Crise climatique : quelle réponse Anarchosyndicaliste ?

A l’occasion du récent congrès de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs, notre organisation internationale), les compagnons de la section slovaque de l’AIT, qui ont participé aux récentes grèves pour le climat avec leur propre mot point de vue anarchosyndicaliste, ont proposé de lancer un débat au sein de l’AIT sur quelles réponses nous pourrions apporter en tant qu’anarchosyndicalistes à la crise climatique, et comment les sections de l’AIT sont impliquées – ou pas – dans le mouvement actuel Voici une contribution personnelle en réponse aux compagnons slovaques.

« Chers compagnons, votre question démontre la nécessité de plus d’échanges et de débats dans l’AIT entre les sections. Même si ce qui suit est une réponse individuelle, nous avons déjà eu des débats sur ce thème dans notre fédération. J’essaie donc ici de résumer l’état de l’art de notre réflexion collective.

Il y a en fait différents niveaux dans votre question « quelle réponse anarchosyndicaliste à la crise climatique » :

1) nous pensons tout d’abord qu’il est nécessaire de mieux comprendre ce qu’est la
crise climatique, d’où elle vient, quelles sont les causes et les conséquences. Ainsi, l’une des activités auxquelles nous avons participé a été d’introduire un débat entre nos membres et amis sur la crise et sa signification.

Dans ces échanges, nous avons parlé des technologies modernes et de la science. Il
existe en effet une opinion commune selon laquelle - pour résoudre la crise - il faut
s’appuyer totalement sur les scientifiques et les technologies modernes (c’est notamment une opinion émise par les gens qui entourent Greta Thurnberg)- ce qui pourrait conduire à une dictature des experts techniques et scientifiques. D’autres au contraire pensent que nous devons brûler toute civilisation (anti-industriels).
A ce stade de notre réflexion collective, nous sommes entre ces deux pôles : pour une utilisation limitée et restreinte des technologies. Les assemblées territoriales devraient décider quels sont leurs besoins et comment produire.

Cette question technologique a également un impact majeur sur l’évolution de l’organisation du travail (automatisation, intelligence artificielle, uberisation), donc en tant qu’anarchosyndicalistes, nous devrions échanger à ce sujet, et nous souhaitons avoir l’avis d’autres sections sur ce sujet.

2) Ensuite, comment réagir dans le monde réel, il y a deux niveaux, mondial et local.
a) au niveau mondial, nous ne voyons pas d’autre solution que de faire la révolution, de détruire le capitalisme et de développer plutôt un réseau auto-organisé de fédérations. Mais c’est un objectif à long terme peut être ....

Certaines manifestations et marches ont été organisées en France pour mettre en garde contre la crise et demander au gouvernement de faire quelque chose, sur la base des rapports scientifiques. Ces marches étaient souvent organisées par des groupes comme « extinction rébellion ». Nous sommes assez méfiants envers ce
groupe, et assez méfiants envers sa méthodologie et sa formulation.

Ils ne se plaignent pas du capitalisme (ils critiquent le néolibéralisme). Ils demandent au gouvernement d’agir (alors que nous voulons détruire le gouvernement). Leur appel à une solution fondée sur la science est souvent un appel au "capitalisme vert". Par exemple, un de nos membres travaille pour une entreprise dont une filiale développe de la "viande végétale". Cette entreprise soutient discrètement le mouvement végan, car elle les aide à créer et à étendre le marché de leur futur produit. De même tout le discours scientifique actuel sur "l’agriculture de précision pour faire face à la crise climatique" est en fait officiellement soutenu par toutes les grandes entreprises agroalimentaires ... Donc, appeler à agir en s’appuyant uniquement sur des décisions d’experts scientifiques, et non sur des décision d’assemblées populaires collectives, c’est retirer le pouvoir du peuple (demos) pour le mettre entre les mains d’experts et de grandes entreprises... Cela ne signifie pas que nous ne devons pas écouter la science ou
les scientifiques. Mais la science n’est pas neutre, elle est toujours au service d’une politique déterminée. Donc la politique - l’idéologie si vous préférez - vient toujours en premier.

Pour le moment, nous n’avons pas décidé de rejoindre ces marches, car nous sommes occupés par d’autres problèmes avec le mouvement des Gilets jaunes. Mais ce qui est intéressant, c’est que le mouvement des Gilets jaunes a lui-même fait la jonction avec la question de la crise climatique :

Le mouvement des gilets jaunes a été déclenché par la question de la taxe sur le carburant. Les gens qui ont du mal à survivre jusqu’à la fin du mois avec leur faible salaire voulaient que le prix du carburant baisse.

Le gouvernement, les politiciens conservateurs MAIS AUSSI LES ÉCOLOGISTES ont attaqué les mouvements des Gilets jaunes, en les accusant d’égoïstes, qui ne pensent pas à l’environnement, qui eulent avoir le droit de polluer davantage en utilisant leurs voitures diésel etc ...

La réaction des gilets jaunes est très intéressante : cette question a été débattue dans de nombreuses assemblées locales (sur le rond-point). Puis est apparue globalement la réponse que si les Gilets jaunes conduisent leur voiture pour aller au travail, à l’école, au supermarché, ce n’est pas parce qu’ils l’ont décidé, mais parce que l’organisation de la société les y a obligés. Ils préféreraient vivre dans des quartiers riches bourgeois, aller à leur travail à vélo ou rester à la maison pour travailler avec leur ordinateur, à consommer des produits bio ... Mais ils n’ont pas le choix à cause de la division du travail et du système de classe. Ainsi, les gilets jaunes ont déclaré que les deux problèmes (comment survivre jusqu’à la fin du mois,
comment survivre jusqu’à la fin du monde) sont liés.

Problème social et problèmes écologiques sont liés. Nous devons donc changer notre société dans son ensemble. il est intéressant de voir que - selon nos contacts là-bas - il en a été de même en Équateur lors des émeutes spontanées d’octobre dernier : le mouvement a également été déclenché par un problème de prix du carburant. Les écologistes (bourgeois urbains) ont également reproché aux émeutiers de demander le droit de détruire plus la Mère Nature ... Et les assemblées locales – prolétaires urbains et indiennes - ont répondu qu’au contraire elles voulaient juste avoir la possibilité de vivre dignement, dans un environnement préservé, et que c’est l’organisation capitaliste de l’économie qui détruit à la fois leur vie et l’environnement.

Lors des Gilets jaunes (comme en Equateur), un réseau de solidarité a vu le jour, pour fournir de la nourriture, partager des biens et des services. Très souvent, les gens ont pris en compte la question climatique (partager les transports pour diminuer la pollution par exemple). Ailleurs, des gilets jaunes ont voulu passer de la parole et aux actes et ont transformé leur rond-point en potager bio. Mais la mairie a détruit le potager et leur a fait un procès pour « destruction de l’espace public » ! A Quito, des cantines roulantes sont été organisées dans le parc de l’Arbolito, avec un souci de la gestion équitable des ressources. Bien sûr, tout cela a été à petite échelle et dans un temps limité, mais cela montre que les gens ont la pleine capacité de comprendre le problème et d’agir, ils n’ont pas besoin d’un expert pour leur dire quoi faire ou non.

Nous pensons que cet exemple nous montre que la méthodologie anarchosyndicaliste des assemblées populaires, organisation horizontale, est tout à fait valable pour aborder la question de la prise de conscience climatique puis ensuite pour passer à l’action. Un autre problème que nous voyons avec les groupes tels que « extinction rébellion », mais aussi avec certains faux insurrectionnalistes (comme le groupe "Appel" - "l’insurrection qui vient ") qui sont très présents dans ces marches ou ZAD, c’est la confusion qu’ils entretiennent à propos du terme " action directe".

Ils confondent l’action directe réelle (c’est à dire l’action directement par les concernés, action sans représentant) avec "l’action spectaculaire", pour les médias et l’image. Parce que les deux veulent en fait diriger le mouvement. Ils sont les deux faces d’une même pièce. Et nous avons dû les affronter dans le passé dans certaines
luttes.

b) au niveau local, nous avons été impliqués – comme d’autres sections de l’AIT - dans des luttes écologiques liés à la crise climatique à venir. Notre implication dans ces luttes a toujours été une approche double : pour le problème environnemental mais aussi pour une autre pratique d’organisation, horizontale, assembléiste. ... Car nous pensons que la fin et les moyens sont liés.

La participation de la CNT-AIT dans les luttes environnementales ne date pas d’hier : nous avons été de toutes les luttes antinucléaires dans les années 70-80 (Golfech, Malville, ...), contre AZF (avant son explosion) toujours dans les années 80, la lutte contre la carrière de Vingrau ou le Tunnel du Somport dans les annees 90-2000, contre les OGM dans les années 2000, etc ... mais toujours ans un esprit anarchosyndicaliste, et contre les vedettes médiatiques du type Bové
et consort.

Nous avons participé à différentes expériences "ZAD" (zone à défendre), la plus récente étant une lutte contre le barrage de SIVENS. Cette lutte est assez similaire dans son objectif et dans son déroulé de la lutte à laquelle participent les compagnons de la section de Serbie ASI contre les usines plantes micro-hydroélectriques.

CONCLUSION :

Nous pensons que l’AIT pourrait jouer un rôle en tant que réseau d’échange d’informations, d’analyses et d’opinions théoriques, mais aussi sur les luttes locales auxquelles nous participons. Les sections devraient être encouragées si possible à traduire davantage leurs documents et à les partager directement avec les autres sections. Nous ne pensons pas que nous ayons besoin d’une communication officielle de l’AIT à propos de ceci ou de cela. Nous pensons plutôt que nous avons besoin de plus d’échanges directs entre les sections, plus d’inspiration (comme par exemple votre récente participation à la grève du climat). Ces échanges peuvent créer une émulation et une coordination entre les sections.