Où ALLONS-NOUS ?

Lundi 22 novembre 2010, par cnt // Mouvement social 2010

L’expérience nous apprend qu’il est absurde
de vouloir décréter la « fin » d’un mouvement
social. Plus qu’à des périodes bien circonscrites
dans le temps et l’espace, les mouvements
sociaux correspondent en effet à des sortes de
vagues dont le reflux peut venir renforcer la suivante,
à condition qu’un nombre croissant d’individus
soit capable de tirer les leçons des protestation
précédentes. C’est ainsi que, gagnant
chaque fois en profondeur et en intensité, les
mouvements sociaux qui ont modifié le cours de
l’histoire se sont construits.

C’est probablement un processus
de ce type que nous sommes en train
de vivre ces dernières années, singulièrement
depuis les soubresauts de
2003.

Alors même qu’elles n’ont pratiquement
pas été explicitement exprimées,
ce sont bien les leçons tirées
des précédents conflits qui ont donné
sa physionomie particulière au mouvement
de ces dernières semaines. Ce
sont elles qui lui ont insufflé cette
forte détermination et surtout cette
relative indépendance de « la base »
qui a surpris le Gouvernement, les
partis, les « observateurs autorisés » et
bien entendu les bureaucraties syndicales

  • même si ces dernières ont eu
    l’habileté « d’accompagner » le mouvement.

Cette évolution est particulièrement
sensible si l’on s’intéresse à une
question émergente essentielle : celle
de la constitution d’un mouvement
massif de résistance populaire autonome.
Sur ce point, ce que nous
aimerions livrer à la réflexion de chacun,
c’est que dès à présent un autre
processus, encore plus profond, est
en train de se construire dans les
esprits, et cela autour d’une appréhension
nouvelle de la réalité : la prise
de conscience massive de la fracture
qui sépare le pouvoir et le peuple.
Quoi qu’il se passe, dans le très
court terme, nous pensons que ce
processus est de nature à se poursuivre.

En effet, si lors de cette rentrée
des vacances d’automne, les
lycéens et les étudiants repartent dans
la lutte, nous serons alors dans tout
autre chose que ce que l’on a nommé
par facilité « le mouvement des retraites
 », du moins tel qu’on vient de le
vivre. Si, au contraire, les lycéens et
étudiants reprennent le chemin des
classes et des amphithéâtres, le « mouvement pour les retraites »
pourra bien se poursuivre encore
quelques temps, mais sans pouvoir
aller plus loin, car il se trouvera acculé
sur le strict terrain défensif. Mais,
loin de constituer un échec irrémédiable [1], les expériences accumulées (en particulier avec l’apparition
d’Assemblées populaires, d’Assemblées
intercorporatives autoconvoquées,...)
seront autant de points
d’appui déterminants pour le développement
progressif d’une future
résistance populaire autonome.

LE POUVOIR CONTRE LE PEUPLE

Les manifestations qui se sont
succédées cet automne ont été massives,
populaires, et ont bénéficié du
soutien constant de l’opinion
publique. Or, contrairement à ce qui
s’était produit dans des cas similaires

  • et contrairement à ce qu’un sentiment
    démocratique faisait espérer
    aux opposants à la réforme - cela a
    été sans aucun résultat (du moins,
    sans aucun des résultats qui étaient
    espérés). Le rapport de force est
    resté cristallisé en faveur d’un
    Pouvoir qui jubile. Mais l’équilibre
    sur lequel il repose nous paraît bien
    instable. En effet, nombreux sont
    les salariés, les producteurs, les précaires,
    les chômeurs, bref tout ce
    qu’en haut ils considèrent comme
    de la « piétaille » et que nous appellerons
    ici le Peuple, qui ont ainsi fait
    le constat que non seulement ils n’étaient
    pas entendus par l’État mais qu’ils en étaient parfaitement méprisés.

Ce constat a pour tout être
humain quelque chose d’insupportable,
et c’est pour cela que les choses
ne pourront en rester là. Le
Peuple - qui ne se reconnaît maintenant
qu’au travers de son impuissance
politique - n’a plus le choix que
de chercher les moyens de s’extirper
de cette situation. Ce qui signifie
qu’il doit rechercher les moyens de
sa puissance politique. Cela nous
ramène directement à l’histoire de
l’émancipation [2].

Ce n’est certainement pas par
hasard que la référence à 1789 est
réapparue nettement cet automne
chez de nombreux manifestants,
mais bien parce que cette situation
leur rappelait un autre constat, tout
aussi semblable, exprimé dans le
fameux pamphlet de l’abbé Sieyès à
la veille de la prise de la Bastille :

« Qu’est-ce que le Tiers état ? Tout.
Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre
politique ? Rien. »
C’est précisément à partir de ce
constat, qu’un siècle plus tard, les
paroles de l’Internationale allaient
proclamer, elles aussi : « Nous ne sommes
Rien soyons Tout », exprimant ainsi
que la question sociale est liée à la
question politique, c’est-à-dire à celle
du pouvoir de décision.
Le Travailleur, qui par définition
est un acteur économique, n’est rien
sur le plan politique (il est redevenu
sujet, au sens d’assujetti) car il n’est
pas maître de son action économique
 : il ne décide pas de ce à quoi
sert son travail, lequel d’ailleurs ne
lui profite pas mais profite aux capitalistes.
C’est justement de cela qu’il
se rend compte ces jours-ci, en
voyant que ce n’est pas lui qui décide
de travailler jusqu’à 60 ans ou pas,
que cela c’est le « travail » du ministre
Woerth.

Cela signifie que le Peuple est
politiquement inexistant, et le fait
nouveau c’est qu’il vient d’en reprendre
conscience. Il commence ainsi à
sortir d’un coma idéologique dans
lequel l’avait plongé un syndicalisme,
symbolisé par la charte d’Amiens,
qui en affirmant son neutralisme
idéologique a rendu l’organisation
ouvrière impuissante. Et ceci
explique pourquoi la grève d’un jour
ne suffit pas, ni la grève reconductible
par secteurs, pas même la grève
générale... si les travailleurs, si la
population, pour pouvoir mener
cette lutte victorieusement, ne parviennent
pas à s’organiser sur ce
plan politique [3], c’est-à-dire à se
doter d’Assemblées qui établissent
le rapport de force politique qu’est
ce pouvoir de décision.

Du point de vue de l’anarchosyndicalisme,
ces Assemblées doivent
répondre à des critères relativement
simples. Elle doivent (pouvoir)
contenir toutes les préoccupations
de la population, permettre l’expression
populaire de la lutte contre le
Pouvoir, être autonomes, échapper à
l’influence directe ou indirecte des
institutions du Pouvoir qui se sont
séparées du Peuple (et en particulier,
des syndicats, des partis et des
médias à leur botte), et, pour se coordonner, sans qu’en émane un
pouvoir coercitif, elles doivent préserver
leur autonomie contre toute
tendance centralisatrice.

POURQUOI LA VICTOIRE N’EST PAS A PORTÉE DE MAIN

Tout le monde a pu lire ce mois
d’octobre des choses intéressantes,
mais aussi d’autres parfaitement ridicules,
du genre « la victoire est à portée
de la main » [4]. Outre qu’ils fleurent
bon la langue de bois et les phrases
toutes faites sorties du prêt-à-penser
idéologique pour gauchistes, ce sont
là des propos non seulement irréfléchis
mais dangereux, car l’exaltation
qu’ils tentent de soulever n’est bien
souvent que le prélude à l’abattement
et à la débandade.
Si aujourd’hui la question de l’organisation
autonome de la population
est fondamentale, ce qui est
clair, ce qui doit être clairement
affirmé, face aux charlatans de toutes
étiquettes qui prétendent le
contraire, c’est que cela ne se fera
pas du jour au lendemain. D’abord
et évidemment cela nécessite une
maturation, et cette maturation est
forcément lente, d’autant qu’elle
doit se produire au milieu de la
confusion inhérente au chaos généré,
dans les têtes comme dans l’environnement,
par le capitalisme. Il en
résulte, entre autre, une incapacité
première à entrevoir comment devenir
acteur de la vie en général et de
sa propre vie en particulier. Ainsi
s’expliquent probablement, dans
l’action politique, les difficultés
éprouvées à parler avec autrui, à l’écouter,
à échanger, à construire des
solidarités, former des groupes, et
une fois ceux-ci formés, à les mettre
en réseau...

Ces difficultés, on l’a bien senti
dans les diverses assemblées populaires,
est source d’angoisse, angoisse
devant la confusion, les contradictions,
angoisse du temps qui
passe. C’est l’angoisse de « l’inefficacité
 », comme si le processus d’émancipation
était un travail soumis
aux normes de productivité du
mode de production capitaliste !
Pour répondre à cette angoisse, à ce
manque de distance vis-à-vis des
normes de l’idéologie dominante,
on verra surgir immanquablement
deux types de comportements génériques :

  • le premier qui voudra trouver une
    solution dans une centralisation à
    marche forcée (au travers de coordinations
    menées par des militants « 
    efficaces » par exemple...),
  • le deuxième qui tirera de la prétendue
    « inefficacité » le commode prétexte
    à toutes les soumissions.

Mais cette question d’organisation
autonome est devenue tellement
vitale, qu’un jour viendra où l’effet
de seuil sera dépassé, il sera dépassé
parce que dans nombre de villes, de
quartiers, de villages, il y aura des
regroupement populaires et autonomes,
et malgré le polymorphisme du
phénomène, dans des millions de
consciences on retrouvera le même
état d’esprit.

Alors non, la « victoire » n’est pas
« à portée de main », mais l’important
est de vivre chaque jour, chaque
jour de mouvement social ou pas,
comme un jour de lutte contre toute
forme de domination et d’injustice,
comme une étape supplémentaire
vers l’émancipation.

Juan Pueblo, 07/11/2010

[1Et donc, contrairement à ce qu’affirme
un slogan comme « C’est maintenant
ou jamais »

[2Du latin « manucapare
 », prendre par la main. L’émancipation
est le refus d’être pris en main,
c’est l’affirmation politique et antipoliticienne
de la volonté de reprendre nos
affaires en main.

[3Au sens noble du
terme, évidemment, ce qui non seulement
n’a rien à voir avec les partis politiques
et les politiciens mais constitue
un rejet à leur encontre.

[4Par exemple,
voir le communiqué de
« Alternative Liber-taire » de ce 24 octobre
2010
.