LIBÉRALISME DU DISCOURS & ANTI-ÉTATISME DE FOND

Samedi 1er septembre 2012, par cnt // Réflexions sur les institutions étatiques

Il n’est pas de régression que matérielle. Il y aussi les régressions idéologiques. Ainsi, beaucoup de ceux qui se revendiquent de l’anticapitalisme ou au moins de l’antilibéralisme ont abandonné la remise en cause de l’État. Pire, aujourd’hui, ce sont les néo-libéraux qui osent se présenter comme anti-étatistes.

Rappelons que, dès le XIXe siècle [1], l’essentiel du mouvement socialiste (qui donnera naissance au mouvement anarchiste mais pas seulement à celui-ci), eut l’intelligence d’appréhender le lien étroit entre l’exploitation capitaliste et la domination étatique, d’affirmer que l’on ne pouvait se débarrasser de l’un sans détruire l’autre, de même qu’il eut la finesse de dénoncer le discours des « libéraux » de l’époque comme un leurre. Leurre qui, pourtant, continue de fonctionner aujourd’hui.

En effet, les libéraux, antiétatiques dans le discours, sont en fait les pires tenants de la domination étatique qu’ils instrumentalisent simplement à leur profit. Ils boivent à la mamelle d’un État comme à celle d’une vache à lait (renflouement des banques par milliards d’euros, cadeaux fiscaux, marché publics et recherche publique orientés en fonction de leurs intérêts,...). Ils développent des politiques belliqueuses qui leur permettent de s’imposer dans les marchés « à l’étranger » (et, en passant, ils maintiennent les travailleurs du tiers monde dans un véritable esclavage). C’est ainsi également qu’ils étendent la marchandisation de tout (voir récemment le renforcement de la législation sur la propriété intellectuelle et surtout sur les brevets, voir aussi comment, en France, juste avant les élections, Xavier Beulin, président de la FNSEA et dirigeant de la pieuvre agroalimentaire Sofiproteo, a fait voter une loi lui garantissent des profits plus grands en imposant une nouvelle Contribution volontaire obligatoire (CVO) aux agriculteurs qui réutilisent les semences issues de leur propre récolte !)….

Cette confusion verbale est entretenue par des idéologues et autres politicards qui veulent faire croire que l’idéologie ultraliberale et la pensée libertaire sont proches. N’a-t-on pas entendu récemment Marine Le Pen appeler à vaincre « la gauche ultra-libérale et libertaire  » et quelques années auparavant Chevènement et d’autres socialos fustiger les « libéraux-libertaires  » ! ). Face à ces galimatias, il est utile de rappeler quelques fondamentaux de notre pensée.

Société = Etat ?

C’est un lieu commun, et même «  le  » lieu commun de l’idéologie dominatrice actuelle : qui dit société dit nécessairement État. Or l’État n’est pas la société. Il n’en est qu’une forme historique aussi brutale qu’abstraite. Le pouvoir politique par coercition n’est qu’un cas particulier des modes d’organisation qu’a connu l’humanité, même s’il a fait florès avec l’avènement de l’État moderne. Un ethnologue comme Pierre Clastres montre comment des sociétés vivent sans État et comment, certaines s’attachent à prévenir son apparition dont elles perçoivent tous les dangers. D’après les étatistes, pour vivre en société, il faut nécessairement sacrifier sa liberté au profit de la volonté générale dont l’État serait le dépositaire. C’est en gros ce que prétend l’adage qu’on vous a asséné à l’école : « La liberté de chacun s’arrête là où commence celle du voisin ». Comme le soulignait Bakounine, en «  apparence, rien de plus juste, n’est-ce pas ? Et pourtant cette théorie contient en germe toute la théorie du despotisme   ». Car derrière cet adage et la théorie qu’il résume, il y a un des piliers idéologiques sur lequel repose l’État moderne, l’idée du contrat social revu et corrigé par Rousseau. Si en y opposant la « souveraineté du peuple » à la souveraineté du roi, elle a contribué au renversement du vieux système de la monarchie absolue, elle aussi contribué à l’origine de la réaction moderne. Rudolf Rocker, dans Nationalisme et Culture, démonte bien les mécanismes en jeu dans la pensée rousseauiste : «  Rousseau forgea un État imaginaire auquel il transféra les mêmes pouvoirs absolus. Le « Léviathan » auquel il songeait recevait la plénitude de son pouvoir d’une entité collective qu’il appelait la «  volonté générale ». Pourtant cette volonté générale de Rousseau n’est pas du tout la volonté de tous, qui vient à exister parce que l’on additionne chaque volonté individuelle à toutes les autres, et que l’on est ainsi parvenu à l’idée abstraite d’une «  volonté de la société » ; non, la volonté générale de Rousseau est le résultat immédiat du « contrat social » duquel, selon sa conception de la société politique, l’État est issu. C’est pourquoi la « volonté générale » est toujours juste, toujours infaillible, car son entrée en activité présuppose dans toutes les circonstances le bien commun.

La volonté commune chez Rousseau émerge directement du contrat social, et mène à l’État. Elle est toujours juste en soi, indépendamment des différentes volontés individuelles, infaillible parce que basée toujours sur le bien collectif (…) Ce que Rousseau appelle liberté, c’est la liberté de devoir faire ce que l’État, en tant que dépositaire de la volonté générale, prescrit au citoyen.  »

Pas d’État sans théologie

Durant la Révolution Française « le courant bourgeois » n’a eu de cesse que de dominer « le courant populaire » et lui imposer l’État moderne. Les leaders jacobins issus du premier courant furent les meilleurs élèves de Rousseau. Ils avaient une croyance superstitieuse en l’omnipotence de la loi et pensaient pouvoir guérir toutes les infirmités de l’humanité grâce à elle. Saint Just ne s’est-il pas écrié une fois devant la Convention Nationale que « L’avenir appartient au législateur ». Cette idéologie est toujours prégnante de nos jour. Dès qu’un fait divers est médiatisé, les politicards s’empressent de pondre une nouvelle loi aussi avec cette même régularité dont les poules des élevages industriels font preuve pour pondre leur œuf.

Pour ces idéologues, le problème dans la société, c’était l’individu, supposé égoïste et asocial par nature, donc mauvais et faible (idéologie provenant largement des théologiens chrétiens). Il fallait donc le remodeler grâce à la loi pour en faire un bon citoyen. « En fait, l’idée que les Jacobins avaient de la liberté n’était pas autre chose que l’incorporation de l’individu dans la notion abstraite de « nation », la soumission de toute volonté personnelle aux commandements de l’État. » (Rudolf Rocker)

Si à l’époque de la monarchie le clergé était chargé de décrypter la volonté divine et s’il revenait au Roi, lieutenant de Dieu sur terre, de l’appliquer ; avec l’État moderne c’est au législateur que revient le rôle d’interpréter la sacro-sainte volonté générale et au gouvernement, aux juges … de l’appliquer au nom du Dieu-Nation cette fois-ci, mais toujours pour notre bien (si ce n’est plus le salut de notre âme  !). Si la nation, en effet, émane de la volonté générale, par nature elle se doit d’être une et indivisible. Aussi peut-on affirmer avec Bakounine que «  L’État dans cette théorie n’est pas le produit de la liberté, mais au contraire du sacrifice et de la négation volontaires de la liberté. (…) Cette négation flagrante de l’humanité, qui constitue l’essence même de l’État, est au point de vue de l’État le suprême devoir et la plus grande vertu : elle s’appelle patriotisme, et constitue toute la morale transcendante de l’État. (…) Et cette vertu, ce devoir sont obligatoires pour chaque citoyen patriote ; chacun est censé devoir les exercer, non seulement contre les étrangers, mais contre ses concitoyens eux-mêmes, membres ou sujets comme lui de l’État, toutes les fois que le réclame le salut de l’État.   »

Comme toutes les religions, elle vise à faire accepter en la masquant une réalité sordide : la Nation n’est rien d’autre que l’égoïsme organisée au profit d’une élite. « Ainsi offenser, opprimer, spolier, piller, assassiner ou asservir son prochain, selon la morale ordinaire des hommes, est regardé comme un crime. Dans la vie publique au contraire, au point de vue du patriotisme, lorsque cela se fait pour la plus grande gloire de l’État, pour conserver ou bien pour élargir sa puissance, tout cela devient devoir et vertu. » (Bakounine, Dieu et l’État)

Qui dit État dit classe, qui dit classe dit État

Un des autres piliers idéologiques de l’État moderne est le libéralisme politique (à ne pas confondre avec le libéralisme économique né plus tard, avec la ligue de Manchester ). Le libéralisme politique fut un des grands courants de pensée qui influença les révolutions politiques du XVIIIe siècle  ; il est attaché aux libertés individuelles. Les partisans de ce courant voyaient dans toute forme de gouvernement une menace pour la liberté de l’homme. Selon Jefferson « Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins » opinion corrigée par Thoreau «  Le meilleur gouvernement, c’est celui qui ne gouverne pas du tout ». D’où la volonté des libéraux de réduire le pouvoir de l’État (refus de laisser tous les pouvoirs aux mains d’un seul homme, d’un seul ordre...). Cette pensée, à priori sympathique, se heurtait à un écueil de taille, son ignorance des inégalités économiques, car les «  disparités des intérêts économiques, et les différences de classes sociales qui en émanent (...) sont un danger permanent pour la liberté de l’individu et conduisent irrémédiablement à un esclavage toujours accru des travailleurs.  » (Rudolf Rocker).

Seul le plus radical de ces penseurs, William Godwin, convenait que la domination et l’exploitation sont de même souche et inséparablement liées  ; et que pour arriver à la société sans État il fallait une transformation radicale des rapports économiques. Ce en quoi il retrouvait Bakounine  : «  L’État a toujours été le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque : classe sacerdotale, classe nobiliaire, classe bourgeoise ; classe bureaucratique à la fin, lorsque, toutes les autres classes s’étant épuisées, l’État tombe ou s’élève, comme on voudra, à la condition de machine ; mais il faut absolument pour le salut de l’État qu’il y ait une classe privilégiée quelconque qui s’intéresse à son existence. Et c’est précisément l’intérêt solidaire de cette classe privilégiée qui s’appelle le patriotisme.  ». On ne peut que le constater, cet écrit du XIXe siècle est d’une totale actualité !

Les oligarchies libérales contemporaines partagent avec les régimes totalitaires, le despotisme asiatique et les monarchies absolues ce trait décisif : la sphère publique, comme le disait Cornelius Castoriadis, est en fait pour sa grande part, privatisée. Elle est le domaine réservé du personnel politique et de ses affaires privées. L’oligarchie dirigeante ne cherche que ses propres intérêts, son propre maintien. Elle n’utilise les « consultations électorales » que pour leur donner un vernis de légitimité.

Un mal nécessaire ?

Si, comme on l’a vu plus haut, le libéralisme politique se méfiait de l’État, la plupart des penseurs de ce courant affirmaient qu’il était un mal nécessaire. Pour beaucoup de gens, les sociétés modernes sont devenus trop complexes et toute forme de démocratie directe ou d’auto-gestion y seraient inapplicables. Il faut donc laisser la gestion des affaires publiques à des politiciens professionnels et autres «  experts  ». Bien sûr, selon la pensée libérale, il faut idéalement limiter leur pouvoir, l’encadrer pour éviter le despotisme. Mais il n’en reste pas moins qu’en affirmant cela ils continuent à penser que la majorité de la population doit être considérée comme une éternelle mineure. Bakounine, encore lui, l’écrivait déjà : « L’État ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l’État, c’est-à-dire une tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d’hommes compétents, d’hommes de génie ou de talent, vertueux, pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant » (Dieu et l’État). Évidemment, « compétents », « de génie ou de talent, vertueux...  » sont ici, la vie politique le prouve tous les jours, des sarcasmes pour dénoncer le mythe d’un «  savoir politique  » qui condamne à l’impuissance dans la gestion de leurs propres affaires les premiers concernés.

Toute la vie politique, comme le disait Castoriadis, vise précisément à leur désapprendre la gestion de leur propre vie, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. «  Il existe des experts politiques. Ce n’est pas le nom qu’on leur donnera, mais nos prétendus politiciens se présentent et sont élus en tant que spécialistes de l’universel, techniciens de la totalité, ou peu s’en faut. Il va de soi que c’est la dérision même de l’idée de démocratie (...) : on justifiera le pouvoir des politiciens par l’expertise politique qu’ils seraient les seuls à posséder, et on appellera ensuite la population - qui par définition est non experte - à choisir entre ces experts” ! »
De plus, si nous ne pouvons échapper aux lois de fer de la nature, de l’univers, qu’en est-il des prétendues lois sociales ? La société est, contrairement à la nature, une création humaine, elle n’est pas entièrement rationalisable. On ne peut donc, par l’étude des phénomènes sociaux (mœurs, idées religieuses, organisations politiques, formes de production…), aussi intéressante soit-elle, déduire, contrairement aux phénomènes physiques, des lois scientifiques qui donneraient le mode d’emploi de la société. Un politicien n’est expert que dans un domaine  : celui de la prise du pouvoir et de sa conservation la plus longue possible. L’intelligence d’une élite dirigeante sera toujours inférieure à l’intelligence collective de la population librement associée.

L’État ouvrier ?

Tout ce qui vient d’être dit précédemment disqualifie également l’État ouvrier soutenu par une partie du mouvement socialiste. En prenant la place des politiciens bourgeois, les leaders socialistes se transforment en quelques années en un corps de politiciens, « privilégiés de fait, non de droit, qui, en se vouant exclusivement à la direction des affaires publiques d’un pays, finissent par former une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie politique. ». L’histoire des pays pseudo-communistes a confirmée sans équivoque ces propos prophétiques de Bakounine !

D’autre part les idéologies socialistes pseudo-scientifiques reposant sur l’existence de lois sociales clairement établies, tombent elles aussi dans le mythe d’un « savoir politique ». Beaucoup de ceux qui défendent une telle conception du socialisme, se vivent comme une avant-garde connaissant mieux les intérêts -non plus du peuple, mais de la classe ouvrière- que les prolétaires eux-mêmes. Ils se contentent de substituer à la volonté générale du peuple, la volonté générale d’une classe ; l’intérêt de la classe sociale à celui de la nation. Mais la liberté de l’individu se borne toujours à obéir au dépositaire d’une prétendue volonté collective, l’État !

L’on à toujours affaire à la domination d’une minorité sur une majorité, grâce à une théologie visant à justifier l’existence de l’État. Et cela peut aller loin. Dans la pensée réactionnaire de Hegel, à chaque nation créée par «  l’Esprit monde » incombe une « mission historique particulière » qui prédétermine chacune de ses activités. Cette mission ayant été attribuée par le destin à elle seule, elle ne peut en changer. Or le socialisme scientifique reprend ce point de vue en remplaçant « L’esprit monde » par un dieu plus rationnel en apparence « les lois de l’histoire » et la nation par la classe sociale ; mais dans les deux cas, les hommes sont toujours aussi peu libres car ils sont plus animés par leur appartenance à un groupe abstrait qu’agissants par eux-mêmes. Leur seul rôle est alors de prendre conscience de la mission historique de leur collectivité d’origine !

Conclusion

Arrivé à ce stade, une dernière citation s’impose à titre de conclusion : «  La liberté sans le socialisme, c’est le privilège, l’injustice ; le socialisme sans liberté, c’est l’esclavage et la brutalité. »

B.