Lubrizol

L’accidnent inustriel, l’exception ou la règle ?

Le 26 septembre 2019, un incendie ravage les entrepôts de l’usine Lubrizol et ceux de Normandie Logistique à Rouen. Vingt cinq mille tonnes de produits toxiques partent en lourdes fumées noires au dessus de l’agglomération Rouennaise et de ses
environs, finissant par former un gigantesque nuage de 22km de long sur 10 de large qui dépose jusqu’à 53 kilomètres des suies noirâtres. Bien que de nombreux habitants se soient plaint de violents maux de tête et aient été sujets à des nausées et des vomissements, malgré le caractère des émanations et l’odeur nauséabonde qui partout se répand, l’état dans son immense sagesse et sa grande clairvoyance n’hésite pas à annoncer (par la voix de son préfet et de ses ministres) – et avant toute analyse sérieuse- que ces fumées ne sont pas d’une « toxicité aiguë ». Castaner, notre si sympathique ministre de l’intérieur assure avec aplomb « qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure ». En ce genre de circonstance, tout état (qu’il soit totalitaire ou pseudo-démocratique) se doit de montrer sa maîtrise absolue de la situation, quand bien même il semble au contraire évident qu’il n’en a aucun contrôle, et que l’absence manifeste de tout plan de sauvegarde de la population apparaît clairement à tous.

L’état « protecteur de l’intérêt général »montre ainsi son vrai visage, abandonnant de fait les populations à leur sort funeste, remplissant son rôle essentiel : maintenir l’ordre, éviter les paniques ou les révoltes, en déployant ici en l’occurrence une communication qui vise à nier la gravité des faits, à minimiser la dangerosité de la
pollution, à tenter de gommer la réalité de l’événement. Cette tentative de déni ira
même jusqu’à confier aux équipes municipales la tâche de « lutter contre les mauvaises odeurs » : armées de vaporisateurs et d’atomiseurs, ces équipes vont donc
s’employer tous les jours qui suivent la catastrophe à diffuser des parfums d’ambiance pour masquer les odeurs persistantes et nauséabondes d’hydrocarbures.

Mensonges et camouflages grossiers sont donc les armes habituelles auxquelles l’état recourt en ce genre de circonstance fâcheuses, avec pour unique but : proclamer en dépit de toute vraisemblance le retour à la normalité. C’est ce que s’empresse de faire le préfet Pierre André Durand qui annonce, sans rire, 48 heures après la catastrophe : « l’air est de nouveau revenu à la normale à Rouen », faisant sienne la traditionnelle ; injonction gendarmesque « circulez, y a pu rien à voir, vu qu’y s’est rien passé .... ». Les autorités incitent donc la population à vaquer à ses occupations habituelles, en pariant à la fois sur une rapide dispersion des fumées et dilution des dépôts, ainsi que sur une soumission fataliste au risque d’accident industriel présenté comme événement heureusement rare, mais malheureusement inéluctablement lié à un développement économique « profitable à tous ».

Pour accréditer la thèse du retour à la normale, les autorités qui avaient bien sûr
affiché leur « volonté de transparence », n’hésitent pas à publier des résultats
d’analyse pour le moins contestables. Le toxico-chimiste André Picot déclare le 28
septembre que « les analyses livrées par la préfecture sont hors de propos », tandis que Alain Dorison, président de l’INERIS et ingénieur des mines rappelle quant à lui que « quand on fait une analyse chimique, on trouve ce que l’on cherche », sous-entendant sans doute que l’on ne trouve pas ce que l’on ne souhaite surtout pas chercher.

Le pouvoir, tout à sa construction fantasmatique d’un retour miraculeux à la
normale ne tient évidemment pas à trouver des taux de dioxine, de plomb, de benzène, d’amiante et autres joyeusetés supérieurs aux normes « tolérables » et feint d’ignorer la rémanence, la persistance, la très longue durée de nocivité de toutes ces particules particulièrement dangereuses pour la santé.
Patrick Lagadec dans son livre « la civilisation du risque » (1981) rappelle que les
catastrophes contemporaines concernent des « populations importantes qui peuvent être touchées non seulement dans leur vie, mais aussi dans leur descendance.. . Jusqu’à aujourd’hui l’accident frappait sur l’instant, désormais la catastrophe s’inscrit dans la durée. Au moment de l’événement, la catastrophe ne s’est pas déjà accomplie, elle ne fait que commencer ». Pour mémoire, on peut citer Seveso, où bien après la catastrophe sont nés des dizaines d’enfants mal formés, ou même de vastes zones au Vietnam où l’agent orange (fabriqué par Monsanto et utilisé très massivement par l’aviation américaine comme défoliant pour détruire la jungle, sanctuaire de la guérilla) continue encore aujourd’hui à faire des
milliers de victimes. On pourrait malheureusement faire un tour du monde
des contaminations industrielles dont la « nocivité aiguë » continue bien après le
début des premières émissions , à altérer gravement la santé des populations, la
salubrité de l’eau, de l’air et des sols. C’est bien sûr la durée de vie des particules
radioactives qui bat tous les records : de quelques milliers d’années à plusieurs centaines de milliers d’années.

Le retour à la normale s’avère donc n’être qu’une vaste supercherie destinée à abuser la population en pariant sur sa méconnaissance des risques encourus, ignorance savamment entretenue par une information tronquée, délibérément fallacieuse, mais qui peine quand même à convaincre tant cette volonté de rassurer envers et contre tout, finit par être contre productive en contribuant bien au contraire à éveiller la méfiance.

Méfiants, les habitants de la Basse Seine et de la région Rouennaise, le sont d’autant plus que Lubrizol n’en est pas à son premier incident. Le 30 octobre, puis le 3 novembre 1975 des rejets gazeux incommodent les riverains de l’usine mais aussi des ouvriers d’une usine située à 42 kilomètres, puis ceux d’une entreprise située à Dieppe (50 kms) tous touchés par des malaises sérieux : les 550 salariés sont contraints de quitter leur travail. A la suite de cette remarquable performance
de Lubrizol, la justice toujours aussi implacable avec les puissants, condamne la
direction à 4000 francs d’amende (600€). Le 23 août 1989, un nouvel incident d’ampleur plus réduite survient ; enfin le 18 janvier 2013 se produit un nouveau rejet gazeux ; la préfète de l’époque déclare : « ce type de pollution n’est jamais arrivé en France avec une telle ampleur ». Six ans plus tard, c’est l’apothéose finale,
l’usine brûle et explose en grande partie. Cette série noire aurait dû sans doute alerter les pouvoirs publics avant ce bouquet final mais apparemment il n’en a rien été, ce qui prouve encore une fois que l’on peut tenir d’admirables discours creux sur l’état déplorable de la planète et se moquer délibérément de la santé publique et de la protection de l’environnement. Le préfet avait autorisé Lubrizol à agrandir de façon significative ses entrepôts sans soumettre l’entreprise à une inspection rigoureuse...

La région Rouennaise et la Basse Seine concentrent 25 % de la pétrochimie française et 20 % de la production d’engrais de synthèse ce qui en fait l’une des zones vouées de fait à vivre avec le risque de contamination chimique (le premier
accident date de 1770).

On compte en France : 1312 sites industriels classés Seveso (c’est à dire hautement susceptible de provoquer des catastrophes), 44 000 établissements soumis à autorisation, 500 000 entreprises enfin sont concernées par la réglementation ICPE
(Installations Classées pour le contrôle et la protection de l’environnement). Pour
contrôler et surveiller cet immense parc de sites industriels à dangerosité plus ou moins avérée, l’état -toujours comme on l’a vu extrêmement soucieux de la protection des populations- dispose d’une véritable armée de contrôleurs ICPE : 1300 fonctionnaires, qui donc ne doivent pas manquer d’ouvrage. Les inspecteurs du travail, au nombre de 1500 , s’occupent de contrôler l’organisation du travail au sein des 1 700 000 entreprises en France, les contrôleurs ICPE évaluant uniquement les risques éventuels qu ’une entreprise pourrait faire courir aux riverains. Ces effectifs squelettiques, la suppression des CHSCT en 2016, les facilitations accordées aux établissements soumis à autorisation, tout laisse à penser que l’état protège infiniment plus les industriels et leurs intérêts que les populations, sacrifiées sur l’autel du profit.

A l’injustice sociale, le monde industriel et capitaliste ajoute l’injustice environnementale. On aura bien sûr noté que les accidents industriels touchent rarement les beaux quartiers. Les populations ouvrières sont quand à elles les
premières à bénéficier largement des contaminations et sont donc de fait soumises à un régime de double peine : condamnées dans leur travail quotidien à être en contact avec des produits dangereux, et comme citoyens contraints à habiter des zones exposées, pour ne pas dire sacrifiées. Le joli nuage de Lubrizol a oublié de
contourner les beaux quartiers de Rouen déclenchant une série de déménagements
express : un certain nombre d’habitants aisés ayant jugé plus prudent d’aller respire
ailleurs un air moins suspect. Les pauvres eux n’ont pas les moyens de mettre en
œuvre un « plan B » et restent sur place, piégés par le travail et le logement, courant le risque de développer dans un avenir plus ou moins proche des cancers.

En 2016 on dénombrait en France 827 accidents industriels sur les installations
classées ICPE, en 2018 on en dénombrait 1112, courbe ascendante sans doute parallèle à celle des profits des industriels de la chimie. Mais l’accident industriel (Seveso, AZF, Bhopal, Tchernobyl, Amoco Cadiz etc ...) est il la manifestation d’une rupture fortuite, regrettable et ponctuelle dans le déploiement harmonieux d’une économie au service de tous, ou, bien plutôt, le point culminant, visible d’une contamination chronique et générale, résultant de la volonté d’enrichissement de quelques uns au détriment de l’intérêt général ?

Chroniques ou ponctuelles les pollutions sont présentées par la propagande étatique comme des nuisances regrettables contre lesquelles il convient de lutter (en organisant notamment d’innombrables conférences où on s’auto-flagelle, mais ces séances ne débouchent jamais sur quoi que ce soit) mais avec lesquelles il est malheureusement nécessaire de cohabiter, qu’il faut subir en attendant une très improbable et mirifique solution. De toute façon les autorités organisent toujours un retour rapide et miraculeux à la normale : autrement dit, l’accident fait partie de la normalité, le risque est banalisé.

Warren Buffet, l’heureux multimilliardaire américain propriétaire de Lubrizol déclarait en 2013 : « il y a une guerre de classe, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre et nous sommes en train de la gagner ». Les capitalistes mènent en effet une guerre contre les travailleurs du monde entier, mais de la même façon qu’ils exploitent odieusement les « ressources humaines », ils pillent et dilapident, sans vergogne et sans égard les ressources naturelles, menant au nom de la recherche du profit une véritable guerre contre la planète. Au cours de cette guerre qui s’intensifie depuis 3 ou 4 décennies, les accidents industriels apparaissent comme des dégâts collatéraux infligés aux populations et à l’environnement.

Ces dégâts collatéraux répétés, récurrents, qu’ils soient occasionnels ou chroniques,
aboutissent à la situation magnifiquement catastrophique que nous connaissons : un réchauffement climatique quasi irréversible avec des conséquences dramatiques.

Ils n’ont pas encore gagné la guerre mais les dégradations subies sont terribles.