque trois mille employés de la mine. Ils ont alors tiré des rafales d’arme automatique sur un groupe de mineurs qui surgissait de derrière un véhicule. Ce jour là, ils arrêtèrent de plus près de 270 mineurs qui, ont été honteusement inculpés du meurtre de leurs camarades en vertu d’une loi obscure héritée de la période d’apartheid, (depuis ils ont été libéré suite à la pression des grévistes). Bien-sûr la police sud-africaine clame avoir agit en légitime défense comme toutes les polices du monde en cas de bavure manifeste….

 Si des faits de ce genre sont malheureusement fréquents de part le monde, ils relèvent plus de régimes autoritaires que des pseudos-démocraties. Certes on pourrait faire un macabre inventaire des répressions sanglantes orchestrés par des gouvernements se disant démocrates : du massacre des ouvriers parisiens lors des journées de juin 1848 par les autorités de jeune deuxième république française, à la répressions sanglantes des conseils ouvriers en Allemagne par des corps francs diligentés par le SPD (parti Social-démocrate) en 1918, aux lynchages de grévistes et de syndicalistes des IWW aux USA orchestrés en sous main par les autorités politiques et judiciaires, jusqu’au massacre à Paris le 17 octobre 1961 de près de 200 travailleurs d’origines algériennes (qui étaient censés être encore français à cette date !). Mais depuis quelques décennies, après la guerre froide, la démocratie représentative - horizon dès lors indépassable - ayant soi-disant gagné en maturité, il convient pour les gouvernements qui s’en réclament de ne pas réprimer dans trop de sang les manifestations de ses ressortissants (hors des frontières nationales c’est une autre affaire).

Or depuis 1994 (date de la fin de l’apartheid), l’Afrique du Sud appartient au club restreint des « républiques accomplies » et l’on n’a pas d’ailleurs cessé de louer la transition démocratique pacifique de ce pays. De plus, depuis 18 ans, le Congrès national africain (ANC) membre de l’Internationale socialiste, et surtout parti emblématique de la lutte contre l’inique régime de l’apartheid, n’a cessé d’augmenter sa domination politique sur la nation arc-en-ciel.

 Un bonne partie des Sud-africains a été choquée en assistant à la brutalité de la gestion du conflit social des mineurs par un gouvernement pourtant issu « d’un mouvement de libération nationale » mais qui, finalement, Président Zuma en tête, ne se gêne pas pour copier les méthodes de l’apartheid ! L’évêque anglican Jo Seoka, médiateur dans les pourparlers entre les mineurs et leur direction - et qui est loin d’être un agitateur révolutionnaire - a d’ailleurs mis en garde le pouvoir : "Le gouvernement doit être fou pour croire que ce qui ressemble pour moi à la répression du temps de l’apartheid, puisse réussir".

Pourtant, un mois après la fusillade qui a fait 34 morts à Marikana, l’Etat Sud-Africain continuait d’envoyer d’importante force de police pour empêcher des manifestations de grévistes dans d’autres mines du pays, essentiellement dans le bassin minier de Rustenburg d’où les multinationales extraient plus d’un cinquième de la production mondiale de platine.

C’est bien là qu’il faut chercher une explication de la réaction brutale des ex-combattants de la liberté. De nombreux « acteurs économiques » ont vu avec angoisse dans la grève victorieuse des mineurs de Marikana - malgré la répression - une sorte d’invitation faite aux mineurs d’autres sites pour qu’ils se lancent dans des grèves autonomes sur le même modèle. Et cela a été effectivement le cas. Quelques jours après la fin de la grève dans cette première mine, des mineurs ont arrêté le travail dans des concessions minières des producteurs de platine et d’or exploitées par Anglo American Platinum (Amplats) et Gold Fields, au grand dam du patronat et de la puissante confédération syndicale Cosatu (Confédération des syndicats sud-africains), dont la principale composante est le Syndicat national des mineurs (NUM).

Rappelons qu’en 1994 les leaders de l’ANC (en bon politiciens qui aspiraient surtout à prendre le pouvoir) ont troqué leur idéaux pour le réalisme politique. Ils ont passés avec le pouvoir « blanc » d’alors un compromis, loin des des médias : sur le plan politique le principe majoritaire était concédé (ce qui revenait à céder le pouvoir politique à la majorité noire et à l’ANC), en échange de quoi l’ANC garantissait, sur le plan économique, le maintien des principes libéraux favorables aux intérêts économiques des capitalistes.
Si grâce à ce compromis une partie du régime de l’apartheid a pu être aboli, de profondes inégalités de niveau de vie perdurent, la majorité des noirs restant aussi pauvre qu’au temps maudit de l’apartheid : « Les statistiques de l’économiste Sampie Terreblanche sont éloquentes : en 1993, un an avant l’élection de Mandela, les 10 % les plus riches possédaient 53% de la richesse nationale ; quinze ans plus tard, ce pourcentage est en augmentation, à 58 %. De fait, le pouvoir économique, surtout dans les grands secteurs industriels, est très largement resté entre les mains de grands magnats blancs. Alors que la moitié des travailleurs sud-africains vivent avec moins de R 3000 (300 €) par mois et subissent de plein fouet la détérioration de leurs conditions de travail, la grève des mineurs de Lonmin est avant tout un cri d’indignation face à cet arrangement qui les a privés d’une véritable redistribution des richesses. « (Vincent ROUGET http://terangaweb.com/34-morts-a-marikana-la-fin-du-compromis-sud-africain/).

 Pour canaliser les aspirations du prolétariat à un meilleur niveau de vie et prévenir toutes explosions sociales, l’ANC avait pu jusqu’à présent compter sur un allié de taille la Cosatu, centrale syndicale qui depuis sa fondation en 1985 a toujours été très proche de ce parti. Si durant l’apartheid les syndicats s’étaient affirmés comme l’une des forces d’opposition les plus actives contre le régime, depuis 1994, ils sont devenus de parfaites courroies de transmission du pouvoir, désamorçant toute velléité de conflit social. Bien-sûr en contre partie des services rendus en tant qu’extincteurs de la colère sociale, les dignitaires syndicaux ont eu accès au monde des affaires et beaucoup ont même le privilège de siéger dans les Conseils d’administration des plus grands groupes du pays ! Certains n’ont pas manqué à juste titre de railler le dernier congrès de la confédération syndicale constatant que : « Les puissantes berlines qui étaient garées sur les parkings du dit congrès contrastaient avec les déploiements de drapeaux rouges et les discours progressistes prononcés dans le luxueux centre de conférence de la banlieue de Johannesburg. »

Avec les mouvements autonomes des mineurs, la fédération minière de la Cosatu, le NUM, qui a agi en véritable briseur de grève, est de plus en plus contesté. Les permanents syndicaux de cette organisation sont souvent accusés par les mineurs de collusion avec la direction, au détriment des intérêts des travailleurs. Ainsi les cadres syndicaux jusqu’alors garant de la paix sociale sont dorénavant conspués et largement débordés par les travailleurs en lutte. Le gouvernement voyant le système mise en place par l’ANC en 1994 se lézarder, n’a pas hésité à user d’une répression brutale, digne des heures sombres de l’histoire Sud-Africaine, pour sauver le compromis avec le pouvoir économique aux mains des anciens maîtres de l’apartheid. Compromis qui, rappelons-le, est profitable tant à ses derniers qu’aux dignitaires de l’ANC et des grandes centrales syndicales, mais pas, sur le plan économique, à la population !

Le cas de l’ANC n’est pas un cas à part dans l’histoire des «  mouvements de libération nationales  ». Qu’ils aient comme l’ANC choisi de partager le pouvoir économique avec les anciens maîtres ou avec une bourgeoisie nationale émergente ou encore que la majeur partie du pouvoir politique et économique soit concentré entre les mains des apparatchiks issus du « parti libérateur », ils ont tous bien vite abandonnée leurs idéaux des années de lutte pour se constituer en une nouvelle oligarchie dirigeante, s’installant sur les fauteuils encore chauds des anciens oppresseurs. S’ils ont soldé une partie de l’ancien système de domination raciste, « les libérateurs » ont néanmoins continué à privatiser - mais cette fois à leur profit - la sphère publique tant au niveau politique qu’économique. En s’emparant de l’État ou en en créant un nouveau, les mouvements de libération nationale n’ont pas changé l’essentiel : « L’État a toujours été le patrimoine d’une classe privilégiée ».