LA BELLE PROVINCE EN COLERE

Samedi 1er septembre 2012, par cnt // Amérique du Nord

Le Québec, province canadienne francophone, vit une crise sociale sans précédent dans son histoire. La jeunesse semble s’être réveillée, lassée d’une société amorphe et apeurée par ses propres ambitions. Je suis au cœur de ce vent qui souffle et qui nous apporte espoir et courage.

Le Québec : profondément divisée en deux, par la droite et la gauche, par l’individualisme et le collectivisme, par le statu quo et le changement. En 2009, le Parti Libéral du Québec, au pouvoir, décide d’augmenter les frais de scolarité universitaire de 75 % sur cinq ans, les frais passant de 2 168 $ à 3 793 $ par an (les universités sont toutes publiques au Québec). La crise économique aide à justifier une telle mesure. Les étudiants s’y opposent car l’accessibilité aux études supérieures sera grandement compromise, sachant de plus tous les scandales de corruption du gouvernement, tous les fiascos financiers des universités qui investissent à perte dans l’immobilier, …

La grève se présenta à nous, étudiants, comme le moyen pour faire bouger le gouvernement de sa position changer la position du gouvernement. Les actions débutèrent donc dès 2009, par des journées de grève votées dans presque tous les établissements d’éducation post-secondaire du Québec. Un petit carré rouge, porté le plus souvent qu’autrement à la poitrine, devient le symbole du mouvement. Le gouvernement ne montrant aucune ouverture et la hausse étant prévue pour septembre 2012, les grands moyens furent pris : la grève générale illimitée était déclenchée dès février 2012 dans certains établissements universitaires.

Au début, nous étions quelques dizaines de milliers d’étudiants en grève, sur environ 475 000, ce qui était relativement peu. Le premier ministre Jean Charest ridiculisa notre mouvement de par sa faible proportion. Mais bien vite il se rendit compte que ce qu’il croyait être marginal allait devenir primordial. Le 22 mars 2012, une grande manifestation est organisée à Montréal pour s’opposer à la hausse des frais de scolarité, plus de 200 000 personnes descendent dans les rues pacifiquement. Du jamais vu dans l’histoire de Québec, qui ne compte que 8 millions d’habitants. Les gens, jeunes et vieux, interpellés par la cause, marchent dans les rues avec un air de fête.

L’intransigeance

Après cette démonstration de force, le gouvernement ne bouge pas. L’opposition officielle au parlement (le parti indépendantiste, le Parti Québécois) arbore certes le carré rouge en signe d’appui au mouvement étudiant… Mais le parti au pouvoir, PLQ, mise sur l’essoufflement du mouvement et se conforte dans sa position car, dans les sondages, près de 60 % de la population est d’accord avec sa hausse des frais de scolarité (c’est l’histoire d’une société profondément divisée en deux). Le PLQ se fait donc du capital politique avec la situation, lui qui fut très impopulaire durant son mandat (taux d’insatisfaction à près de 82 %, un record). On voit même apparaître un mouvement d’étudiants arborant le carré vert, en signe d’appui à la hausse… Après tout, nous dit-on, au Québec, l’éducation reste la moins chère du Canada, même avec la hausse et comme les frais ont longtemps étés gelés, plusieurs la considèrent normale. Mais quand on sait que les entreprises se sont vues baisser leurs impôts de plus de 7 %, quand on sait que la hausse ne rapporterait au gouvernement que 150 millions (bien moins qu’un seul point d’impôt des entreprises), quand on sait que la seule solution qui s’offre aux étudiants est de s’endetter, quand on sait qu’il y aura plusieurs milliers d’étudiants qui renonceront à leur études universitaires, quand on sait que les meilleurs systèmes d’éducation au monde sont ceux qui sont gratuits ou peu dispendieux, quand on sait la mauvaises gestion des fonds universitaires, quand on sait la corruption gouvernementale…, comment justifier une hausse de 75 % des frais ?
Devant l’intransigeance du gouvernement, le mouvement étudiant, loin de s’essouffler (il restera toujours un noyau dur de grévistes : plus 180 000 étudiants), prend de plus grands moyens pour se faire entendre. Tous les jours, plusieurs manifestations, partout dans la province, sont organisées.

Commencent aussi les actions de désobéissance civile. Si 200 000 personnes pacifiques dans les rues ne font pas bouger le gouvernement, il faut prendre d’autres moyens. Alors, des édifices à caractère économique (la bourse, les banques, les centres commerciaux) sont pris d’assaut tous les jours par des milliers de manifestants qui les occupent et les paralysent, sans toutefois qu’il y ait de grabuge ou de violences envers quiconque. Le but est de perturber. Parallèlement, plusieurs manifestations qui réunissent plusieurs dizaines de milliers de manifestants se tiennent partout au Québec. Un autre sommet est atteint lorsque, pour le jour de la Terre, le 22 avril, plus de 250 000 personnes envahissent les rues pour faire valoir des causes environnementales. Le carré rouge est porté par une grande majorité des manifestants et la lutte contre la hausse des frais de scolarité est à l’ordre du jour de presque tous les discours encadrant l’évènement. Toutefois, toujours pas de réaction de la part du gouvernement qui refuse de négocier quoi que ce soit avec les étudiants. Jamais un tel mouvement social n’avait été ignoré de la sorte par un gouvernement.

La violence

Après plus de 10 semaines de grève étudiante, la crise commence à coûter cher au gouvernement. La pression économique se fait de plus en plus grande. Certains étudiants, dans un élan d’individualisme, vont devant les tribunaux pour exiger la reprise de leurs cours. Une poignée d’étudiants obtient des injonctions pour retourner en classe sous prétexte que les étudiants n’ont pas un réel droit de grève, mais un droit de boycott. Les étudiants grévistes contestent. Nous bloquons l’accès aux établissements d’éducation et empêchons la reprise des cours.

Certains étudiants se barricadent dans une université. Les professeurs, qu’on avait sommés de reprendre les cours, sont aussi sur les lignes de piquetage appuyant les étudiants en grève. Du jamais vu, la loi est défiée par les étudiants et les professeurs. La police n’hésite pas à affronter les lignes de piquetage, mais en vain. Le gouvernement refuse toujours de négocier, il propose des bonifications fantoches des prêts étudiants, et une hausse plus importantes (!?) mais sur 7 ans au lieu de 5… Rien pour calmer la situation. Lors des manifestations, des vitrines de banques et de magasins dispendieux sont fracassées. Des émeutes éclatent après une mauvaise blague de la part du premier ministre Jean Charest. D’autres émeutes éclatent lors d’une manifestation en marge du congrès du PLQ. La police ne fait preuve d’aucune retenue et n’hésite pas à poivrer, à gazer, à frapper à la matraque, à assourdir avec des bombes assourdissantes et même à tirer à bout portant avec des balles de plastique sur des manifestants, pacifiques ou non. Le bilan est lourd, une vingtaine de blessés, un étudiant qui a perdu un œil, un autre dans le coma. Devant le non-respect des injonctions et la violence qui éclate, des négociations s’entament. Après plusieurs tentatives de discréditer le mouvement et de faire avorter les négociations, une offre du gouvernement, élaborée avec les représentants étudiants, est soumise au vote des étudiants. Mais avant même la tenue des votes, Jean Charest parle d’une victoire sur les étudiants qu’ils auraient enfin domptés et dupés ; il se tire une balle dans le pied. Devant la mauvaise foi du gouvernement, l’offre est rejetée massivement et la grève continue. Un phénomène nouveau prend de l’ampleur : des manifestations nocturnes réunissant souvent de 10 000 à 20 000 personnes. Le mot d’ordre est lancé : « Manif chaque soir, jusqu’à la victoire ».

Le gouvernement, après avoir négocié à peine plus de 30 heures en 13 semaines de grève, prend des mesures disproportionnées pour étouffer le conflit. Il présente un projet de loi visant à limiter le droit de manifester (obligation de donner le trajet des manifestations aux policiers qui doivent l’approuver préalablement, 8 heures à l’avance ; pas le droit de manifester près des écoles ; etc.), visant à blâmer les associations étudiantes pour tous débordement du conflit, visant l’interdiction de toute contestation de la loi et tout en imposant des amendes très salées aux contrevenants (allant de 600 jusqu’à 125 000 $ pour les associations étudiantes). C’est la paix au prix de la liberté. Le projet est critiqué de partout. Il est tout de même adopté en vitesse par ce gouvernement en perte de légitimité à cause de tous les scandales qui l’entachent. Le PQ promet d’abroger la nouvelle loi s’il est porté au pouvoir. Le gouvernement croit faire peur à la population et ainsi faire stopper les manifestations abondantes des dernières semaines. C’est raté, c’est la grogne qui prend de l’ampleur face à nos droits qui sont bafoués. Le soir même, les gens (pas seulement les étudiants) sortent dans la rue pour une autre manifestation nocturne monstre, défiant la loi nouvellement adoptée. Les soirs suivants sont ponctués de violences entre policiers et manifestants. On assiste à des arrestations par centaines.

De toute part, on appelle à la désobéissance civile. Le 22 mai (le 22 est définitivement une date importante dans le mouvement), pour le 100e jour de grève, une manifestation monstre se met en branle [à laquelle participent toutes les couches sociales, pour dénoncer la hausse des frais de scolarité mais aussi la loi spéciale. Malgré le temps pluvieux, de 250 000 à 350 000 personnes sortent dans les rues et empruntent un trajet différent de celui fourni aux policiers, défiant ainsi la loi massivement. Les forces de l’ordre sont consternées, aucune arrestation n’est effectuée. Par ailleurs, pour contester la loi spéciale, depuis maintenant près d’une semaine, dans toutes les villes du Québec, les gens sortent dans les rues, tous les soirs à 20 h et frappent sur leurs casseroles pour faire le plus de bruit possible, pendant plus de 15 minutes. Cela reprend un moyen de contestation qui a vu le jour en Amérique du Sud dans les années 70. C’est un autre moyen pour se faire entendre. La population est plus mobilisée que jamais.

A Québec, Anthony