Mouvement des GJ, nous sommes la démocratie

Les Gilets Jaunes ont défrayé, défraient et défraierons encore la chronique. Ils en effrayent certains, en dépassent d’autres mais ils inspirent quoi qu’il en soit. Ceux qui étaient effrayés étaient, d’une part, ceux que l’inconnu inquiète, ceux qui craignent l’étranger ou le « nouveau venu ». D’autre part, il y avait ceux qui savaient que les GJ mettraient fin à leurs privilèges, leur usurpation et leurs mensonges.

Les GJ sont arrivés de nulle part, tel un objet social non identifié, original et sans origine certes, mais certainement pas sans avenir. Ils ont su déplacer les lignes, ouvrir les horizons et le champs des possibles. Dynamiquement nous nous sommes construits et nous nous construisons une essence de part nos actes, nos réflexions et les échanges que nous avons les uns avec les autres. L’identité des GJ est une identité fluctuante, relative et non figée.

Il y a un an, les GJ se rencontraient : des individus aux parcours et histoires divers et contrastés, ils découvraient en l’Autre les mêmes préoccupations et indignations, la même légitime révolte. Pour nombre d’entre nous, les GJ étaient la première expérience sociale, une naissance Politique. Non pas la politique politicienne, intrigante et corrompue mais la Politique : le désir et la possibilité de s’occuper collectivement du bien commun et partagé. Le Peuple découvrait ses droits, la possibilité de prendre sa vie en main. Un intense moment de Démocratie en somme !
Afin de préserver ses privilèges et de tuer cette Démocratie naissante, la classe des exploiteurs, l’État, a fait alors usage de toutes les armes qu’il avait à sa disposition.

Il y eut tout d’abord le temps des calomnies et de la diffamation. Le gouvernement actuellement en place use régulièrement d’un même artifice : il accuse les autres d’être ce qu’il est lui même. Les GJ furent ainsi très tôt qualifiés de "proto fasciste". Pour cela, l’État a mis en exergue quelques épiphénomènes, les amplifia et tenta de faire croire qu’ils caractérisaient l’ensemble des GJ. Je me souviens notamment d’une manifestation réunissant à Toulouse plusieurs dizaines de milliers de personnes, à la fin de laquelle un symbole nazi fut tagué sur la porte de la mairie. Ce symbole est une horreur convenons-en, mais le crime le plus grave vient ensuite. Le lendemain, les journaux ne parlaient que de cet incident. En Une, ils revenaient sur cette croix gammée, ignorant totalement les dizaines de milliers d’autres GJ, leurs aspirations et leurs désirs profonds. Que ce symbole fut le fait d’un GJ parmi 20 000 ou bien celui d’un appariteur policier n’a finalement aucune importance. Ce qui l’est en revanche, c’est la méthode usée par le pouvoir : quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage. Le pouvoir usa du moindre incident pour discréditer le mouvement des GJ et effrayer les plus crédules qui restaient devant leurs postes de télévision ou leurs écrans d’ordinateurs.

Le rôle joué par les médias dans la stratégie mise en place par l’État n’a rien d’anodin. Le terme de propagande étatique serait d’ailleurs mieux adapté que celui de journalisme. Gobbles aurait certainement était impressionné et admiratif du travail effectué. Quand les "journalistes" parlent des GJ, ils emploient le mot « crise » et non celui de « mouvement ». Ceci est un terme à connotation péjorative et anxiogène. Sur des phénomènes comparables et simultanés, à Hong Kong, en Algérie ou en Amérique du sud, ils font l’éloge des mouvements de révolte, louent les aspirations à la démocratie, emploient le terme de « mouvement ». Quand ils parlent des GJ la chanson est toute autre ! Ils veulent bien que les pauvres se soulèvent et mettent fin au privilèges des puissants, mais seulement quand cela se passe loin de chez eux et ne touche pas leurs propres intérêts. Tous les moyens sont bons et utilisables, on nous a qualifié durant l’année écoulée de tous les maux du monde. "Quand les individus ne font pas tourner les commerces, cela n’est bien sûr pas du fait de leurs bas salaires mais à cause des GJ".

Au matin du 2 mai 2019, nous étions des "graines d’assassins", le couteau entre les dents, nous allions débrancher les patients de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière en réanimation. Cet honteux mensonge, cette calomnie fut heureusement démentie par des vidéos prises par le personnel hospitalier. On y voyait des personnes dont la moyenne d’âge devait être de 50 ans essayer de se protéger et demander poliment l’asile dans l’hôpital, non une bande de pillards assoiffés de sang. Sans cette vidéo, les journalistes et les politiques auraient continué leur immonde travail de dissimulation de la vérité. Ceux ci ne sont que des exemples, des milliers de fait similaires ont eut lieu durant l’année écoulée.

Les journalistes ne sont pas les seuls membres de la bourgeoisie, de "l’élite" intellectuelle à s’être fourvoyés dans le mensonge et à avoir prêté allégeance à l’autoritarisme gouvernemental. Les sociologues, anthropologues et autres chercheurs en sciences sociales ont massivement dénigré le mouvement des GJ. Sans jamais avoir mis les pieds sur un rond point ou participé à une manifestation, ils ont jugé et condamné. Ils ont jugé et condamné cette classe ouvrière qu’ils méprisent profondément et qui leur fait si peur quand elle se soulève. Ils ont renié tous les principes de progrès social et de justice, ils ont consciemment mis à mal et foulé au pied toute notion issue du siècle des Lumières. Ils ont volontairement soutenu l’obscurantisme et le mensonge plutôt que de voir disparaître leur petit confort bourgeois.

Un autre volet de la stratégie gouvernementale a bien entendu été la répression policière et judiciaire. Condamnée par les instances internationales, l’utilisation de la violence par les forces de l’ordre a été sans commune mesure. L’intention du gouvernement était de terroriser les gens pour qu’ils aient peur de participer aux manifestations. L’objectif était que les GJ aient peur de se faire arrêter, de perdre un œil ou une main s’ils choisissaient de se révolter contre l’ordre établi et l’injustice : en bref, du terrorisme d’État.
Seuls à connaître la réalité des faits sont ceux qui étaient présents, qui ont vu et qui ont vécu dans leurs chairs les exactions commises. Les autres ne peuvent en voir que ce que l’État a bien voulu leur monter ou leur faire croire. Parmi les forces de l’ordre certains, plus honnêtes que d’autres, n’ont pas pu supporter d’exécuter des ordres immoraux et se sont donné la mort. Si les GJ n’ont pas tué de policier, le gouvernement en place est responsable de la mort de plusieurs dizaines d’entre eux. Pour se faire pardonner et que la pilule passe mieux, il soudoie les vivants avec des primes et le maintien de leurs régimes spéciaux de retraites.

Et puis vient l’autre axe stratégique du système pour se maintenir : la contestation encadrée et domestiquée, sage, tenue en laisse et muselée. Si les GJ sont un mouvement hors cadre tirant sa pertinence de son originalité et de son affranchissent à toute référence du passé, le système dans son ensemble va chercher à le faire entrer dans son champs d’attraction. Afin de briser la dynamique des GJ, son évolution constante, le pouvoir va user, comme des aimants ou des chaînes, de scories issues d’une histoire dépassée. Alors que les GJ se pensent et se vivent dans un référentiel relatif, le pouvoir cherche à les immobiliser en les ramenant dans un référentiel figé, euclidien et biaisé.

Après la répression violente et les calomnies, sous couvert d’une main charitable, le système va envoyer ses syndicats et ses politiciens pour faire rentrer la contestation dans le rang. Ces entités ne cherchent en rien une évolution du système et une amélioration réelle des conditions de vie de l’ensemble, elles se battent pour leurs drapeaux, leurs organisations et leurs privilèges. Donnant-donnant, les réformistes invitent les GJ à quitter la rue pour aller dans les bureaux de votes : ils auront alors un salaire d’élu, un métier moins pénible et quelques illusions de pouvoir. Pour les syndicats, reprendre la main sur le mouvement social c’est justifier leur raison de vivre. Depuis le début du mouvement ; ils ont participé à jeter l’opprobre sur les GJ car nous pouvons réellement changer les choses, abolir les privilèges, les leurs y compris. Avec la complicité du gouvernement ils obtiendront certainement quelques miettes, dispersées au demeurant à cet effet, espérant que cela soit suffisant pour apaiser la révolte jaune.

Chaque GJ a vécu une expérience inoubliable, certains d’entre nous ont pris conscience de ce qu’ils étaient pour la première fois de leur vie : un être social. Nous avons brisé la solitude et la division dans laquelle le pouvoir cherche à nous maintenir. Plus qu’un mouvement contre l’État, nous avons vécu et nous vivons un mouvement pour nous-mêmes, par nous mêmes. Ce à quoi nous aspirons, ce que nous avons traversé et ce que nous traversons ne saurait être arrêté.
Plus que l’Histoire, nous avons su affronter le Temps et ce que nous sommes, jamais ne saura être effacé.