LE MYTHE DE LA JEUNESSE : FAUSSE DISTINCTION POUR VRAIE MANIPULATION

Lundi 22 novembre 2010, par cnt // Mouvement social 2010

La rentrée universitaire s’est effectuée en plein mouvement de lutte
contre la nouvelle réforme des retraites et la politique d’austérité
du gouvernement. Quelques assemblées générales dites « étudiantes »
se sont déroulées sur les campus. Comme d’habitude, nous avons eu
droit à de grandiloquentes envolées sur le thème de la jeunesse,
comme s’il y avait lieu de penser que les jeunes forment une entité
homogène et distincte du reste de la population. Pour mobiliser à la
fac, la plupart des orateurs ont donc jugé pertinent (comme leurs
aînés, « Danny le rouge », Julien Dray, Harlem Désir, le postier ou plus
récemment « Bruno ») de nous parler d’un prétendu mouvement de la
jeunesse. Il faudrait que les jeunes luttent ensemble, car c’est très « 
jeune » de se battre pour sa retraite, qui plus est dans des assemblées
strictement étudiantes, main dans la main avec les lycéens.

Sans faire les mauvais bougres,
deux petites questions nous taraudent...
1) Que devons-nous entendre par
cette catégorisation sociale de la jeunesse
 ?
2) Quels sont les enjeux à l’oeuvre
derrière ce discours ?

On nous propose un front de la
jeunesse. D’accord ! Mais avant d’y
accorder un quelconque crédit interrogeons-
nous sur son identité. Que
signifie « être jeune » aujourd’hui ?
Les jeunes partagent-ils un réseau de
valeurs communes qui pourrait dans
ce cas faire foi d’une homogénéité
générationnelle ? Il suffit de sortir de
chez soi pour savoir qu’un grand
nombre d’étudiants issus des classes
populaires ou moyennes travaillent
pour financer leurs études. Un pied à
la fac, l’autre dans le salariat et souvent
les deux dans la fange. Les petits
boulots, des problèmes de logement,
l’accès limité aux transports, sans parler
de ceux qui n’ont pas de complémentaire-
santé ou font les fins de
marché pour bouffer sans devoir
vendre un rein. Il n’est pas nécessaire
d’atteindre l’âge de la maturité pour
parfaitement saisir le sens des antagonismes
qui caractérisent le cours des
sociétés capitalistes : nous sommes
déjà enrégimentés dans le cycle imposé
par le système : « producteur consommateur-
spectateur ». Nous
sommes déjà exploités comme main d’oeuvre
fraîche, en bonne santé et
plutôt malléable par les extracteurs de
plus-value.

Nous connaissons déjà
empiriquement la réalité de la précarité
et des rapports de classe au travers
de nos expériences de la domination
(patrons, profs, proprios,
répressions régaliennes ou simplement
administratives) et en cela nous
ne nous distinguons pas de l’ensemble
de la population des exploités et
des opprimés.

Aussi, nous nous
devons de rétablir les véritables termes
du débat politique en nous envisageant
tout simplement comme
sujets constituants de la classe des
exploités. Rendons sa polarité intime
à la lutte quotidienne, distinguons les
camps. Cependant, et nous le savons,
certains pourraient bien évoquer
« une rupture générationnelle », une
« force de contestation
nouvelle »,
comme si le jeune
incarnait « un élan
d’opposition » pour
une « société plus
vivable ». Il ne s’agit
là que de pures fantaisies,
et les incantations métaphysico-
poétiques ne trompent personne !
Ces thèmes, apparus avec Mai 68
voudraient façonner l’identité étudiante
(et de la jeunesse, plus largement)
comme celle d’un sujet symbolique,
par essence contestataire.

Pourtant, ces spéculations camouflent
mal la relative apathie des étudiants,
actuellement traduite par des
cortèges chétifs et des AGs soporifiques.
Songez quand même que dans
les universités une AG est un succès
numérique lorsqu’elle parvient à rassembler
un étudiant inscrit sur quinze
 !

Que faut-il en déduire ? Que la population étudiante n’est pas plus
politisée et combative que celle qui
évolue hors des enceintes de l’université
(et le sacro-saint « esprit critique
 » ?) que le parti de l’attentisme
et du silence est majoritaire (peut-être
une crispation provoquée par les
incertitudes de la période, rassurée
par la vieille légende de l’ascenseur
social), et que même à la fac les
enfants de la bourgeoisie s’organisent
dans des structures de droite
(oeuvrant dans la continuité de leurs
intérêts de classe). Dur coup pour l’unité
de la jeunesse ! Evidemment la
CNT-AIT ne se satisfait pas de cette
situation et se demande à qui profite
un tel discours « jeuniste » ? Et pourquoi
maintenant ?

La prose politicienne connaît toujours
les raisons de son énonciation,
même si ces dernières vous apparaissent
parfois troubles. Rappelons que
l’idée de « front jeune » est fréquente
dans la bouche des partis politiques et
des syndicats. D’ailleurs un cartel
d’organisations a convoqué son petit
débat sur le sujet. A court terme, l’objectif
visé est selon nous d’appeler à
une structuration de secteur : on te
chauffe bien l’atmosphère
avec du
pathos dégoulinant
de mansuétude,
histoire de « resserrer
 » sur un sentiment
d’appartenance
sociale,
monter une AG estudiantine rigide et
du même coup prévenir les ébauches
de perméabilité intersectorielle qu’on
a pu rencontrer dans le CLIC
(Collectif de lutte Intercatégorielle du
Calvados). Et puis si ça ne suffit pas à
canaliser les troupes, on balance l’hypothèse
du blocage des bâtiments de
façon à raviver les disputes consanguines,
assécher les débats et focaliser
l’attention sur du secondaire, de l’inutile.
En somme, les « jeunes » sont
sympas quand ils font leurs bricoles
entre eux (récemment les lycéens ont
gentiment été écartés du blocage du
dépôt d’essence de la presqu’île), lorsqu’ils se foutent au cul de l’intersyndicale
et fournissent des régiments
pour les promenades hebdomadaires.
Voilà la considération qu’ont les
bureaucraties partidaires et syndicales
à l’égard des étudiants qui s’inscrivent
sincèrement dans le mouvement
de lutte que nous vivons. Sans
blague, quelle est l’utilité objective
d’une structuration étroitement universitaire,
en ces temps de recul
général de nos conditions de vie...

D’autant plus qu’il existe un
embryon d’AG intercorporatiste
autoconvoquée, seule ossature, selon
nous, à permettre potentiellement
l’unité à la base. Le canal de dérivation
fonctionne à merveille, jusqu’à
présent les groupes constitués ont su
éviter les remous de l’auto-organisation,
pourtant si féconde... mais c’est
vrai qu’il faut commencer à se montrer
et penser à 2012. Quand on sait
que la tranche d’âge des 25/34 ans a
voté plus à gauche que les 18/24 ans
aux premiers tours des dernières présidentielles,
on imagine les sujets de
préoccupations des partis. Le « mouvement
des retraites » leur donne par
conséquent l’occasion d’harponner
dans les facs une réserve électorale
instable et fragile. Une fois de plus
on bercera d’illusions le naïf en lui
faisant miroiter une riposte par les
urnes. La belle affaire !

Notre point de vue : L’AG étudiante
n’est qu’un leurre manigancé
pour faire dériver l’attention des étudiants
des enjeux véritables : créer et
expérimenter les modalités de vrais
rapprochements entre les individualités
d’une classe en lutte. Ne pas
tenir compte du dispositif en place
(sa forme, son discours, sa finalité),
c’est négliger sa teneur idéologique
intrinsèque : il n’y a pas de neutralité
dans la structuration ! Flatter la jeunesse
c’est également la nommer, la
discerner pour davantage la contenir
dans sa définition la plus basique. Le
mythe du « jeunisme » nie le caractère
total de l’être social des exploités
les plus jeunes. Battons en brèche
cette posture infantilisante que les
alliés objectifs du système nous
imposent comme des muselières
inapparentes !

Quelques « jeunes »
anarchosyndicalistes de Caen