SUENOS COLLECTIVOS

Il y a trois ans, j’ai participé à une réunion publique de la CNT AIT Toulouse pendant laquelle a été projeté le film documentaire « Sueños colectivos » (« rêves collectifs »). Comme probablement la majorité des spectateurs, j’avais trouvé ce film très intéressant et je n’avais pas grand-chose à y redire. Lors du débat qui suivit, un compagnon, aujourd’hui décédé, affirma : « ce film n’est pas un film anarchiste, il ne défend pas l’anarcho-syndicalisme ». Je l’avoue, sur le moment je n’ai pas compris ces objections. Il y a peu, j’ai revu ce film ; les paroles du compagnon me sont revenues à l’esprit et tout est devenu clair.

« Sueños colectivos » retrace l’histoire des collectivités rurales en Aragon entre juillet 1936 et mars 1938. Après le 19 juillet 36, dans toute l’Espagne républicaine, les populations des villes et des campagnes ont pris leur destin en main en collectivisant les outils de production, en renversant le vieil ordre social et en établissant les bases d’une société plus égalitaire, plus libre, plus démocratique.

En s’appuyant sur des documents d’époque (films, photos...), le réalisateur met en scène les témoignages de personnes ayant vécu et travaillé dans ces collectivités et il faut le dire, c’est un vrai bonheur que d’entendre ces villageois, aujourd’hui très âgés nous raconter leur expérience : la dureté de la vie dans l’Espagne rurale d’avant 36, puis la création et le fonctionnement au quotidien des collectivités et enfin (le film suit la chronologie des événements) la destruction des collectivités par la colonne républicaine Lister (général communiste), leur reconstruction envers et contre tout, et au final leur anéantissement par l’armée franquiste.

Après chaque témoignage, des intellectuels, historiens pour la plupart commentent les dires des collectivistes et resituent les événements dans le contexte historique. Tout le film est donc rythmé par l’alternance entre les paroles, choisies par le réalisateur, de travailleurs manuels et intellectuels, maintenant très âgés qui nous racontent leur vécu dans cette période qui a vu la transformation radicale de leurs conditions, et celles donc d’historiens qui, forts de leur savoir précisent, corrigent, mettent des bémols et montrent surtout les limites de l’ « expérience ». L’opposition entre les témoignages des vieux villageois qui n’ont -malgré le temps passé- rien perdu de la foi et de l’enthousiasme qui, dans leur jeunesse, les amena à transformer radicalement les rapports sociaux, et les regards désincarnés et « objectifs » que des érudits posent sur ces réalisations, génère un sentiment de doute.

Ce sentiment est encore augmenté par les choix très subjectifs du réalisateur. Par exemple aucun des historiens n’emploie jamais le mot « anarchie » alors que ce mouvement de collectivisation a été très fortement influencé par les idées anarchistes, et que des militants anarchistes y ont pris une part très active. On dirait que ce mot fait peur. Les anciens collectivistes, eux même, ne prononcent ce mot que quatre fois dans le film : une fois associé au mot vengeance, une autre fois prononcé par une ancienne maîtresse d’école qui définit l’anarchisme comme une utopie impossible, une horreur ... et les deux autres fois par un vieux cénétiste qui en parle comme d’un idéal lointain.

On pourrait croire qu’il y a de la part du cinéaste une volonté de minorer l’influence anarchiste dans ce mouvement des collectivités. Pourtant, plusieurs des témoins cités, anciens paysans ou ouvriers, étaient des militants anarchistes convaincus mais le réalisateur ne leur donne jamais l’occasion de donner leur sentiment à ce sujet. De la même façon, on ne peut que s’étonner de l’intérêt que la narration accorde à la présence de militants du Parti Communiste dans les collectivités. On nous dit qu’il y a eu une collectivité très influencée par les communistes, que les paysans de cette collectivité ont copié l’expérience soviétique et que lors de la destruction par le communiste Lister des collectivités, nombre de militants du PC espagnol ont été choqués. La vérité est qu’en 1936, le Parti Communiste était groupusculaire, que son influence dans le monde rural était insignifiante et qu’il a été pendant toute la période un ennemi acharné des collectivisations tant à la ville qu’à la campagne.

De même, quand le cinéaste nous parle de la genèse du mouvement, il cite nombre de théoriciens du collectivisme, Costa, Reclus, etc… sans jamais dire que ce sont des socialistes très à gauche (Costa) ou des anarchistes convaincus (les autres). Si l’on en croit le film, la divulgation de leurs idées a été faite par les maîtres d’école, donc entre 1931 et 1936 pendant la seconde république, mais ce que le film ne nous dit pas, c’est que depuis bien plus longtemps, nombre de militants anarchistes et anarcho-syndicalistes diffusaient dans les campagnes les principes anarchistes et collectivistes. C’est cet effort continu de diffusion des idées par la parole, la brochure, les actes, poursuivi pendant des années par des centaines de militants anonymes, relayé dans les athénées libertaires et les syndicats (athénées libertaires et syndicats avaient un rôle d’éducateurs, nombre de syndiqués y apprenaient à lire et à écrire ; pourtant leur rôle n’est pas évoqué dans le film) qui a permis l’élévation du niveau de conscience des populations aragonaises et qui a abouti à la création des collectivités.

Tous ceux qui ont l’âme libertaire, qui s’intéressent à la révolution sociale espagnole, qui ont de l’empathie pour les vieux anarchistes, tous ceux-là trouveront le film superbe. Mais tous les autres, tous ceux qui ne connaissent pas l’histoire de l’Espagne, tous ceux qui ignorent celle du mouvement anarchiste donc l’immense majorité ne verront dans ce film que la description d’une expérience sociale intéressante, celle de villageois utopistes qui ont voulu vivre un rêve et qui au final, ont été rattrapés par la réalité. La leçon qu’ils en tireront est que leurs illusions se sont brisées sur le socle invincible des nécessités, il ne pouvait pas en être autrement.

Depuis plus d’un siècle, les états et les défenseurs de l’ordre social existant, pour combattre les idées anarchistes, hésitent entre deux discours : soit ils affirment que les anarchistes prônent la haine et la violence, que Ravachol et Vaillant furent de pires assassins qu’Hitler et Staline réunis, soit ils définissent l’anarchie comme une utopie irréalisable, un rêve impossible. Il n’est pas d’anarchiste qui n’ait été un jour ou l’autre traité de doux rêveur.

Ce film renforcera donc la conviction partagée par tous les bien-pensants qu’une révolution sociale est impossible, que tous ceux qui défendent un projet révolutionnaire sont des rêveurs, des utopistes, des fous. Les dernières séquences du film sont très explicites : immédiatement après qu’un vieux collectiviste ait dans un éclair, prononcé les mots révolution, communisme libertaire, anarchie ; un historien nous donne les leçons, adaptées au monde d’aujourd’hui, qu’il faut retenir de l’expérience des collectivités : plus question de révolution, de communisme libertaire, de renversement des rapports sociaux, contentons-nous nous dit-il de réformer la société en développant l’entraide, la solidarité, en favorisant l’écologie, voilà selon-lui des objectifs réalistes pour l’époque actuelle.

Libre à lui de penser ainsi mais c’est absolument scandaleux de mettre les combats et les réalisations sociales des collectivistes aragonais au service de cette idéologie. C’est par ce qu’ils avaient la certitude qu’une révolution sociale était possible, qu’il est possible si on le veut vraiment de mettre un terme à l’exploitation de l’homme par l’homme que les révolutionnaires aragonais, catalans, valenciens etc… ont en juillet 1936 écrasé les forces de répression, puis mis en place des rapports sociaux libres et égalitaires. C’est parce qu’ils ne rêvaient pas, parce qu’ils avaient bien compris les mécanismes du système qui les opprimait, parce qu’ils savaient exactement qui étaient leurs ennemis et qu’ils avaient acquis la conviction qu’il n’y avait pas d’autre solution que de détruire le système existant pour parvenir à l’émancipation que ces hommes et ces femmes ont trouvé l’énergie pour réellement construire un nouveau monde.

En finançant ce film, le gouvernement Aragonais et la municipalité de Huesca poursuivaient deux objectifs : d’une part émasculer l’image révolutionnaire traditionnellement associée au mouvement des collectivités et d’autre part « enrichir » l’image de l’Aragon. Puisque aujourd’hui, les champs de bataille de la guerre de 14-18, les cimetières militaires, les forts de la ligne Maginot etc… sont devenus des lieux touristiques, sources de profits pour les territoires, le souvenir des collectivités aragonaises et autres peut bien lui aussi être récupéré au service du tourisme aragonais. L’Aragon, ses montagnes, ses canyons, ses « collectivités »… et de plus, ça leur donne bonne conscience !

Dans un monde où tout est marchandise, même le souvenir des révolutionnaires les plus sincères est transformé en une énième et écœurante interprétation de l’histoire. Malgré l’importance et la qualité des témoignages produits dans ce documentaire, le titre et le discours sur lesquels s’achève le film, minorent les faits et donnent à penser aux spectateurs que l’expérience des collectivités ne pouvait être autre que ce qu’elle a été par manque de réalisme ; c’est à dire parce que leurs membres poursuivaient un idéal aussi utopique qu’inaccessible.

Même si la révolution sociale qu’ils avaient entreprise a connu une fin tragique, de « rêves », il n’y en eut aucun.
« Révolution sociale 36/38 » en Aragon, en Catalogne, dans le Levant etc… aurait été un titre moins onirique et littéraire que « Sueños colectivos » plus accrocheur, certes, mais beaucoup moins juste et fidèle aux réalisations concrètes des populations de ces collectivités, debout pour leur dignité et qui ont mis en place une nouvelle organisation sociale, sur des principes anarchistes et anarchosyndicalistes :
La fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, égalité homme/femme
L’abolition de l’argent et de la propriété privée
« A chacun selon ses moyens, a chacun selon ses besoins ! »

Éducation et instruction rationaliste.
Et durant 18 mois, Femmes et Hommes de ces collectivités ont vécu concrètement selon les règles qu’ils avaient librement et collectivement choisis. Les sentiments d’échec et de déception qu’entretient le film n’ont pas lieu d’être, les membres des collectivités ne sont en aucune façon responsables de la triste fin de celles-ci. Elle n’est que la conséquence de l’affrontement des dirigeants du vieux monde qui ont en commun les mêmes rêves d’ambition et de domination, le même goût pour le pouvoir et la même volonté de puissance.
C’est pour satisfaire ces rêves inaccessibles, ces pulsions qui ne sont que pures folies qu’ils n’ont aucunement hésité à liquider jusqu’au dernier les tenants de cette nouvelle organisation sociale.