LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME

Lundi 7 avril 2014, par cnt // Divers

Le sentiment et l’idée de chaos qui, aujourd’hui, prédominent font suite à une perte de repères dans tous les domaines. Au niveau social, nous assistons à l’éclosion de différents courants plutôt ordinaires ou insolites suivant le cas.

Les identités anciennes, à vocation plutôt politique ou impériale, comme les nationalismes et les religions, côtoient, sous de nouveaux habits, de nouvelles identités, plus prosaïques et déroutantes, comme les tendances queer, gay, trans, skin, punk ou antispéciste, etc. C’est par une idéologie hyperindividualiste que s’affirment toutes ces identités multiples. Elles sont le reflet du postmodernisme. Le point de départ est le modernisme dont le préfixe « post » évacue toute autre référence.

Le modernisme étant ce qui est toujours à venir, on comprend facilement que l’on puisse rattacher la théorie dite de la fin de l’histoire au postmodernisme. C’est parce que ce dernier ne s’auto-situe pas que nous nous devons de le situer et le dénoncer. Il faut, avant toute chose, garder à l’esprit la confusion qui existe entre modernité et libéralisme qui pèse sur l’idéal de la modernité, ramenée au développement industriel et capitaliste.

Le postmodernisme s’oppose au modernisme en réorientant, non le capitalisme, mais la société du capitalisme dans son ensemble, en la détournant des aspirations d’émancipation de la modernité. Fondamentalement, l’esprit capitaliste demeure, se perfectionne, car il intègre des thèmes qui, au départ, lui sont étrangers, voire hostiles. En effet, il aspire à devenir total.

Mais, il faut, d’abord et logiquement, définir ou rappeler ce qu’est le modernisme que l’on confond, à tort, et de manière pas du tout innocente, avec l’histoire du capitalisme. Le modernisme est une conception de la société qui s’impose à partir de la fin du XVIII° siècle. Il développe la conception de la liberté individuelle, de l’humain comme sujet pensant, tout en cohabitant avec le développement capitaliste de l’industrie, l’affirmation de l’État centralisé. Le modernisme, voit dans le développement technique et scientifique, une façon de suppléer aux insuffisances de l’Homme (maladie, handicap, santé, bien-être, ...) et la technique devient synonyme d’efficacité. Avec le développement de celle-ci, on assiste, aussi, à la mise en spectacle du monde [1]. C’est l’époque industrielle, marquée par la concentration des moyens de production dans les États impérialistes. Elle met, avec la guerre 1914-1918, un terme définitif à l’époque classique qui était basée sur l’absolutisme religieux. Malgré les atrocités de cette période de guerre et d’industrialisation capitaliste à outrance, les affirmations centrales du modernisme, l’universalisme, l’affirmation de l’Humanité et le rejet de la guerre représentent l’antithèse du capitalisme. La confusion des deux, et l’inculture historique, permettront aux pomos [2] d’enfourcher ce cheval de bataille dans leurs homélies.

Le discours de la modernité reste une cohérence et un langage où l’individu est pensé, représenté comme sujet pensant et indépendant. C’est la rationalisation de l’action (méthode, logique, dialectique, buts). La référence au rationnel, à la raison, est omniprésente. Cela s’accompagne d’une éthique des comportements qui se traduit par la libération de l’individu, et c’est au sein de la société qu’a lieu cette libération du corps, de l’esprit et des idées ainsi que leur expression avec les limites que l’on connaît.

Les femmes y tiennent une place importante et le féminisme combat l’exploitation en se battant contre toute forme de déterminisme lié au sexe. En parallèle, une exigence de responsabilité impose d’assumer choix et erreurs propres à un monde incertain, mais opposé par principe à l’absolutisme et à la pétrification.

La légitimation de cette libération est pensée comme objective, donc, non exclusive d’un groupe particulier. Ceci caractérise, très brièvement, les XIX° et XX° siècles (sur le plan idéologique).

En s’opposant au modernisme, le pomo remet en cause son bien-fondé. Le postmodernisme se présente comme un ensemble de recherches qui prétend ne véhiculer aucune idéologie particulière ; il se veut purement pragmatique, neutre et objectif.

La réalité n’existerait que par le narratif

Mais, il pose, cependant, un postulat, ce qui le rend, tout de suite, moins neutre. Il part du principe que la réalité n’existe que par le narratif, c’est-à-dire par le discours qui, seul, ferait la réalité. Par la langue et le vocabulaire, cette construction de la réalité ne serait qu’une affaire d’interprétation, et l’imaginaire seul lui donnerait forme. Il y a, là, une négation flagrante de la vérité des faits et l’attestation d’un vrai discours de propagande. L’imposture consiste à inverser le processus et à s’ingénier à déconstruire le discours afin de redéfinir artificiellement tous les champs de la réalité. Il détourne puis retourne le langage à son profit et ses objets d’étude n’ont d’autre but que l’étude pour elle-même. Le postmodernisme, même s’il est plus une affaire de procédé que de fond, est un vrai projet politique. Surtout quand on sait que la forme n’est que le fond qui remonte à la surface [3].

La modernité aurait été traversée par des meta-récits (Histoire, libéralisme, socialisme, ...) portés par des récits. Le pomo ramène ces mythes mobilisateurs sur le même plan que le simple récit (économie, gestion, histoire personnelle, ...). Pendant longtemps, on se serait trompé en croyant que l’un portait l’autre, ou l’inverse. Le pomo énonce, alors, que le savoir serait lié à la fonction, au domaine ; qu’il serait local et, donc, jamais global. En même temps, il se défend de, lui-même, construire de nouveaux mythes. Il ne se baserait sur aucune référence spécifique tout en affirmant qu’aucun principe n’est transcendant, et qu’il n’y aurait pas d’universalisme, mais un ensemble de communautés différentes fonctionnant selon des normes propres.

Ici, apparaît l’idée de relativisme, idée qui va servir à falsifier l’Histoire en instrumentalisant l’Universalisme pour le confondre avec le colonialisme, l’impérialisme et la barbarie. C’est en combinant confusions et affirmations systématiques et répétées qu’il réussit à imposer les thèses les plus réactionnaires. Les motifs de la révolte cèdent alors la place à la défense de la victime et, par exemple, la lutte anticléricale, auparavant à la pointe de l’émancipation, est remplacée par la défense d’une prétendue liberté religieuse, vidant au passage le mot « Liberté » de sa substance. L’adhésion de l’ensemble de la gauche et d’une bonne partie de l’extrême-gauche à ces thèses prétendument progressistes signe l’une des victoires les plus significatives des pomos.

Le pomo s’attaque aux meta-récits, et pour les déconstruire, il fait usage de la communication, formelle et informelle, en usant de faux-semblants, de séduction, de ruse, de prétextes, de mensonges afin de parasiter et déligitimer tout discours qui ne lui convient pas. Il parlera de « politiquement correct », comme de « précarité » au lieu de misère, de « plan social » au lieu de plan de licenciements, « d’écologie » (comme un soin, une atténuation) au lieu d’une politique de la nature, etc.

Si la modernité était liée à la représentation d’une majorité, le pomo promeut la notion d’une multiplicité de minorités, évacuant, de facto, toute idée d’ensemble. Or, l’idée de minorité est une idée impériale. L’empire romain régnait sur un ensemble de minorités ; Napoléon voulait régner sur un empire fait de petits Etats. L’Union Européenne, elle-même, est un empire sans empereur et ce n’est pas pour rien qu’elle exacerbe et finance grassement les régionalismes.

Pour le pomo, les idées ont un caractère relatif, et dès lors, même si on les tient pour vraies, on ne se bat plus pour les instaurer. Les idées, elles-mêmes, assimilent à des identités, tout comme une population victime n’aura d’existence que par sa condition de victime, uniquement. Il emprunte un élément pour en faire une identité qui réduit et résume l’individu à une posture. De cette façon, il évite toute forme d’engagement subversif. Il y remplace la raison par l’affectif.

Appartenir a une communauté plutôt que changer le monde

Les pratiques postmodernes diffèrent des pratiques capitalistes de l’époque moderne. Ces dernières déclinent un management basé sur l’autorité et le contrôle de l’individu par la hiérarchie en opposition à l’idéal réel de la modernité issu des lumières. Le pomo, lui, décline le management dans l’adhésion, la complicité des gens, une espèce de consensus, et prétend leur faire trouver un sens à la vie dans le travail (en tant qu’activité) ; il produit du consentement. Cela lui permet de se donner des airs progressistes. Le but pour les gens est, alors, d’appartenir à une communauté, de se faire accepter, plutôt que d’aspirer à construire autre chose. Mais cette adhésion est pathogène puisqu’elle produit de l’exclusion en cultivant compétition, performance et élitisme. L’idée, ici, c’est la construction d’une identité par « un » travail, mais une identité non liée à la condition ouvrière ou sociale, et toujours marginale.

En définitive, le postmodernisme accentue l’asservissement et les buts du capitalisme lequel, passé sous silence, est dissimulé dans une prétendue démocratie de toute façon rendue, elle-même, au stade d’un marché politique. Pour cela, le postmodernisme cherche, sans cesse, à faire émerger quelque chose de nouveau qui puisse le rendre crédible et légitime. De ce fait, il accompagne toutes les initiatives, même les plus futiles, tant qu’elles ne remettent pas en cause les fondements du capitalisme. Il envisage et exige, au nom de la démocratie et de la liberté, d’accorder un statut à des attitudes sociales inconsistantes, narcissiques, fétichistes ou excentriques. Il justifie cela par le sens que cela aurait pour l’individu, et tente, par ce biais, de légitimer un hyper-individualisme.

Le pomo récuse, également, la neutralité qui, selon lui, entraverait la perception de l’objet. La sympathie, l’affectif, seraient le seul moyen de le connaître. Il considère comme un vrai problème la distance à cet objet et cela implique clairement un rejet de toute démarche rationnelle visant à prendre du recul, notamment, l’analyse politique de la société et de ce qui s’y déroule. Il ne propose rien, aucun changement, mais il critique tout, tout en cherchant à discréditer le sens et l’esprit critique. Sa critique n’est pas argumentée ; elle est un travail de sape méthodique, systématique, péremptoire et contingent. Sa démarche partisane est jésuitique et prétend faire entendre la voix des minorités pour mieux étouffer toute voix discordante. Il fait l’apologie de la sympathie, de la convivialité ; en mélangeant la polémique et l’ambiguïté, il accompagne un discours au caractère diffamatoire mais s’affichant comme progressiste.

C’est dans cette logique que le pomo dénonce la collusion des sciences avec le néolibéralisme, et fonde sa critique des sciences, de l’esprit et de la méthode scientifiques, en affirmant qu’elles sont à l’origine des conséquences du néo-libéralisme. Le pomo est un vrai réactionnaire.

Le postmodernisme est une autre phase du capitalisme, une radicalisation de celui-ci, sa consécration totalitaire. Tout ce qui défie les institutions, le système, est soit mis à la marge, soit, de préférence, intégré et instrumentalisé.

La modernité avait connu des mouvements sociaux (les mouvements ouvriers) ; mais la radicalisation et les conséquences totalitaires du système capitaliste entraînent une multiplication et une parcellarisation, non seulement au sein du mouvement purement ouvrier, mais au sein de la société en différents mouvements ; écologistes, pacifistes, ou défendant la liberté d’expression.

Le modernisme du capital représentait une société de la confiance et du risque, et le pomo garde ces critères comme références. Le risque n’a jamais été aussi tangible, la confiance jamais autant exigée. La société actuelle est tellement une société du risque, qu’elle affiche, comme pour l’exorciser, le « principe de précaution » (inscrit dans la constitution française) et qu’elle ne semble pas pouvoir aller plus loin ; d’où la notion d’horizon indépassable. Mais, risque ne veut pas dire inéluctable, et, donc, l’espoir est savamment entretenu. Le postmodernisme, est une reprise en main de la société que gouverne le capitalisme, de sa trajectoire, de sa dynamique. C’est, aussi, un concept auto-critique du modernisme, mais un concept vide, car, a priori, sans référence empirique.

C’est à cette fin qu’émerge un capitalisme réticulaire et expansif s’appuyant, de plus en plus, sur la souplesse de réseaux plus ou moins informels de type associatif, caritatif, ONG, mafieux, etc., pour pallier aux carences des institutions traditionnellement chargées de la gestion sociale, sans, cependant, les abandonner. C’est une réorganisation et le but de cette proximité est clair : c’est la réactivité. Il est devenu une vaste entreprise de communication, de propagande, de parasitage, de division, pour toujours plus d’exploitation. Cela signifie que le capitalisme cherche sa propre solution dans cette entreprise. De ce fait, il pousse la parodie et le mimétisme jusqu’à intégrer la lutte contre le capitalisme comme une de ses composantes à part entière. Le postmodernisme est le nouvel esprit du capitalisme et le pomo qui participe à la réorganisation de la société y arrive par la fausse critique, par la fragmentation, par la déconstruction du collectif, de ce qui est uni. Il remplace le discours par un dialogue intéressé. Mais en fin de compte, le postmodernisme n’est qu’une nouvelle façon, globale, pour le capitalisme de se concevoir.

[1Guy Debord «  La société du spectacle  »

[2Pomo  : l’individu, le «  penseur  » postmoderne.

[3Citation habituellement attribuée à Victor Hugo.