UNE PENSÉE PRIMITIVE

Dimanche 23 février 2014, par cnt // Primitivisme en question

Le primitivisme est un courant de pensée contemporain prônant un « retour à la nature » et adressant une vive critique au progrès de la science et de la technologie. Séduisantes en apparence, les idées développées par les penseurs primitivistes sont réactionnaires et mensongères. Le but de ces charlatans étant plus de manipuler les gens que de les pousser à se battre pour leur liberté.

Afin de dresser un rapide portrait de la mouvance primitiviste, nous allons nous centrer sur deux auteurs au travers d’extraits de textes, que je vais citer un peu longuement, critiquant leurs publications et méthodes.

Le premier est John Zerzan, primitiviste américain auteur de plusieurs ouvrages. Voici ce qu’en dit, fort justement, la brochure « John Zerzan et la confusion primitive » [1] :

« [...] A partir de […] quelques données de base, on peut déjà apercevoir les manipulations opérées par Zerzan. Au vu des nombreuses citations auxquelles il a recours dans ses articles, on ne peut le soupçonner d’être ignorant du sujet dont il parle. Les omissions, ou plutôt le choix qu’il fait de certaines théories au détriment d’autres marquent donc une volonté délibérée de sa part. Zerzan veut dresser un tableau idyllique des débuts de l’humanité : il va donc rechercher les éléments qui vont lui permettre de dresser ce tableau.

Il importe d’abord à notre idéologue de faire remonter l’humanité le plus loin possible, et ce pour une raison précise : plus l’homme évolue vers sa forme "moderne", plus les éléments montrant l’existence de ce que Zerzan nomme "aliénation" (pratiques artistiques et religieuses, langage articulé, sens du temps et du projet, etc.) deviennent incontestables. Il lui faut donc se tourner vers les moments les plus archaïques de l’évolution humaine. Les Néanderta-liens même (300 à 400 000 ans) lui paraissent un peu trop "cultivés". Il ira donc chercher ses exemples de préférence chez les tous premiers humains, les fameux Homo habilis. Mais même cette solution pose pas mal de problèmes. Zerzan s’en sortira au prix de contorsions intellectuelles à la limite de l’honnêteté.
Il annonce d’ailleurs lui-même ce que sera sa méthode au début de "Futur Primitif" : après avoir émis des réserves de bon aloi sur la science séparée, il consent à reconnaître que ce qu’il appelle avec mépris la "littérature spécialisée", c’est à dire scientifique, "peut néanmoins fournir une aide hautement appréciable". Et qu’est ce qui d’autre "pourrait" nous la fournir, cette "aide", à moins de devenir nous-mêmes archéologues, c’est-à-dire tenants de l’affreux savoir séparé  ? S’imagine-t-il que les premiers hommes vont ressusciter pour venir nous raconter comment ils vivaient  ? L’archéologie est la seule source disponible pour qui veut savoir ce que fut l’humanité des premiers temps. Et donc, quoi qu’on puisse en dire par ailleurs, nous sommes obligés de raisonner à partir de ses découvertes. Elle n’est pas une "aide", elle est tout ce que nous avons.

Mais pour Zerzan, les découvertes scientifiques ne sont qu’un moyen de développer son idéologie. C’est pourquoi il entend aborder la science "avec la méthode et la vigilance appropriées", et qu’il se déclare "décidé à en franchir les limites". En clair, il ne tiendra aucun compte de ce qui le gêne, se réservera le droit d’utiliser l’argument de l’autorité scientifique (avec, il faut le noter, plus de certitude que les scientifiques eux-mêmes) lorsque cela lui conviendra, et de le rejeter lorsqu’il aura cessé de lui convenir. C’est là l’essentiel de la "méthode" de Zerzan, qui se retrouve dans tous ses textes. Il s’agit d’instrumentaliser la science, qui, parce qu’elle n’est qu’une institution culturelle, ne peut jamais être objective, et doit donc être prise comme telle. C’est là une vieille conception de l’activité scientifique mise au service d’une idéologie, que les braves docteurs Lyssenko et Mengele [2] illustrèrent brillamment au cours du siècle passé. [...] »

Cet extrait nous montre que Zerzan a une vision floue, élastique, à géométrie variable pour tout dire, de ce qu’est un homme primitif. Dès lors il n’est pas étonnant que les tenants du courant primitiviste soient plutôt malhonnêtes et confus, n’hésitant pas à déformer les faits pour les faire entrer dans leur grille d’analyse. Ces auteurs n’hésitent pas à faire appel à des concepts aussi nauséabonds que l’essentialisme ou le sexisme. Leur démarche autoritaire et le mépris des gens «  du commun  » est aussi un de leurs traits caractéristiques. Voici par exemple ce que l’on peut dire sur ce plan dans les thèses de Kaczynski [3], l’autre auteur primitiviste de référence dont l’idéologie a deux facettes :

« […] La version élaborée pour les gens intelligents réfléchis, rationnels, globalistes, ils ont plein de ressources et influencent les autres. Une version simplifiée pour la majorité réfractaire à la réflexion  ». D’après Kaczynski, « […] l’histoire est faite par des minorités. Quant à la majorité, il suffit de lui faire prendre conscience qu’une nouvelle idéologie existe et la lui remettre fréquemment en mémoire. Reste souhaitable d’obtenir le soutien de la majorité, quant elle n’affaiblit pas les révolutionnaires [4].  » Les thèses de Kaczynski constituent donc bien une «  […] idéologie autoritaire ou dictatoriale [qui] divise la société entre la minorité intelligente, instruite, dirigeante, et la masse des ignorants, soumis, veules etc. La masse ne sert que de soutien, car aucun système ne dure, et la minorité ne peut conquérir le pouvoir, sans un appui de ou dans la masse. Une fois l’ordre nouveau installé grâce à l’agitation des masses, la minorité révolutionnaire va constituer le pouvoir. Si la majorité conteste, on "rappelle la loi", c’est-à-dire la dictature de la minorité sur la majorité. Tout cela est aussi vieux que l’Histoire. [...] Le projet de société prôné par Kaczynski fait froid dans le dos. Et on se demande comment des gens se réclamant de l’anarchisme [5] peuvent fonder leur réflexion sur de tels auteurs. De plus, avec tant de malhonnêteté intellectuelle, il n’est pas surprenant que les propositions apportées soient fausses et souvent contradictoires. La phobie de la technologie est une des maladies du «  primitiviste », selon lui l’aliénation viendrait de la science et il faudrait retourner à une vie «  naturelle » (pourtant Kaczynski lui même fait référence à la science comme quelque chose de positif. On est plus à une contradiction près...). C’est une vision des choses rétrograde et obscurantiste qui est loin, très loin de la vison anarchiste et anarchosyndicaliste de la société idéale.  »

A L’ÉPREUVE DES FAITS

Nous avons vu que Zerzan avait choisi «  d’étudier  » les primitifs en remontant le plus loin possible afin de servir son idéologie qui affirme que l’aliénation était étrangère à l’homme «  primitif  » car il était à «  l’état de nature  » et que donc seul un retour à cet état pourrait assurer la liberté pour l’Humanité. On l’a dit plus haut, les limites sont grandes car les connaissances que nous avons de ces hommes primitifs ayant vécu il y a plusieurs centaines de milliers d’années sont plus que parcellaires. Nous ne disposons sur eux que de vagues éléments permettant des conclusions très précaires et constamment remises en question.

Une autre possibilité est d’étudier les sociétés dites primitives contemporaines qui, dans une certaine mesure, peuvent apporter un éclairage sur ce qu’ont pu être des sociétés plus anciennes.

Disons d’emblée que le terme primitif est ethnocentré. Il décrit une réalité fantasmée par des personnes qui jugent les autres cultures avec les critères de la leur. Pierre Clastres [6] décrit la réalité des tribus dites «  primitives  ». Il en résulte qu’elles sont bien trop développées (certes pas dans le sens capitaliste du terme) pour pouvoir mériter ce qualificatif réducteur  ! Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les tribus en question lutteraient avec difficulté contre la nature et auraient une économie de la pénurie non planifiée, les recherches ont montré que les «  primitifs  » avaient une vie plutôt agréable et opulente. Et cet état de fait n’est assurément pas dû à l’absence d’organisation de la société comme l’affirme J. Zerzan. Tout au contraire, si ces personnes n’ont pas besoin de travailler énormément, si elles ne le font que par périodes assez courtes, c’est qu’elles passent l’essentiel de leurs temps à des relations sociales (papotages car elles possèdent un riche langage articulé, pratiques artistiques, échanges sociaux permettant l’élaboration de projets, la compréhension de l’autre), base d’une forte solidarité. De ce fait, loin de vivre dans l’austérité alimentaire les «  primitifs  » savent gérer leur production afin de disposer de stocks suffisants pour subvenir largement à leurs besoins et avoir des réserves pour tenir en cas de problèmes. Ils possèdent des connaissances techniques approfondies et des technologies adaptées à leurs milieux. On est là très loin de l’«  état de nature », tel que l’imagine Zerzan, état qui n’existe pas et n’a probablement jamais existé.

Si on parvient à s’ôter le filtre ethnocentriste de la tête, on peut voir les apports que ces sociétés — qu’il est préférable de nommer «  sans État  » plutôt que «  primitives  » — pourraient faire aux nôtres. Leur mode de fonctionnement est basé sur le fait que le pouvoir reste au sein de la société au lieu d’être détenu par une minorité. Les membres de la tribu sont tous égaux, il n’y a pas de hiérarchie basée sur quelque critère que ce soit. Le chef n’a qu’une fonction honorifique et est même en quelque sorte «  esclave  » de la société. Jamais il ne dispose d’un quelconque pouvoir. Et contrairement à ce que pourrait faire penser le terme «  primitif  », l’organisation horizontale de cette société n’est pas du tout instinctive ou due au hasard. Cette organisation est voulue et consciemment appliquée, on voit donc que ces sociétés sont très politiques. De plus on constate que le fait que ces sociétés soient sans État est tout à fait réfléchi : elles rejettent l’État car elles connaissaient les dangers d’un pouvoir qui échappe à la collectivité pour passer entre les mains d’une minorité qui n’agit dès lors que dans son propre intérêt.

On peut donc dire que ces sociétés dites primitives sont une preuve que l’organisation verticale de la société n’est en rien «  naturelle  » et qu’il est possible de mettre en place une société horizontale à l’échelle de la planète (les sociétés sans État, décrites par Clastres, couvraient par le passé un très large territoire et comptaient des millions d’individus). Elles montrent que la liberté n’est pas un état naturel et que l’aliénation se combat par une lutte idéologique et politique, par une organisation sociétale, contrairement à ce que pense Zerzan, dont la malhonnêteté le pousse à aller jusqu’à prendre des exemples de société pré-humaines.

Pour qui critique le monde dans lequel nous vivons, il est sûrement plus important de réfléchir sur l’exemple que nous offrent les sociétés sans État que de fantasmer sur un état de nature. De même, il est important d’étudier le «  pourquoi  » du passage de ces sociétés égalitaires aux sociétés étatiques fortement inégalitaires et oppressives que nous subissons aujourd’hui. Loin d’en voir l’origine dans le développement de la technologie, Pierre Clastres subodore que la religion est à la source de ce basculement. Les sociétés primitives ont nécessairement élaboré des théories plus ou moins fantastiques pour expliquer le monde qui les entourait. Confrontées à un environnement parfois hostile suscitant des peurs (raisonnables mais aussi irrationnelles), elles ont produit des «  parades  », certes illusoires, qui se sont cristallisées en pratiques religieuses. Méfiantes envers le pouvoir politique, elles ne l’ont pas été assez semble-t-il envers les discours mystiques et l’apparition de gourous qui finalement auraient créé un pouvoir religieux. Ce qui nous fournit, encore une fois, un élément de réflexion pour le projet de société que nous désirons. Il paraît impératif de se débarrasser de toute mystique afin de balayer une bonne fois pour toutes les possibilités d’instrumentalisations des peurs des gens. Et justement, sur ce point, les «  penseurs  » primitivistes sont loin du compte avec leurs phobies. Pas étonnant dès lors qu’on retrouve chez eux les travers des chamanes et autres bonimenteurs religieux, avec les mêmes tentatives de manipulations des masses appuyées sur une kyrielle d’idées fausses, mélangeant allègrement l’autoritarisme, la démagogie ou le catastrophisme. Leur discours tout prêt à penser assure le relais (dans les mouvances de gauche et à consonance écologique) d’idées réactionnaires qui, en définitive, rejoignent celles prônées par l’extrême droite fasciste.

[1Alain C., «  John Zerzan et la confusion primitive  », éditions Infokiosque

[2Le très stalinien Trofim Denissovitch Lyssenko (1898-1976), ingénieur agricole, a été l’auteur de théories totalement aberrantes, imposées par le pouvoir soviétique. Josef Rudolf Mengele (1911-1979 ), médecin nazi, a été l’un des pires et immondes criminels du XXe siècle.

[3J. Picard, «  Ce monde est détestable. Certaines de ses critiques tout autant  », Anarchosyndicalisme  ! n°121, janvier 2011.

[4Ici, les «  révolutionnaires  » en question sont les partisans de Kaczynski !

[5Des groupes se réclamant de l’anarchisme ou de l’anarchosyndicalisme diffusent ces thèses pro-nazies !

[6Voir les oeuvres de Pierre Clastres  : La Société contre l’État, éd. de Minuit, Paris, 1978 (1re édition : 1974). Chronique des Indiens Guayaki, éd. Pocket, coll. Terre humaine, Paris, 2001 (1re édition : 1972). Le Grand Parler : mythes et chants sacrés des Indiens Guarani, éd. du Seuil, coll. Recherches anthropologiques, Paris, 1974.