Les 3 ennemis des grévistes de PSA

Dimanche 23 juin 2013, par cnt // Actualité

" Quand nous nous sommes mis en grève, c’est comme si nous étions entrés en guerre et dans cette guerre, nous, les grévistes de PSA- Aulnay, nous avons eu à faire face à trois ennemis : le Patron, l’État et les Syndicats"

Les quatre membres du « Comité de lutte de Peugeot Aulnay », tous militants syndicalistes, savent très bien de quoi ils parlent. Ils sont en grève depuis le 16 janvier 2013, une grève qu’ils savent ne pas être suffisante pour vaincre le rouleau-compresseur de PSA et, par delà leur situation spécifique, « le système qui veut nous ramener aux conditions de travail du XIXe siècle », comme le répétera l’un d’entre eux. Alors, ils appellent à ce que leur mouvement fasse «  boule de neige  », que la population - ouvriers, chômeurs, étudiants - « se lève comme en 1968, pour mettre un point d’arrêt à cette régression sociale qui s’annonce sans fin ».

Ils savent que ce combat global les dépasse. Ils ont tout dit et fait de ce qu’ils pouvaient faire et dire. Ils sont sortis de leur usine, ils ont appelé à ce qu’on les rejoigne. Depuis quatre mois, ils ont appelé à la «  convergence des luttes  », ils sont allés voir les autres grévistes, ceux de Florange et de Ford, ceux de Goodyear et ceux de Sanofi … ils sont même allés voir les « citoyens ». Ils en ont reçu des chèques qui alimentent leur caisse de grève et, surtout, beaucoup de bonnes paroles.

L’État, ils ont compris ce que c’était quand ils sont allés au siège du MEDEF. En quelques minutes 400 CRS leur sont tombés violemment dessus. Sans sommation, sans discussion, les ouvriers en lutte contre la fermeture de leur usine ont été frappés, ils ont été frappés jusqu’à ce qu’ils sortent et ils ont été embarqués dans des paniers à salade géants.

De toutes les actions qu’ils ont menées, ce fut celle qui a entraîné la riposte la plus violente du pouvoir. Il en est ainsi quel que soit le gouvernement  : le patron qui jette à la rue des milliers de travailleurs ne risque pas le moindre coup de matraque, mais le travailleur qui pose le pied sur la moquette sacrée du siège du patronat français est roué de coups. C’est ça, la fonction essentielle de l’État.

Les syndicats, ils ont compris quelle était leur quintessence, quand ils ont demandé une convergence des luttes, quand ils ont voulu rencontrer les grévistes d’autres entreprises en lutte contre les licenciements. La réponse des centrales syndicales est tombée comme un couperet : « Non, pas de convergence, on lutte entreprise par entreprise ». Au nom de l’efficacité ?

Alors eux, ceux de PSA, sont allés marcher avec ceux d’Arcelor Mittal ; mais ceux d’Arcelor Mittal, obéissant aux consignes syndicales, ne sont pas venus marcher avec ceux de PSA. Tout était dit.

La guerre sociale est une guerre que l’on ne peut pas gagner quand les tactiques, stratégies et finalités du prolétariat militant sont trahies par ceux qui prétendent le représenter et quand ils sont écoutés encore par trop de travailleurs.

C’est pour raconter tout cela que ce 11 mai ces grévistes de PSA-Aulnay - qui vont partout où ils peuvent faire entendre leur voix - étaient descendus à Toulouse, à l’initiative du groupe Badskids, pour rencontrer les plus conscients parmi les plus démunis de cette ville, ceux et celles qui s’auto-organisent sans relâche, avec leur peu de moyens, pour reprendre leurs vies en main. Ce 11 mai donc, dans les locaux du centre social autogéré du CREA, ils sont nombreux à être venus écouter ces ouvriers de PSA parler de leur révolte. Dans le public, les questions fusent et, entre ceux qui se qualifient de sous- prolétaires - et dont certains refusent le travail - et ces grévistes entêtés qui défendent leur emploi, le courant est passé. Nous avons, constatent-ils, les mêmes ennemis, féroces et voraces qui, si nous les laissons faire, dévoreront tout ce qui fait notre humanité. Face à cet ennemi, toute la population doit se lever. Ce processus est peut-être déjà en marche, mais comment se traduira-t-il dans les faits ? C’est par cette question que se terminait le débat.

Mon impression de militant cénétiste, face aux principaux questionnements qu’a fait apparaître ce débat, c’est qu’ils sont le fruit des contradictions qui traversent l’ensemble de cette société et donc du mouvement qui la conteste.

Quitter le terrain qui n’est pas le nôtre pour aller vers celui qui nous appartient

Certaines sont tellement énormes qu’elles finissent par être tues. Ainsi, tout au long des interventions et des débats, aucune critique (écologique ou autre) de l’industrie automobile et de ce qu’elle représente n’est apparue. Les contradictions dans lesquelles le système nous fait baigner font que les revendications sont diversifiées et que celles des uns peuvent être ou paraître totalement contradictoires avec celles des autres, ce qui rend objectivement impossible une convergence de tous sur des intérêts immédiats. C’est pourquoi, à mon avis, dans la période présente, plus que sur les aspects matériels, la convergence se joue sur des conditions subjectives, c’est-à-dire sur la perception de la situation. D’où l’importance de ce qu’on nomme maintenant « les débats de société   », qui n’ont rien de «  débats  » puisque la parole est essentiellement confisquée par la machine politico-médiatique qui déverse son incessante propagande. Les discours stéréotypés qui nous sont servis autour du « sentiment d’insécurité », de « la crise » ou du «  retour du fait religieux et identitaire » …sont autant d’occasions pour le système d’asseoir son idéologie en neutralisant sous des flots de mensonges l’analyse du fonctionnement réel de la société.

Quand – comme ce fut le cas ce 11 mai - une rencontre a du souffle, une discussion a du contenu, quand, surtout, le courant passe entre les êtres et fait vibrer les cœurs, chacun peut se rendre compte que nous changeons de paradigme. Nous passons d’un terrain qui n’est pas le nôtre - car nous ne pouvons pas gérer les contradictions du système, et nous n’avons d’ailleurs pas à le faire - à un autre terrain qui est littéralement celui de l’Utopie à construire, un terrain qui est celui de tous les opprimés.