Le vol du temps

Le poète épicurien Lucrèce écrivait « Le temps n’existe pas par lui-même, mais c’est des événements eux-mêmes que découle le sentiment de ce qui s’est accompli dans le passé, de ce qui est présent, de ce qui viendra par la suite ».

Quand le pouvoir nous dit qu’il faudra travailler plus longtemps, de quel temps parle-t-on ? Quand Macron au début de son mandat nous a dit être le « maître des horloges », ce n’était pas anodin : le maître des horloges est le maître du temps. Un temps mesuré par des horloges qui sont celles de la classe dominante, ce temps-là c’est ce que le pouvoir a inventé pour maîtriser la vie sociale. Alors notre président « maître du temps » nous a inventé l’âge pivot.

Depuis toujours, nos dirigeants ont aimé compter nos heures et comme Macron ils ont cherché à les maîtriser en inventant le taylorisme, la pointeuse et l’horodateur. Pour gagner plus d’argent, ils ont modélisé le temps et modelé nos vies, comptes et statistiques à l’appui. Churchill -un spécialiste - disait à ce propos « je ne crois qu’aux statistiques que j’ai moi même truquées » . Pour le coup, cynisme vaut vérité.

Ce sont eux qui un jour nous sortent du chapeau une estimation au doigt mouillé du style « les fumées de Lubrizol ne sont pas trop toxiques », qui un autre nous prédisent à coup sûr la ruine du pays si nous ne faisons pas de sacrifices puis le lendemain benoîtement nous expliquent qu’ils se sont trompé en calculant leur patrimoine sur leur feuille d’impôts... Le comble de la naïveté c’est de demander à ces dissimulateurs de simuler nos retraites.

Ils nous disent que nous vivons de plus en plus vieux, la belle affaire, mais plus vieux par rapport à quoi ? Giscard d’Estaing, le président oublié, est né en 1926 à notre connaissance, il est toujours en vie et pour reprendre une expression distinguée « il nous coûte une blinde ». Le pape Jean XXIII est décédé à 83 ans, Erico Dandolo en avait 85 quand il fût élu doge de Venise en 1192 et resta en pleine forme pour mener des massacres pendant encore 12 ans. Ils ne sont pas des exceptions, l’histoire foisonne de riches célébrités ayant dépassé les 80 ans.

La nouveauté n’est donc pas qu’on vive plus vieux , l’organisme humain est programmé pour vivre à peu près un siècle.

Au XXe siècle, l’espérance de vie a augmenté pour deux raisons : la première est la baisse drastique de la mortalité infantile due aux progrès de la médecine, la deuxième c’est la conjonction de la hausse de la productivité au travail et des droits issus des luttes sociales.

Selon un article du Bloober businessweek du 21 juin 2017 : « dans les années 1960, il fallait environ 1000 ouvriers pour produire 500 000 tonnes d’acier, quand une quinzaine peut suffire en 2017 ». Tous ceux qui sont nés il y a plus de 50 ans ont vu que pour construire un immeuble ou une ligne de métro, il faut bien moins de temps de nos jours qu’il y a seulement quelques décennies.

Or, cette conjonction n’existe plus. La régression des droits sociaux a permis la rafle des gains de productivité par le grand patronat, les financiers et leurs complices. La nouveauté, c’est que les travailleurs vivent plus vieux qu’avant, que la bourgeoisie qui a volé le temps gagné par la hausse de productivité s’acharne à restaurer l’ancien temps, c’est-à-dire une époque où les travailleurs se crevaient encore plus à la tâche pendant que les riches oisifs faisaient de vieux os.