TRES PETITES ELECTIONS AUX TRES PETITES ENTREPRISES

Dimanche 10 février 2013, par cnt // Election

90 %, c’est le chiffre record atteint par l’abstention aux élections « syndicales »
nationales des très petites entreprises. De l’aveu même du ministère du Travail,
au 17 décembre 2012, dernier jour du scrutin, seulement 9,1 % des inscrits (soit guère plus de 400 000 personnes sur les 4 614 653 salariés chaudement invités à se soumettre à l’exercice électoral) avaient voté, un tiers par internet et deux tiers par correspondance.

Petite entourloupe entre amis

Une telle gifle était insupportable
pour l’Etat et ses complices syndicaux.
Il fallait impérativement descendre en
dessous du seuil psychologique des 90
%. En foi de quoi, le scrutin a été discrètement
prolongé et les résultats, qui
devaient être proclamés le 17 décembre
au soir ne l’ont été que le 21, le
temps de grappiller un petit « 1 % et
quelque chose » de plus et de pouvoir
afficher un taux de participation de
10,38 %. Restait aux organisateurs du
spectacle à analyser un résultat aussi
parfaitement ridicule. On ne peut pas
dire que ni les uns ni les autres se
soient beaucoup étendus sur la question.

20 millions d’euros de subvention indirecte pour les heureux participants

Côté Etat, ont avance en bougonnant
et sans trop y croire quelques
« dysfonctionnements techniques » qui
seraient responsable du désastre. Côté
syndicats, ça oscille entre une molle
satisfaction (pour la CGT, qui sauve les
meubles et conserve sa place de leader)
et la colère pour les autres. Ainsi,
Laurent Berger, leader de la CFDT, s’étrangle-
t-il à moitié en déclarant :
« C’est une insulte aux salariés d’avoir
tenu une élection sur sigle ». On est bien
d’accord avec lui : cette élection est une
insulte aux salariés [1]. Mais, alors, cher
camarade, pourquoi y avoir participé ?

Remarquons que l’insulte en question
n’était pas gratuite. Elle a eu un
prix. Et pas des moindres : 20 millions
d’euros, c’est ce qu’à coûté cette plaisanterie
électorale, 20 millions sous
forme d’une subvention indirecte aux
syndicats participants puisque l’État a
payé à chacun, sur une luxueuse brochure
envoyée aux quatre million cinq
cent mille domiciles de très petits salariés,
une belle page de publicité sur
papier glacé. 20 millions d’euros pour
la petite dizaine d’organisations (CNT-Vignoles
comprises) que l’État s’est
payé le luxe de traiter à parité, on vous
laisse faire le calcul de ce que ça représente
pour chacune d’entre elles
comme « budget com ». On nous répète
tous les jours qu’il faut se serrer la
ceinture, nous constatons que, de l’argent,
il y en a... quand il faut « acheter »
la paix sociale.

Les syndicats
collaborationnistes
méprisent les salariés, les
salariés le leur rendent

La raison de l’abstention est bien
entendu ailleurs : elle est dans le discrédit
dont « jouissent » à juste titre toutes
ces organisations. Peu ou prou, tout le
monde sait que les organisations syndicales
collaborationnistes font semblant
de défendre les travailleurs et qu’elles
s’entendent à merveille avec le pouvoir
pour nous laminer. Les « très petits
salariés » le savent encore mieux que
les autres : eux qui n’ont jamais pu former
de gros bataillons de cotisants
sont toujours passés après les autres (et
loin derrière) pour les grandes centrales.
Du temps qu’elles étaient fortes,
jamais elles ne se sont intéressées à
eux. Si elles le font maintenant (ou plutôt,
si elles s’intéressent maintenant à
leur voix), c’est parce qu’elles en ont
besoin (pour des questions de représentativité).
Cela, intuitivement, les
« très petits salariés » l’ont perçu.

Ratisser large pour renflouer la crédibilité du système

Au total, ce qui est étonnant, ce
n’est pas que 90 % d’entre eux se
soient abstenus, c’est qu’il s’en soit
trouvé tout de même 1 sur 10 pour
avoir la motivation (pas très forte tout
de même) de cliquer sur internet ou
d’envoyer un bulletin par la poste. Et
c’est là qu’on admirera la tactique de
l’État qui n’a pas hésité à ratisser large
et à faire à une CNT résiduelle (la
CNT-Vignole) la même place qu’aux
autres concurrents. Cela n’a pas beaucoup
profité aux Vignoles, mais là n’était
pas le but : cela a profité à l’État en
lui apportant une caution « d’extrême-gauche
 »… et en lui faisant passer la
barre psychologique que des 10 % de
votants.

Un résultat à un seul chiffre
avant la virgule aurait été représentable.
La technique n’est pas nouvelle :
de la CGT d’après 1914 à la CFDT d’après
Mai-68 en passant par mille et une
associations au départ plus ou moins
rebelles, l’intégration des opposant au
système est certainement, pour le capitalisme
et l’État, la tactique la plus rentable
pour se maintenir au pouvoir.
Pour les Vignoles, qui se classent
bonnes dernières, l’échec est, comme
cela était prévisible, cuisant. Elles se
traînent à 2,13 % des 10 % des suffrages
exprimés (soit 0,2 % des inscrits)...

Si on examine les résultats région par
région, la CNT-Vignole enregistre un
seul « succès » ; c’est à St-Pierre-et-
Miquelon où elle atteint 6,25 %. Il est
vrai qu’il a suffi pour qu’elle obtienne
son meilleur score d’une seule voix…
car 16 salariés seulement de cette collectivité
territoriale ont voté.

La CNT-AIT félicite tous les travailleurs qui se sont abstenus

La CNT-AIT, qui a été la seule
organisation à appeler à l’abstention,
ne peut que se féliciter du résultat.
Nous n’avons ni la naïveté ni l’outrecuidance
de penser que les 90 % de
salariés abstentionnistes se retrouvent
dans l’anarchosyndicalisme. Mais ils
partagent nécessairement avec nous la
conviction que les élections sont une
fumisterie qui ne mérite même pas un
« clic » informatique. De plus, il est
probable que beaucoup d’entre eux
pensent, comme nous, que ceux qui se
présentent aux élections le font, avant tout, pour défendre leurs
propres intérêts. Après plusieurs
décennies pendant
lesquelles les organisations
syndicales collaborationnistes
(et singulièrement la
CGT) ont contrôlé d’une
main de fer le mouvement
ouvrier [2], une érosion de
leur capital de confiance est
apparue voici plusieurs
années. Les élections aux
très petites entreprises montrent
que cette érosion
aboutit maintenant à un
anéantissement. Cette évolution
est positive car elle
peut constituer un point de
départ, pour construire un
mouvement syndical libre
de toute compromission
étatique, politique, patronale.
Un mouvement anarchosyndicaliste

[1Comme toute élection
nous empressons-nous d’ajouter

[2Pour les nostalgiques
de cette période qui
pensent que les syndicats,
alors, « défendaient » les travailleurs,
nous faisons
remarquer que la situation
actuelle d’implosion du
mouvement ouvrier est la
conséquence directe des prises
de pouvoir, des compromissions,
des magouilles
menées à cette époque.
C’est pourquoi il ne s’agit
pas de revenir en arrière
mais de construire quelque
chose de radicalement différent.