Réunification des CNT’S

Plusieurs textes circulent en ce moment dans le milieu militant anarchiste, pour essayer d’analyser la situation du mouvement et faire des propositions d’action.

L’un de ces textes consisterait notamment à un appel à la réunification des différentes organisations (au moins 3 au dernier décomptage) qui portent le nom de CNT en France [1]

Il nous est difficile de nous prononcer sur ce texte, même si il nous concerne directement, vu qu’il ne nous a pas été adressé officiellement et que nous ne l’avons donc pas reçu. Toutefois les compagnons du "Libertaires" ont rédigé une réponse à ce texte, qui nous permet de dessiner en creux le contenu du texte initial.

Enfin un second texte "fachos partout, anars nulle part" a été écrit par les compagnons du groupe Graine d’anar de Lyon, adhérent de la FA. Ce texte a été rédigé suite à une manifestation de rue d’un groupe identitaire local, faisant le constat que les antifascistes et les anarchistes n’avaient pas les moyens de s’y opposer physiquement. Pour le compagnon, cela est due au fait que les anars auraient laissé d’abord le terrain d’internet aux fascistes, avant de leur laisser le terrain de la rue.

Ces deux textes abordent en fait la question du rapport des militants libertaires et anarchosyndicalistes au monde actuel, à la mise en cohérence de leur pratique et de leur éthique. Nous publions ci après une réponse à chacun d’entre eux, réponses qui se croisent car finalement les questions posées par les auteurs de ces textes se recoupent dans le fond.

Avec quelques compagnons de la CNT-AIT, nous avons lu avec intérêt votre article en réponse à un texte proposant la réunification des 3 CNTs "qui circule dans le milieu militant" (à noter que nous avons eu ce texte initial que de manière indirecte, les auteurs ne nous l’ayant pas envoyé...).

Je vous livre ici ma réflexion personnelle suite à votre article, en espérant que cela contribuera à un débat.

Sans forcément partager l’intégralité de vos points de vue sur le syndicalisme, je crois pouvoir dire qu’avec les compagnons qui ont lu votre article nous saluons votre présentation objective et votre volonté de dépassionner le débat (ce que ne fait pas forcément le texte initial auquel il est une réponse ...).

En effet la question que vous posez est pertinente : La CNT a-t-elle respectée ses promesses de 1978 ?

Et nous ajouterons : "mais ces promesses étaient elles souhaitables ?". Vous dites que Pierre et Etienne ont évolué (euphémisme) et que "c’est le cours normal d’une vie" ... Sauf que cela ne s’est pas fait à l’insu de leur plein gré : c’était un choix politique, leur choix, et il était inscrit dès la fameuse brochure de 78. Ils auraient aussi pu faire un autre choix, ce que nous avons fait - y compris des militants de
leur génération - pour au final se retrouver dans une situation équivalente (au moins en ce qui concerne l’influence politique globale des CNT) - à savoir nulle.

Reste donc l’éthique (y compris individuelle).

Vous posez une autre bonne question : "le fait de continuer à faire vivre différentes C.N.T. relève-t-il du volontarisme ?"

Daniel MOTHE, y a en fait déjà répondu dans Socialisme et barbarie dans les années 50 dans son article sur "l’unité syndicale et les luttes ouvrières : "une bonne organisation d’ouvriers sans les ouvriers est un non-sens, dans lequel une minorité de militants honnêtes sont tombés en créant la CNT".

Pour notre part, nous avons fait il y a 20 ans le constat de l’impasse de ce volontarisme pour construire une "confédération syndicaliste révolutionnaire" et nous avons essayé de développer un autre mode d’organisation et d’action, comme vous le soulignez justement. Notre influence est plus a à chercher du côté de la FORA d’Argentine que des conseillistes (qui n’ont fait que réinventer les positions de la FORA mais sans leur expérience sociale pratique et massive). Aussi à vrai dire s’il fallait nous qualifier nous ne sommes pas une organisation anarchiste spécifique à proprement parler mais plus une organisation anarchiste globaliste - ou anarchisme ouvrier pour reprendre la terminologie Foriste. Mais cette question terminologique est secondaire : nous ne sommes pas et ne voulons pas être un "syndicat", terme qui aujourd’hui dans le langage courant est en fait l’équivalent de trade-union, ou "syndicat de service").

Certes, nous n’avons pas beaucoup d’influence sociale, mais au
moins nous sentons nous à notre aise dans les mouvements sociaux
émergents comme les Gilets jaunes qui rencontrent des résonances
avec ce que nous pouvons écrire depuis 20 ans au sujet de la
Résistance populaire autonome et des assemblées populaires. [2]

Depuis 20 ans, notre volontarisme (car c’en est un en effet) a porté plus sur la défense de principes éthiques et pratiques que sur la défense d’un appareil organisationnel, dont on voit comme vous l’analysez bien qu’il a dévoré ceux qui l’ont enfanté.

En tout cas nous serions ravis de continuer la discussion avec vous, même si le résultat final se sera pas forcément une "réunification organisationnelle". Au moins nous aurons contribué à clarifier les choses mutuellement ... et - qui sait - ainsi retrouver le chemin de la lutte en commun car plus que l’unité organisationnelle c’est la solidarité pratique qui nous semble importante !

Fraternellement,

Une militante de la CNT AIT, Paris

(1)

[2Cf notamment notre article écrit en 2009 – soit il y a dix ans exactement suite à notre expérience de barrages filtrants sur les rond points de Montauban : "Pourquoi des gilets phosphorescents plutôt que des foulards ou des cagoules ? »

Avec quelques tracts et des gilets phosphorescents on pose un acte dont les motivations sont déjà comprises par presque tous ! C’est cette adhésion populaire spontanée qui permet aux exploités en lutte de perpétrer au grand jour ces actes de résistance, sans foulards ni cagoules.

Dans le contexte de crise actuelle, ces actes compris et acceptés par le plus grand nombre en rend difficile la répression directe par le Pouvoir et
ses forces du désordre."