TEMOIGNAGE DE CAMILLE, «  APPRENTIE MILITANTE  »

Lundi 8 décembre 2014, par cnt // Sivens

Nous reprenons l’essentiel du témoignage d’une jeune zadiste, publiée par le site des «  Enragé-e-s  » , particulièrement intéressant parce que révélateur d’une évolution individuelle qui est en fait celle de beaucoup de personnes. Les questions sont celles des enragé-e-s, les réponses celles de Camille.

Référence : http://www.lesenrages.antifa-net.fr/category/lesenragees/

Dans quel état d’esprit es-tu allé la première fois au Testet  ? Tu savais à peu près à quoi t’attendre, même si tu as déjà l’expérience des lieux autogérés  ?

J’y suis allé un peu angoissée, je ne savais pas trop à quoi m’attendre en fait. Je ne savais rien du mode de fonctionnement d’une ZAD, ni des groupes d’affinité. Je ne savais pas quand ni comment les gendarmes mobiles se comportaient avec les zadistes (j’avais vu quelques vidéos, mais devant un écran on a du mal à se rendre compte de la violence…)

Une fois sur place, comment tes peurs ont pu se dissiper  ? As-tu immédiatement rencontré ce sentiment de solidarité dans la lutte qu’il n’est possible de trouver quasiment dans aucune autre circonstance  ?

Elles ne se sont pas dissipées, pas tout de suite. Je suis arrivée un samedi et la veille un groupe de 60 pro-barrage avaient attaqué le camp ; on a passé la nuit à monter la garde.

Mais dès le lendemain je me suis sentie beaucoup plus rassurée, j’ai très vite discuté avec tout le monde. C’est des gens très accueillants. Très solidaires. Chacun est prêt à aider les autres. Mes voisins de tente m’ont réveillée pour m’offrir un café. Ça m’a étonnée, cette gentillesse gratuite. C’est vrai qu’on en perd l’habitude dans notre société.

EPlusieurs zadistes nous ont écrit pour nous dire, bien qu’ayant été entouré-e-s de gendarmes de toutes parts, qu’ils n’avaient jamais connu un tel sentiment de liberté.
Est-ce que cet état d’esprit partagé a pu profondément modifier certaines de tes certitudes  ?

C’est exactement ça, la ZAD est un peu comme une zone de non-droit, un endroit au dessus des lois, de l’État, du système. Moi ça m’a redonné espoir. Je ne me suis jamais autant sentie à ma place qu’au Testet. C’est un petit peu comme s’ils m’avaient redonné foi en l’humanité.

Sans chef, c’est le bordel ou tout simplement le pied  ?

C’est le pied. Carrément. C’est un beau bordel organisé. Je ne dis pas que c’est un système parfait, mais c’est le plus harmonieux pour moi. On apprend tous les jours quelque chose, on partage, on échange. J’espère que ce mode de vie s’étendra.

Dans quel état d’esprit étaient les zadistes la semaine qui a précédé la nuit où Rémi a été assassiné.  (...)

La semaine avant était relativement calme, du moins pas plus violente que d’habitude. On s’occupait surtout de l’organisation du festival. Les travaux continuaient à coté, mais des vigiles étaient présents 24/24 sur la zone (ce n’était pas le cas avant). C’était un peu plus tendu que d’habitude oui. Ils avaient un énorme projecteur qui nous éclairait parfois au milieu de la nuit, mais avec un laser on leur répondait, c’était presque un jeu.

Comment la nouvelle de la découverte d’un corps s’est-elle répandue sur le camp  ? Tu as été au courant à quelle heure le dimanche  ?

Je me suis doutée que quelque chose de grave était arrivé vers 7 h du matin, quand les copains de mon camp m’ont réveillée. Vers 9 h, quand la confirmation est arrivée, tout le monde a su. Une assemblée s’est vite organisée pour en parler. Je dormais au moment du meurtre, j’avais passé la journée à faire la médic au front.

Quel était l’état d’esprit général au moment de l’AG  ?

La plupart des gens étaient choqués, on n’y croyait pas. Ça a été très difficile de décider du comportement à adopter, certains regards cherchaient du réconfort, d’autres une explication.

As-tu senti de la résignation à ce moment-là  ?

Non, on se sentait abattu, mais on était loin de l’être. Personne ne l’a dit, mais je crois que ce jour-là, on a tous compris que c’était bien plus qu’une histoire de barrage…

Vous avez compris qu’il y a derrière cette lutte des enjeux bien supérieurs  ?
Moi, petite apprentie militante, j’ai compris ce jour-là oui. On ne se battait pas seulement pour sauver une zone humide, mais pour sauver les gens de cet État assassin ! Je savais qu’une telle lutte arriverait, mais pas si tôt. La mort de Rémi a précipité les choses.

Au niveau de tes réflexions politiques personnelles, penses-tu que le fait de t’impliquer de près dans ces événements, de faire l’expérience par le réel de la lutte solidaire, d’être baignée dans une forme de bouillonnement d’idées, a pu produire chez toi une forme d’accélération de l’évolution de celles-ci  ? (...)

Clairement, mes réflexions sont devenues des idées. Je me suis un peu radicalisée aussi. Être sur la zone, vivre l’oppression, ça m’a enragée. Et avec la rage, mes positions politiques se sont enracinées. Puis j’y ai rencontré des gens qui avaient les mêmes idées que moi, ce qui n’était pratiquement jamais arrivé auparavant. En arrivant à la ZAD, j’avais déjà des idées très arrêtées. Mais j’en étais encore au stade de la réflexion.

L’autogestion, la vie en communauté, c’étaient des expériences que j’avais envie de tester et mettre en application, ce qui pour moi relevait de l’utopie, ça fait du bien, ça consolide les idées. J’ai vu que ce mode de vie que le système combat est certainement le plus sain.

Politiquement parlant, là-bas, c’est l’Anarchie. J’ai remarqué que pour le sens commun ça sonne comme une insulte. C’est tout le contraire. Une anarchie qui fonctionne sera toujours 100 fois mieux que la plus rodée des «  démocraties » actuelles. Bon, tout le monde n’est pas anarchiste sur le camp, bien sûr. Mais peu importe les idées, encartés ou pas, on se tolère et on tombe même souvent d’accord. L’expérience de la ZAD renforce les idées, les approfondit et rassemble les gens malgré leurs différences.

En conclusion, tu aurais un message à faire passer aux abonné-e-s de la page des Enragés  ?

Pour les enragé-e-s qui peuvent se déplacer  : allez sur les ZAD, il s’en monte un peu aux quatre coins de la France, juste y faire un tour au moins. Allez découvrir par vous-même. C’est une expérience intéressante et qui remet les idées en place. Et pour ceux qui peuvent se déplacer jusqu’au Testet, du 24 au 30, c’est « Sème ta ZAD » ! On va remettre la zone en état, replanter, et construire des cabanes qui tiennent la route pour les copains qui vont passer l’hiver sur place. J’y serai et si vous venez, j’vous fais un bisou.