MON QUARTIER A L’HEURE DE “L’ANNIVERSAIRE”

Mercredi 14 février 2007, par cnt // Quartiers

L’anniversaire, c’était bien sûr celui de la mort de Ziad et Bouna. Deux adolescents que l’harcelante pression policière a conduit voici un an à se réfugier dans un transformateur. Ils ne supportaient plus l’idée de subir les vexations d’un énième contrôle de police. On connaît la suite. Des émeutes, les émeutes de l’écœurement mais aussi de la dignité, s’en sont suivies, partout en France.

Cette année, il fallait que ça recommence. Que les banlieues s’embrasent. Qu’il y ait des émeutes en novembre. Pour des raisons qui mêlent un profond mépris de la population à de savants calculs électoraux, le pouvoir en avait décidé ainsi. Et de sa puissante voix, celle qu’il déverse dans les journaux télévisés, il a lancé le compte à rebours.

Près de deux mois avant les "présumés prochains-futurs événements", tout était prêt. Comme à Kourou pour un lancement de fusée, nous avons vécu en direct la succession des "Jour moins 60 avant le début des émeutes", puis "Jour moins 59", et ainsi de suite, jusqu’à ... rien. Car, si l’annonce haletante des futurs-nouveaux malheurs de la France a longuement assuré la "une" des merdias, force est de constater que d’émeute à proprement parler, il n’y en a point eue.

Mais, pendant deux mois, l’opinion publique a été travaillée en profondeur, tournée et retournée, sur le thème "Tremblez braves gens, les jeunes (de couleur) des quartiers vont venir vous manger".

Quelques semaines auparavant, la même association de menteurs nous avait inondés d’un communiqué, repris en chœur par radios, journaux et télés, selon lequel "Une jeune fille maghrébine qui mangeait à la cantine de son collège a été lapidée pour avoir ainsi violé le jeûne du ramadan".

Communiqué qui illustre parfaitement une facette de ce "travail du journaliste", tant vanté : l’information était vraie, les commentaires totalement faux. Renseignements pris le fait est celui-ci : une jeune fille (effectivement maghrébine) qui mangeait dans une cantine scolaire (effectivement dans la période dite de ramadan) a reçu un ou deux cailloux que lui ont lancé deux ou trois garçons. Point barre. Là s’arrête l’information. L’escroquerie intellectuelle commence à pointer avec le mot "lapidée" et s’épanouit avec "pour avoir violé le jeûne du ramadan". Car, de jeûne du ramadan, il n’en est pas plus question dans cette affaire que d’émission érotique sur les ondes de Radio Vatican. Et pour cause : les élèves qui ont lancé les cailloux mangeaient eux aussi à la cantine et faisait fi du jeûne du ramadan tout autant que la jeune fille en question. Que des garçons jettent des cailloux à une fille, ce n’est évidemment pas "bien". Mais, que l’on transforme une sottise d’écolier en argument politico-religieux, c’est infiniment plus grave. C’est tout simplement la vérité qui est, une fois de plus, lapidée.

Ce discours merdiatique permanent, qui tantôt suinte de la bave des journalistes, tantôt est asséné avec la force d’un bombardement, vise un double public. A la population de centre ville comme à celle des campagnes, il instille la peur et le mépris. A celle des quartiers, il rappelle son état permanent d’humiliation, n’hésitant pas, comme le montre l’épisode de "l’anniversaire" à aller jusqu’à la provocation pure et simple. C’est de ça aussi que la réalité de la vie dans mon quartier toulousain, comme celle des autres, est faite. C’est ça qu’entendent à longueur de journées les jeunes comme les vieux. Et il faut une sacrée force de caractère et quelque peu de lucidité pour s’en désengluer. Peut-on reprocher à ce qui n’y parviennent pas de reproduire, en actes ou en paroles, ce que le discours dominant leur dicte ? Faut-il rappeler, à ceux qui regrettent -et parfois dénoncent- cet "aveuglement" de la population des quartiers, les mots de Beaumarchais : "Aux vertus qu’on exige d’un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?” Oui, aux vertus qu’un exige d’un jeune de quartier, connaissezvous beaucoup de bourgeois qui soient dignes de vivre ici ?

D’autant qu’outre cette pression insidieuse, nous avons sous les yeux, en permanence, la démonstration que notre qualité de vie n’a aucune importance pour le pouvoir, cela sous la forme d’une vaste opération de dévastation du logement social. Quel habitant n’a pas les tripes remuées par ces destructions systématiques d’immeubles en très bon état, méticuleusement rasés les uns après les autres ? Cela dans une période ou se loger décemment devient un exploit ! Ce quartier prend maintenant des allures cauchemardesques avec une énorme saignée qui commence à le traverser et à le défigurer. Ces destructions ne se font pas au hasard. On en est revenu à Haussmann, et avec les mêmes objectifs que ce dernier (qui voulait “punir” les couches populaires parisiennes et pouvoir mater toute révolte) : éliminer la convivialité, la solidarité qui se manifeste dans le quartier (convivialité voulue dès le départ par les urbanistes qui avaient multiplié les occasions de rencontre en particulier en concevant un quartier largement piétonnier, ici, on se dit encore “bonjour” quand on se croise), favoriser la gestion policière du quartier, enfin recevoir le flot de voitures que les habitants du centre ville ne veulent plus voir passer sous leurs fenêtres. Quant aux familles délogées, expulsées de leurs appartements, qui s’intéresse encore à leur devenir ?