DANS LA RUE

Jeudi 27 avril 2006, par cnt // CPE

Cet article se propose de revenir sur diverses actions menées lors des réactions populaires contre le CPE et le capitalisme en général à Toulouse. La liste des événements décrits ci-dessous n’est pas exhaustive et se concentre essentiellement autour des actions auxquelles nous avons apporté notre soutien physique ou moral, ceci à travers le "Comité de lutte CPE (Chômeur Précaire Etudiant)", composé de membres de la CNT-AIT ainsi que d’autres libertaires, affiliés à d’autres groupes (un groupe affinitaire, les Jeunes libertaires, Indymedia, le Scalp, le Clandé,...) ou indépendants (étudiants des trois universités et lycéens impliqués dans leurs AG, intermittents, chômeurs, travailleurs,...). L’objectif de ce comité était d’apporter un discours différent et plus large que celui affiché par les syndicats collabos : à la fois une critique globale du travail et une production d’idées d’actions au-delà des traditionnelles manifestations pathétiques et dérisoires, avec pour objectif de frapper l’Etat et le Patronat là où cela fait mal : en paralysant l’économie (cf tract "Ils sont gardes, soyons mobiles" diffusé par le comité le jeudi 23 mars, voir plus loin).

Ainsi, dès le début du mouvement, le "Comité de lutte CPE" s’est opposé à la voix officielle des syndicats (diffusée par les camions sonos qui encadrent et canalisent les manifestations), ouvrant des espaces de liberté, d’expression et de contestation. Ces actions de réappropriation de la parole et de la lutte par les manifestants eux-mêmes se sont heurtées à la répression violente et autoritaire des divers services d’ordre chargés de maintenir la paix sociale. Au cours des diverses manifestations, Les journalistes et les flics syndicaux ont été plusieurs fois la cible de projectiles carnavalesques : bombes à eau, farine, oeufs, etc. De même, et malgré la police syndicale (SO), des manifestants ont réussi à investir une agence d’intérim faisant usage de ces mêmes armes de ridiculisation massive !!!

Le samedi 18 mars après-midi, le "Comité" a appelé à un "Carnaval des Insoumis" sous l’intitulé : "Ils vous promettent la lutte sociale vous avez le carnaval, nous vous proposons le carnaval et nous ferons la lutte sociale". N’oublions pas que le carnaval est depuis toujours la fête des fous, le jour du renversement de la société, où tout est permis, où nous sommes incontrôlables.

Ce carnaval proposait par le masque et la dérision de dépasser les divisions (entre chômeurs, étudiants, salariés, jeunes, vieux) et le contrôle que nous impose la société et ses valets pour mieux nous asservir. Plusieurs centaines de personnes masquées se sont rassemblées sur la place du Capitole et se sont jointes tout naturellement à la manif des ouvriers sans papiers dans une volonté de dépasser la simple revendication anti-CPE. Cela a été ressenti par les gens comme un vrai espace de libre expression !

Dans le même esprit de ré-appropriation des luttes et de la rue, le lundi 27 mars, le Comité appelait à une "Soupe des Enragés" sur la place du Capitole. Cette action invitait à partager fraternellement un repas et des idées sur une place d’où, par deux fois les semaines précédentes, les forces de l’ordre avaient chassé les occupants. Là encore, quelques centaines de personnes de divers horizons (étudiants, chômeurs, SDF, intermittents, salariés...) se sont rejoints pour exprimer leur rejet de cette société qui organise la misère et pour discuter des perspectives du mouvement.

Ce même jour, des militants de la CNT-AIT ont tracté vers 12h (lors du changement d’équipe) devant l’usine Latécoère (fleuron de l’aéronautique toulousaine) un appel à la grève qui se concluait par : "Il est temps pour nous salariés de Latécoère d’organiser nos assemblées générales et de faire aussi entendre nos revendications". Transmis par des salariés goguenards aux délégués syndicaux de la boîte, cet appel a obligé les centrales syndicales, contrairement à ce qu’elles faisaient depuis le début du mouvement, à appeler à la grève pour la manifestation du lendemain.

Le samedi 1er avril, la Coordination nationale étudiante appelait notamment : "les étudiants et les lycéens à des journées d’actions dirigées vers les entreprises, en lien avec les salariés et leurs syndicats locaux : diffusions, blocages, occupations des usines et des bureaux. L’objectif est de soutenir les grévistes et de susciter des AG pour étendre le mouvement...". Cet appel, même s’il se faisait encore quelques illusions sur les "syndicats locaux" était largement en adéquation avec les propositions exprimées par le "Comité" le jeudi 23 mars. Nous reconnaissant dans les objectifs et les modalités d’action prônées par les AG des facultés et des individus en lutte, nous avons choisi d’apparaître moins souvent en tant que Comité, préférant participer à plusieurs actions organisées par ces assemblées.

Le mardi 4 avril, le "Comité" avait prévu de débrayer, cette fois, l’usine Latécoère. Une cinquantaine de personnes s’étaient mobilisées mais ont été accueillies par un comité de réception composé d’une soixantaine de CRS. Cette action a été bien perçue par les travailleurs de cette usine et a permis aux salariés de pouvoir s’exprimer sur les connivences existantes entre les délégués syndicaux et la direction, et de façon plus large, sur l’inefficacité des actions menées par les syndicats traditionnels.

Le jeudi 6 avril vers 3 heures du matin, les étudiants de l’Université Paul Sabatier (Rangueil), ont réussi à bloquer pendant plusieurs heures le convoi de l’A380. Plus que symbolique, cette action s’inscrivait bien dans cette perspective de lutte économique, provoquant une perte sèche pour les avionneurs et contribuant (comme celles menées au marché-gare de Nantes ou contre Michelin à Clermont-Ferrand) à susciter la peur chez les patrons et à faire dire à la mère Parisot qu’elle craignait la fuite des investissements étrangers.

Notons ici que quelques heures plus tard, le blocage du rond point d’Airbus, organisé par l’intersyndicale, a été moins spectaculaire, et pour cause : certains cadres syndicaux avaient demandé la veille par e-mail aux employés des usines avoisinantes de se rendre à leur boulot plus tôt pour éviter les embouteillages !

Ce même jour, des lycéens, étudiants et précaires ont réussi à occuper des voies de chemins de fer et cela malgré l’important dispositif policier mis en place pour les en empêcher. L’action s’est terminée au Pont Raynal où s’étaient réunis les différents groupes de bloqueurs totalement pacifiques. Pourtant, vers 17 heures, la police est intervenue en usant d’une violence totalement injustifiée : coups de matraque, coups de godillots, arrestations ! Comme quoi, dès que la protestation ne se limite pas à la liturgie des manifestations inefficaces, la police est violente. Son rôle fondamental est de défendre les intérêts des patrons et de l’État, d’être au service de ceux qui nous exploitent et qui nous oppriment. Beaucoup de bloqueurs ont compris ce jour-là que les "contacts", "relations", "échanges d’informations", "accords" entre les représentants de l’état (en particulier sa police) et les gens en lutte sont contre-productifs.

Ensuite, spontanément, trois ou quatre cents manifestants se sont rendus devant le commissariat central afin d’exiger la libération des personnes arrêtées. Ce qui fut fait à 20h sous les applaudissements des manifestants.

Le lendemain, vendredi 7 avril à Labège, un groupe d’individus en lutte a investi Téléperformance. Le même jour, des manifestants ont envahi la maison de la justice de Bagatelle pour protester contre la répression.

Le samedi 8 avril, une action était menée pour bloquer le supermarché Auchan de Balma-Gramont. Les intervenants ont trouvé les rideaux de fer baissés, la direction du supermarché ayant certainement été prévenue par des personnes bien informées (!?!). Notons tout de même que cette action a empêché l’ouverture et le fonctionnement de la grande surface à une heure de grande affluence.

Le mardi 11 avril, les dépôts de bus de l’agglomération de Toulouse ont été à bloqués à leur tour. Les manifestants et les employés de la société Tisséo ont très vite fraternisé, percevant la convergence des luttes et des intérêts. De part des compagnons ouvriers nous avons appris que cette action a bénéficiée d’un large courant de sympathie parmi les travailleurs de différents sites, cela malgré les bouchons occasionnés. Plus tard, dans l’après midi, des agences d’intérim, marchands d’esclaves, pourvoyeurs de précarité et symboles du capitalisme moderne, ont été “nettoyées” (mobilier déplacé dans la rue).

Comme à l’habitude, les organisations et partis réformistes s’auto-congratulent de la pseudo victoire du retrait du CPE, obtenue selon eux grâce aux fortes manifestations, occultant par là-même le point qui nous apparaît comme le plus pertinent et le plus décisif : LE BLOCAGE ÉCONOMIQUE.

Ce moyen de lutte simple et efficace a été pour la premièrement fois utilisé dans un mouvement populaire, majoritairement animé par les jeunes, palliant ainsi l’absence de véritable mobilisation des syndicats en faveur de la grève générale. Cet outil d’action directe, largement utilisé par les "piquéteros" (mouvement de chômeurs argentins) permet aux exclus du système productif de paralyser l’économie et d’entrer en contact avec les travailleurs par delà les barrières syndicales, générant un courant de sympathie et permettant d’élargir la lutte.
Les Pieds Nickelés