ISLAMISME POUR UNE APPROCHE RATIONNELLE

Lundi 7 décembre 2015, par cnt // Nationalisme / Identité / Religion

Après les événements du 13 Novembre, il est essentiel de revenir sur le «  phénomène  » islamiste en se débarrassant du côté spectaculaire. Partout et avec insistance, il nous est présenté comme totalement, nouveau, étranger et différent à notre société et à notre histoire. Mais, dès que l’on s’informe un tant soit peu, il s’avère qu’il n’est pas si éloigné de ce qui fait l’histoire commune de l’humanité, malgré un discours dominant particulièrement chauvin qui tend à occulter ce fait.

L’islamisme met constamment en avant sa (prétendue) singularité [1] et revendique une ascendance authentique par l’usage du spectaculaire et d’une violence féroce, tout en se posant, lui-même, comme le destin postcolonial inévitable des populations, des territoires et même des continents «  islamiques  ».

Phénomène récent mais posé, tant par ses défenseurs que par ses détracteurs, comme un creuset trans-historique de tous les musulmans, la «  civilisation musulmane  » serait seule dépositaire du «  sens  » et conditionnerait, dès lors et inexorablement, les pensées et les actions de tous les musulmans (et, par une abusive dérive, de tous les «  arabes  »).

evenant soudain des Êtres sur-islamisés, ils sont, alors, censés créer des systèmes «  islamiques  » totalement différents de ceux existants, dans le cadre d’une culture totalisante englobant tous les domaines (économie, politique, législation, sciences, archéologie… et même vestimentaire ou pileux) [2], et dont le caractère, à la fois, orthodoxe et ultra-simpliste l’emporterait sur la complexité encombrante de l’économie, de la société, de l’histoire,… bref de la vie.

Prétendant ne pouvoir être reconnu qu’en ses propres termes [3], l’islamisme est d’une cohérence interne prodigieuse [4]. Partant de là, il se présente comme étant le seul à pouvoir décrire et à pouvoir expliquer de façon adéquate tout ce qui concerne les populations et les pays dits musulmans ainsi que toute leur histoire et tout ce qui les concerne [5] ; et il fait injonction à l’ensemble des musulmans de retourner à ce qui les constituerait essentiellement, à leur supposée nature trans-historique dont l’intégrisme serait l’expression sanglante, mais adéquate.

Cette vision des choses entre en totale résonance avec le relativisme des anthropologues postmodernes, lesquels ont «  innové  » en déterrant une ethnologie de la classification (sortie tout droit du XIXe siècle) dont l’appareil conceptuel a pourtant été disqualifié par l’avancée des sciences. Ainsi, d’après les postmodernes, la connaissance ne serait pas liée à la cognition, mais à la reconnaissance d’un «  soi collectif  » à travers une iconostasie disqualifiant toute attitude rationnelle au profit d’une auto-référence intrinsèquement affective.

Cette position idéologique nourrit le discours postcolonialiste dont nous avons eu un pathétique échantillon à Paris-même, peu de jours avant le massacre, le 31 octobre 2015 [6]. La défense de la singularité, qui déclare l’irréductibilité de la différence, mène à l’essentialisation de l’identité et à sa réduction en clichés se voulant inattaquables, qu’elle se présente sous un angle xénophobe ou xénophile. Cette vision des choses s’est insinuée dans la société d’aujourd’hui et mine l’opinion publique, sans que celle-ci puisse entendre d’autres sons de cloche.

L’approche de la culture d’islam ne pourrait donc se faire qu’à travers l’identification ou l’adhésion à cette religion car, bien trop «  spécifique  », elle serait inaccessible à toute approche rationnelle. De façon tout aussi pernicieuse, le postmodernisme affirme, dans un même temps, que les catégories d’origine occidentale sont, elles aussi, intransitives, entièrement réductibles à leurs origines, qu’elles leur sont ontologiquement destinées et, par conséquent, qu’elles sont inapplicables -  en tant que catégories descriptives et explicatives - à la «  communauté musulmane  ».

Il ne fait pourtant aucun doute qu’on peut [7] aborder le phénomène islamiste tout à fait rationnellement, en reprenant, en particulier, les conditions de son émergence, laquelle est, et bien que cela ne soit pas diffusé, très récente.
brève approche historique

Les phénomènes politiques islamiques sont apparus dans les années 1920-30’ (dans la période-même qui voyait l’émergence en Europe des mouvements fascistes  : Italie, Allemagne, Espagne…) autour, notamment, d’une jeune milice marginale, pieuse et proto-fasciste. Chemises brunes, chemises grises, vertes ou bleues,… ces jeunes étaient principalement actifs en Égypte et en Syrie et, dans une moindre mesure, dans la zone d’influence de ces pays.

Dans les années 1950-60’, les mouvements islamistes connaîtront une grande prospérité financière, grâce aux agences pétro-islamiques et aux organismes obscurantistes «  d’éducation  » [8] qu’elles avaient créées [9]. Ils étaient portés par un contexte international dominé par la doctrine Truman, dont le cheval de bataille était l’endiguement du communisme qui se déployait rapidement aux quatres coins du globe. Dans le monde arabe, la docrine Truman se traduisit par un choc frontal contre les nationalismes arabes socialisants ou pro-soviétiques  ; l’islam devenant, pendant la guerre froide, l’axe, à la fois culturel et idéologique, de la défense du «  monde libre  » contre le communisme dans le monde «  arabe  » (ainsi qu’en Malaisie et en Indonésie). Tout le monde connaît maintenant les effets catastrophiques et sanglants de cette ligne politique.

Avec des succès inégaux, les mouvements islamiques ont, cependant, mis du temps à occuper le devant de la scène. Il leur a fallu, pour cela, attendre le milieu des années 1970’ et des circonstances bien précises.

Les nouvelles conditions internationales liées à la dérégulation économique et à la prédominance financière, enrobées dans une théologie du «  marché libre  », s’accompagnaient d’un désengagement de l’État qui était, jusqu’alors, revendiqué comme le garant du développement social et culturel (Keynesianisme), ce qui leur a ouvert la voie [10]. S’incrustant dans le tissu social à travers, notamment, des services caritatifs, s’appuyant, tour à tour, sur le nationalisme et sur la pratique d’un populisme ultra-conservateur, les mouvements islamistes ont pu se développer puis donner libre cours à leur délire apocalyptique.

Apparaissant avec le fascisme en Europe et entrant en parfaite résonance avec l’idéologie postmoderne qui mine la pensée rationnelle, les mouvements islamistes ne constituent donc pas un simple épiphénomène mais une tendance lourde, un véritable courant contre-révolutionnaire - structuré et subventionné.

[1Pour qui connaît l’histoire des religions (et celle des dictatures), sa singularité est bien légère...

[2Il y a eu sous les régimes staliniens (et il y a toujours en Corée du Nord ou en Chine) une «  science socialiste  », un «  art socialiste  » (par opposition à la science, à l’art «  bourgeois  »). Le même phénomène se produit maintenant avec l’islamisme. Les totalitarismes ont beaucoup de points communs entre eux malgré les différences idéologiques qu’ils affichent ! _

[3D’où le classique «  Vous ne pouvez pas comprendre  » qui met, en général, rapidement fin aux discussions.

[4C’est le propre des orthodoxies  : elles constituent des systèmes de pensée clos, tautologiques, qui « doivent » être acceptés comme intangibles.

[5D’où le classique «  Vous ne pouvez pas comprendre  » qui met, en général, rapidement fin aux discussions.

[6La marche dite de la «  dignité  » qui, sous des apparences progressistes, cachait un discours identitaire des plus nauséabonds.

[7Et, il est tout à fait recommandé et souhaitable de le faire  !

[8Ben Laden et ses hommes des cavernes en sont de purs produits, même si tardivement.

[9Aujourd’hui encore, dans la continuité, l’éducation semble être un des axes de pénétration de l’islamisme – bien que se présentant sous des atours rassurants et engageants – comme, par exemple, avec le WISE (World Innovation Summit for Education).

[10En Europe, cette «  évolution  » économique (accompagnée du repli de l’État sur son rôle policier) a eu, en matière sociale, les conséquences économiques que chacun connaît ainsi que le développement des idéologies d’extrême-droite  : la xénophobie virulente étant à la fois une réponse aussi abjecte que confuse aux effets de la globalisation et un bien mauvais remède à l’anomie et à la frustration. C’est aussi la marque de la détermination du pouvoir cherchant à affaiblir la volonté collective, entraînant une baisse de la capacité à s’auto-organiser en dehors de toute tutelle étatique ou religieuse et de trouver collectivement des réponses.