Une vraie consciense politique

Lundi 7 août 2006, par cnt // Quartiers

Après cette flambée de révolte légitime, on peut tirer de nombreux enseignements. Déjà, et ce n’est pas un hasard, la résistance populaire vient d’un milieu où les contradictions sont les plus flagrantes : mise à l’écart des populations à majorité d’origine immigrée, alternance entre racisme diffus et ouvert, précarité généralisée, violence policière, stigmatisation sociale et médiatique... Il est clair que les valeurs auto proclamées du système (telles que l’égalité), là plus qu’ailleurs, sont démenties en pratique. Il n’y reste plus personne pour croire “qu’en travaillant” et en étant un “bon citoyen” il pourrait s’en sortir. Cette conscience clairvoyante de l’impasse sociale débouche sur une conscience politique : il suffit de voir comment les partis politiques et les organisations de gauche ont été rejetés des quartiers. C’est normal, depuis 20 ans, ils touchent des subventions sur les dos des populations. Ils ont largement fait leur preuve ici qu’il n’y avait rien à attendre d’eux

Les quartiers populaires aujourd’hui sont de grands ensembles déconnectés du reste de la ville. Les médias ont œuvrés quotidiennement depuis de nombreuses années à ce que ceux qui n’y vivent pas en aient peur. Aujourd’hui, on peut dire, qu’une partie de la population est perméable à ce discours. La peur habilement distillée, empêche toute communication. Même dans les milieux soit disant progressistes ou révolutionnaires le manque de réactivité démontre que l’État a réussi sa division. Certains ont même justifié la répression. Cette révolte fut ghettoisée alors qu’elle avait toutes les raisons de s’étendre, et nous étions trop peux nombreux à faire savoir qu’elle pouvait être l’étincelle d’une rupture généralisée. Cet état de fait provient de la peur de l’autre, et de la peur non-consciente produite par un système qui s’attaque petit à petit à de plus en plus de monde. La pauvreté, la ségrégation sociale, la précarité ne sont plus l’apanage des cités, elles sont à tout moment réalité pour beaucoup de gens.

L’État par la voix de ses médias a un discours fascisant et opère un retournement habile. Les pauvres d’origine étrangère (sous-entendu, qui n’auraient pas les même mœurs) ne veulent pas s’intégrer, ne respectent pas les règles et en plus ils se révoltent. La réalité est inversée, l’État leur refuse de s’intégrer et il ne les considère que comme une réserve de main d’œuvre bon marché.

Mais l’État n’a pas qu’un discours il a aussi sa pratique. Au plus fort des émeutes il instaure le couvre feu, fait témoigner des citoyens-policiers en faveur de l’intervention de l’armée, montre qu’il est prêt à en découdre si tout ne rentre pas dans l’ordre. Dans des numéros précédents (AZF, Nouvelle-Orléans) nous avons largement analysé comment le pouvoir, quand il est affaibli, met en quarantaine. Outre son efficacité pratique, la mise en quarantaine a aussi une fonction symbolique : si tout ne rentre pas vite dans l’ordre, nous avons les moyens de réprimer encore plus sévèrement.
En même temps qu’il stigmatise, l’État à grand renfort de dossiers médiatiques, reconnaît qu’être pauvre et pas tout à fait français, ça n’aide pas à s’intégrer. Il fait mine de découvrir ce que tout le monde sait déjà : il y a du mal être dans les banlieues et du désespoir. Ce désespoir pourtant est partagé par tous. Pour supporter cette existence inhumaine on a recours à des anxiolytiques, des jeunes se suicident avant même de découvrir ce qu’est la vie, le cancer se propage conséquence d’une mauvaise nutrition ou de la radioactivité des usines. La nature agonise et des catastrophes écologiques se déchaînent aux quatre coins du monde. Ceux qui ont un compte en banque confortable n’y échappent pas. De l’insécurité de la survie pour les uns à l’inhumanité de la vie moderne pour les autres, il y a toutes les raisons d’être mécontent. Mais les mots viennent à manquer pour exprimer cette pauvreté là et on préfère consommer des gadgets “simplificateurs de vie”. Ces ersatz de bonheur prêt à consommer ne remplissent pas le vide intersidéral du point de vue humain d’une vie dans une société capitaliste occidentale. Notre tâche est de mettre en lien tous ces facteurs que le système divise à n’en plus pouvoir : le problème est global tout comme sa solution.

Fait positif, on a assisté ces derniers temps à un phénomène intéressant. Des personnes qui n’ont a priori pas grand chose à voir avec les banlieues se sont senties solidaires spontanément, et même si elles n’étaient pas tout à fait d’accord avec les moyens employés, elles se sont reconnues dans cet embrasement soudain. Certaines se sont même surprises à espérer que la révolte se généralise. Dans cette époque obscure où le mensonge est relayé par la confusion, le simple fait de ne pas en vouloir aux émeutiers est précurseur d’une conscience bien plus large où tout est possible. L’idée qu’on a toujours le choix de se rebeller et de vivre autrement refait son apparition progressivement. Elle se fait loin des partis dépositaires de la révolution car ils en sont les ennemis irréductibles.

Lors de nos interventions, qui ont engendré des discussions, on a pu voir que l’espoir de changer de vie collectivement fait son chemin. Cette conscience positive, car elle prend le parti de la vie, se fait loin des médias et pratiquement dans l’anonymat. A chacun désormais de rentrer en résistance et de se regrouper collectivement. Il faut reprendre le terrain social et faire savoir que nous n’attendons rien d’un système d’oppression. Même si cette tâche parait ingrate et n’est pas spectaculaire, même si l’on a ’impression sur le moment qu’elle ne débouche pas, elle n’en reste pas moins primordiale. Le système n’aura plus les moyens d’acheter la paix sociale, et nous savons que ce genre de révolte va s’accentuer dans un futur proche. A chacun de choisir son camp : celui de la putréfaction capitaliste ou celui de la liberté et de la solidarité !