Le GJ une question de haute visibilité

Le gilet jaune est un vêtement de haute visibilité en tissu synthétique utilisé dans les premiers temps par des professionnels sur des chantiers, les sites industriels ou les travaux publics à des fins de sécurité. En 2008, le gilet jaune devient obligatoire à bord de tout véhicule en complément du triangle de pré-signalisation.

Pour sensibiliser le public au respect de cette nouvelle mesure, une campagne de communication avait à l’époque marqué l’imaginaire collectif : son slogan : « c’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien mais ça peut vous sauver la vie » et pour étendard Karl Lagarfeld symbole de la haute couture française portant ce fameux gilet sur son smoking noir.

Dix ans plus tard, Ghislain Coutard lance sur facebook le 24 octobre 2018 un appel pour la manifestation du 17 novembre « On a tous un gilet jaune dans la bagnole. Foutez le en évidence sur le tableau de bord toute la semaine, enfin jusqu’au 17.
Un petit code couleur pour montrer que vous êtes d’accord avec nous, avec le mouvement, et qui est chaud et qui est pas chaud » Du tableau de bord aux épaules des manifestants, le gilet jaune est devenu l’emblème « des oubliés devenus bien visibles ».

En écho à ce mouvement, les manifestants portent le gilet jaune en Belgique, aux Pays Bas, en Bulgarie, en Serbie, jusqu’en Égypte où sa vente a été interdite par crainte d’une contagion de la contestation.

Aujourd’hui alors que le mouvement semble perdre de sa vitalité et de sa dangerosité contestataire, il est temps de se demander : mais à quoi sert le gilet jaune ?

Le gilet jaune, au beau milieu de l’obscurité politique ambiante, a rendu soudainement visible ceux dont on ne parle jamais, « ceux qui ne sont rien » comme dit Macron : les classes populaires laborieuses. Non plus la classe ouvrière unique, celle imaginaire et étriquée que le PCF ou que la CGT croyait représenter et au nom de laquelle l’un et l’autre prétendaient s’exprimer en contrepartie d’une visibilité publique. « Mais où est donc passé le peuple ? » se demandaient les sociologues depuis les années 70. Le peuple est apparu soudainement là, en zone rurale ou
péri urbaine sous un même étendard le gilet jaune. Cet éclatement et cette dispersion spatiale sont la résultante de l’éclatement du monde ouvrier en de multiples catégories sociales distinctes aux intérêts parfois divergents mais que le gilet jaune est parvenu à coaliser :
employés, ouvriers, retraités, petits agriculteurs et artisans individuels, travailleurs pauvres, fonctionnaires de catégories B et C, infirmières, aides-soignantes, mères de famille monoparentales, autoentrepreneurs, VTC (voitures de tourisme avec chauffeur) ubérisés intérimaires et chômeurs... La force symbolique du gilet
jaune tient à son caractère apolitique et familier parce qu’associé justement à la voiture, indispensable au quotidien dans ces zones périphériques . Par lui, les classes populaires sont enfin devenues visibles, elles dont la caractéristique sociologique alors était l’invisibilité due à l’urbanisation capitaliste contemporaine.

Cette soudaine visibilité et unité sous un même signe de reconnaissance a été rendue possible non par les syndicats ou associations, bien incapables par leur corporatisme de mettre en relation des catégories sociales si distinctes et si éparpillées, mais par l’outil numérique. C’est en effet par les réseaux sociaux que les classes populaires ont pu dépasser les limites spatiales qui les isolent et les fragmentent. Facebook, Twitter et autres ont pu faire se rencontrer des gens qui autrement dans la vraie vie n’avaient aucune chance socialement de se croiser et ont pu créer un mouvement de marées que décrit Braccio dans son traité sur l’internet. « Les courants crées par des flux collectifs aux dimensions énormes
 » ont porté le gilet jaune et l’ont érigé en symbole officiel derrière lequel les divisions politiques traditionnellement clivantes se sont effacées.

C’est toute la force de ce symbole porté et auto-organisé par la masse numérique.
Le gilet jaune, signe unitaire des classes populaires, né de la marée numérique et porté par elle a permis de révéler la puissance subversive des réseaux sociaux. Cela n’a pas échappé au pouvoir qui s’est mis immédiatement à l’œuvre pour une reprise en main étatique sous couvert de moralisation.