Formons des groupes !

Mardi 4 décembre 2007, par cnt // Réflexion sur les modes d’organisation

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Les organisations de lutte pyramidales, centralisées, avec ou sans contrôle par la base, ont vécu. S’il reste parmi les anciennes générations (et parmi les jeunes romantiques des révolutions passées) des nostalgiques de la grande organisation puissante et monolithique, ne parlant que d’une seule voix, peuplée de militants disciplinés marchant au pas derrière les votes majoritaires de congrès, les communiqués de bureaux nationaux et les menaces d’exclusion, on peut dire sans risque de se tromper que cette époque a vécu.

Les temps ont changé et une analyse attentive de l’histoire des luttes sociales au XIXe et XXe siècles montre à l’évidence que ces organisations révolutionnaires ont échoué en partie parce qu’elles reproduisaient dans leur fonctionnement la domination qu’elle prétendait combattre.

La centralisation des décisions, le refus de la diversité par la soumission au vote majoritaire, l’élection de représentants avec délégation de pouvoir ont toujours créé une classe dominante au sein même de l’organisation, la classe de ceux qui savent, de ceux qui parlent, de ceux qui décident pour le bien de tous.

Même chez les libertaires, les tentatives de contrôle du pouvoir (par une certaine transversalité de l’organisation, la révocabilité des mandatés, le vote à l’unanimité) n’ont pas empêché la constitution systématique d’une classe de dirigeants. Ajoutons que ce type d’organisation pyramidale, parce qu’il offre au pouvoir un adversaire compatible avec son propre mode d’organisation, participe lui-même au fonctionnement du système. Le pouvoir négocie toujours avec les « chefs » (ou les délégués, cela revient au même) qui se font fort, généralement, de faire respecter par leur troupe les accords issus de la négociation. C’est ce mode de fonctionnement et ce type de relation au pouvoir qui s’achève, en même temps que l’idéologie de la conquête DU pouvoir par les travailleurs.

Il ne s’agit plus de conquérir le pouvoir ni de contrôler les systèmes de production. Dorénavant, il s’agit d’autonomie des individus, de liens sociaux, de qualité et d’émancipation de la vie.

L’objectif n’est plus de planifier l’accession au bonheur par la répartition équitable des biens matériels issus du progrès de la technique. L’objectif est d’éviter la destruction accélérée de la planète, et de permettre à chacun de construire sa propre vie sans compromettre celle d’autrui. Pour les anarchistes, il ne s’agit pas d’inventer LA société libertaire pour tous, mais de permettre au plus grand nombre de devenir maîtres de leur vie quotidienne et d’inventer ensemble mille solutions au même problème.

Les temps sont bien plus optimistes que ne le prétendent bon nombre de révolutionnaires usés et enfermés dans des conceptions d’un autre temps ou hypnotisés par le perpétuel spectacle médiatique. La faillite des gauches et de la supercherie social-démocrate est un puissant foyer de révoltes neuves. Parmi les jeunes générations, beaucoup de gens portent en eux une soif de vie et un désir d’autre chose, pleins de promesses. Et c’est avec eux qu’il nous faut réinventer la résistance à la domination, la lutte des classes, l’auto-organisation, et l’autonomie.

D’un point de vue pratique, nos objectifs, en tant qu’anarchosyndicalistes, doivent être simples et accessibles, et surtout nous devons être vigilants à ne pas reproduire l’ancien système. Alors n’ayons pour l’heure qu’une priorité : former des groupes ! Mais pas n’importe quels groupes. Des groupes de 5 à 30 personnes pas plus, réunies sur un même lieu géographique. Et avant toute chose, avec un projet politique clair et sans concession : le refus de ce monde de classes dans sa globalité, la lutte pour un nouveau système d’organisation de la société, débarrassé de l’exploitation, de l’autorité, de la marchandise et de la technologie mortifère.

Au sein de chaque groupe, organisons-nous selon des principes antiautoritaires (pas de délégation de pouvoir, rotation des tâches...), et faisons-en un lieux de débats permanents, de formation à la lutte, à la prise de parole, à l’action directe. Entre les groupes ainsi constitués, bannissons les tentations du vote, des motions de congrès, des niveaux de décisions. Pratiquons plutôt l’échange, le débat, l’entraide dans l’action, dans la mise en commun de moyens et de compétences. Ne soyons pas dogmatiques. Soyons certes intransigeant sur les principes, mais ouverts sur les pratiques et les modes d’analyse des luttes.

Tous ces groupes anarchosyndicalistes doivent être, dans les luttes sociales, ni des leaders, ni des suiveurs, mais des acteurs intransigeants de l’affrontement au pouvoir. Les comités de lutte ou de résistance, les assemblées populaires, les larges mouvements sociaux, les révoltes, les insurrections sont les lieux et les moments privilégiés où nous devons, sans cacher qui nous sommes, et sans désir de manipulation, proposer notre vision de la domination et notre refus global du système, expliquer quel futur nous voulons construire, prévenir les récupérations par les centrales syndicales, les partis et les gauchistes, proposer notre mode d’organisation collective et antiautoritaire, inciter au refus de la négociation et à la pratique de l’action directe.

Aujourd’hui, l’anarchosyndicalisme est enfin sorti du ghetto du monde du travail, de l’usine ou du chantier. « Travailleur » n’est pas un statut social, mais une des catégories d’assujettissement créées par la domination. Sans papier, chômeur, étudiant ou lycéen, taulard ou interné, nous sommes tous des exploités. L’anarchosyndicalisme doit être présent dans tous ces champs de la domination mais surtout ces champs de LA lutte.

Et l’organisation me direz-vous ? Elle devient alors que ce qu’elle aurait toujours dû être. La résultante effective de l’activité des groupes, ni plus ni moins ! Et le mirage de l’organisation spectaculaire, tenue fermement en main par quelques initiés, servant de cache misère à l’effondrement de l’activité militante, est enfin dissipé.