Wissan : Nous n’aurons pas la mémoire courte

Mercredi 14 mars 2012, par cnt // Quartiers

« Dans la nuit de la Saint Sylvestre 2011 , Wissam jeune clermontois trentenaire
est interpellé et battu à mort (cotes cassées, traumatismes multiples…)
de manière « musclée » par des policiers dans le quartier de la Gauthière
à Clermont Ferrand. En effet plongé dans la coma, il décède 8 jours plus tard.
Dans les quartiers nord de la cité auvergnate, la tension monte surtout après le
déploiement policiers et militaires (plus de 400 bleus, hélicos,…) mise en place
par la préfecture pour réprimer, interpellant nombre de jeunes des quartiers, jugées
bien évidement immédiatement pour l’exemple. Ah bien sur, quelques bagnoles
symbole de la propriété, de l’individualisme et du consumérisme béat ont cramés…
On parle de la mort d’un homme où la responsabilité policière est évidente et où
les policiers mise en cause sont seulement en congés. Face à cette guerre sociale
déclarée et instaurée notamment par la préfecture, l’entourage de Wissam accompagné
de personnes solidaires éprises de justice et de liberté, le « Comité justice et
vérité pour Wissam » voit le jour… Faisant partie du comité, nous, anarchistes
nous avons été très bien accueillis par les camarades de Wissam ; Tout se met en
place pour le moment avec des pratiques auto-gestionnaires (mise en place d’un
QG, prévisions d’actions, répartitions des rôles et des taches…) de manière naturelle.
La vérité doit éclater pour Wissam, pour les interpellés, pour nous !
Que cessent ces exactions policières, véritables cow-boys, qui ne sont autres que
le résultat d’une politique sécuritaire mise en place notamment par la préfecture
donc le ministère de l’intérieur, donc du gouvernement, donc de la présidence assujettis
aux intérêts capitalistes.
Oui la resistance s’organise a la base par la base !
Justice pour Wissam ! »

Ce texte, écrit par un compagnon (Lapoudre, CNT-AIT 63) donne,
à chaud, le ton des événements qui se sont déroulés à Clermont.

Pour toutes les infos voir le blog du collectif : Comité juistice et Vérité pour Wissam

Place à l’auto-organisation

Rapidement, le quartier s’auto-organise,
une première marche silencieuse
de plusieurs centaines de personnes
est organisée le 7 janvier... Le
collectif, autonome, auto-financé,
autogéré, qui se crée pour que cette
affaire ne soit pas enterrée est très efficace.
Très régulièrement, des compagnons
de la CNT-AIT 63 se rendent
sur place pour filer un coup de main
financier, technique, apporter la solidarité,
mais aussi mettre en garde contre
la récupération syndicale et politique.

Nous savons que les relais de l’État
que sont les partis, les syndicats, les
associations... feront tout pour prendre le contrôle. Nous savons aussi que les
pressions plus ou moins directes ne
manqueront pas sur l’entourage pour
qu’il « calme le jeu ». Quoiqu’il en soit,
pour le moment, c’est l’auto-organisation,
et nous sommes très bien
accueillis par les copains de la
Gauthière (on est aussi quasiment les
seuls à venir régulièrement...).

Voici maintenant, un communiqué
de pree commun...

« En ce lundi 9 janvier, apprenant que
Wissam (trente ans, marié, salarié…), est
décédé suite à l’interpellation policière dite « 
musclée » du 31 décembre, l’Union Locale de
la CNT-AIT 63 (Confédération nationale
du travail / Association internationale des
travailleurs) et le groupe de Clermont-Ferrand
de la CGA (Coordination des groupes anarchistes),
considèrent que la responsabilité des
policiers, donc de la préfecture, et à travers ces
derniers celle de l’État, est évidente. Pour
nous, rien ne justifie l’homicide d’un homme
non-armé. Nous apportons notre soutien total
aux interpellés, en garde à vue à l’heure où
nous écrivons ces lignes - et pour certains déjà
jugés - alors que les deux policiers soupçonnés
sont toujours en service. Quelques voitures
brûlées ne représentent rien comparée à la
mort d’un homme. Enfin, nous appelons toutes
les personnes touchées par cette affaire à
s’unir afin de montrer leur plus large solidarité
pour que cesse la justice à deux vitesses
constatée à chaque ‘bavure’
 ».

Ce communiqué sera boycotté par tous
les médias, préférant celui des syndicats et des partis, qui commence par ce
passage incroyable : « Ce décès n’aurait
pas eu lieu si l’interpellation avait été conforme
à ce que tout citoyen peut attendre d’une
police professionnelle et responsable...
 »
Nous diffuserons le communiqué sous
forme de tract au marché aux puces,
avec un bon accueil. Malheureusement,
la CGA rejoindra partis et syndicats,
alors que de notre côté nous resterons
du côté de l’auto-organisation. Une
nouvelle marche est prévue le 14 janvier
par le collectif.

De Clermont a Lyon : auto-organisation ou encadrement ?

Samedi 14 janvier, avaient donc lieu
à Clermont une marche pour Wissam,
organisée par le CJV (Collectif justice et
vérité pour Wissam) et, à Lyon, une manifestation
antifasciste (contre la manifestation
des Jeunesses Natio-nalistes)
organisée par le Collectif de vigilance antifasciste
69.

Nous avions décidé de nous séparer
en deux groupes. Samedi donc, branlebas
de combat au local dès le matin.
Tracts et pétitions pour Wissam mais
aussi drapeaux et journaux pour ceux qui
partaient à Lyon. Pour Clermont, rien du
tout, à part nous-même, car on n’est pas
les Verts ou le NPA, la collecte des voix
ne nous intéresse pas.

Arrivé-e-s à Lyon vers 13 h 30,
nous nous rendons à l’endroit du
départ, où CGA, OCL, Voraces et nos
ami-e-s de la CNT « Vignoles » se mettent
en place… A côté, le Front de
Gauche se prépare aussi. Un vieil anarchiste
gueule que nous n’avons rien à
faire à côté des Mélanchonistes (nationalistes
aussi), qu’on n’a pas besoin
d’elles et d’eux, qu’ils et elles n’ont
finalement pas grand chose à faire là…
mais un paquet de libertaires le regardent
bizarrement. Un militant CGA
nous file leur mégaphone, nous parlons
vite fait de Wissam, les premières
pétitions tournent… ainsi que les premières
prises de bec avec le Front de
Gauche qui nous explique que la police
est d’essence républicaine et qu’un
bon gouvernement, c’est une bonne
police… La manif débute, nos tracts
du communiqué pour Wissam partent vite. Environ 1 500 personnes,
un cortège libertaire
assez rempli. Plein
de non-encarté-e-s…
Les marxistes-léninistes,
les trotskistes et les syndicalistes
(Vignoles aussi) font les gros bras au
SO (Service d’ordre), avec des brassards
rouges… on a comme l’impression
que certain-e-s ont des pratiques
plus que limites pour une manif antifasciste.
Vers la fin de la manif, une
centaine de personnes s’en prennent
aux CRS, cachés derrière une barricade,
les jets de projectiles divers se multiplient…
ce qui a pour conséquence
d’énerver la police derrière la manif, la
BAC sur le trottoir… et le SO. Au
milieu du cortège, nous entonnons
« Stop bavures à Clermont-Ferrand, Wissam
est mort sous les coups de la police » devant
des regards parfois interloqués. Mais ça
a permis aussi d’entamer des discussions,
avec des jeunes, des non-encarté-
e-s, présent-e-s non pas pour une
quelconque « orga » mais pour montrer
leur rejet total du fascisme et de l’État.
Une manif tranquille, bien encadrée.
Quelques anarchistes partiront dégoûté-
e-s. On aura au moins appris que le
PS, les Verts, la CGT (souvenons-nous
du délogement des sans-papiers de la
Bourse du travail de Paris…) ou le
Front de Gauche sont « antifascistes »
(première nouvelle) et même des partenaires,
à la limite (plusieurs anars lyonnais-
es sont à la CGT…) et peuvent
manifester tranquillement au milieu de
révolutionnaires pourtant en nombre.

A la fin, on nous prête un mégaphone
pour parler de Wissam. A peine
on débute, la sono CGT et son camion
nous recouvrent… Un compagnon
CGA va les voir pour leur dire que
c’est pas très sympa… La CGT fini
son discours et on peut enfin se faire
entendre (on a refusé d’aller parler du
camion CGT malgré les propositions…).
On lit le communiqué du
Comité justice et vérité pour Wissam.
On fait signer des pétitions… Fin de la
manif… L’anarchiste du début s’en
prend à la CNT « Vignoles », accusée
de collaborer avec le PS, le PCF et
compagnie, d’encadrer celles et ceux
qui veulent en découdre avec l’État…
« Il a bu, il pense pas ce qu’il dit »… Bref,
une unité plus que large pour une manif tranquille. La chose qui nous a
fait dire qu’on n’était pas monté-e-s
pour rien, c’est les pétitions pour
Wissam…

Place du 1e mai à Clermont-
Ferrand, nous arrivons un peu avant
l’heure prévue, les insurgé-e-s du quartier
de la Gauthière distribuaient déjà,
gratuitement, t-shirts « Personne au dessus
des lois
 » [1], mais aussi beaucoup
d’autocollants divers tels « Pas de justice
pas de paix
 » et autres slogans radicaux.
On nous confirme que la manifestation
du « Bloc identitaire » en soutien à la
police (!) a été annulée (ou comment
l’État fabrique des martyrs et victimes
bien utiles en ces temps troublés…) et
semble être repoussée au samedi suivant
(finalement annulée aussi, sous la
pression du CJV pour Wissam…). A
14 h 15, nous estimons que 2 000 personnes
partent en direction de la préfecture,
derrière une grande banderole
« Justice et Vérité pour Wissam », scandant
les slogans des autocollants. Comme à
leur habitude, depuis une semaine, les
insurgé-e-s du collectif sont très réactifs
et réactives, la spontanéité est de
mise, et montre une nouvelle fois son
efficacité. Résultant du refus de ces
derniers que le SO soit assuré par la
police, ils ont imposé le leur, plus que
courtois, correct, spontanément antiautoritaire,
en harmonie avec les manifestant-
e-s dont ils font partie (paroles
d’anars !!). D’autres banderoles agrémentent
le cortège, telles « Pas de Justice,
pas de Paix », « Nous sommes tous
Wissam »… Dans le cortège grossissant,
un mélange métissée, une solidarité
inhabituelle se créait entre groupes
qui ne se côtoient malheureusement
que rarement (« jeunes des quartiers »,
familles, punks, skinheads antifascistes…),
bref aucune animosité, bien au
contraire. Une leçon de Résistan-ce
populaire et autonome !

Contrairement à Lyon, on a pu voir
un politicien tenter vainement de calmer
l’ardeur « Pas de Justice pas de Paix »
d’un manifestant membre du SO…
Arrivé-e-s à la préfecture, nous sommes
environ 3 500 sous l’émotion des discours de l’entourage de Wissam
(un de ses frères rappelle qu’il y a
pire que les assassins : ceux qui les
couvrent…). Les flics, quant à eux,
se sont tenu-e-s à distance, peutêtre
géné-e-s par les nombreux « 
Police assassin »… Devant la préfecture,
les 2/3 des manifestant-e-s
hurlant à pleins poumons « Police
assassin », ça secoue les tripes…
(Pour comparaison à Lyon, le
même slogan fut entamé par une
infime minorité de manifestants…
et le pire, pas repris par les anarchistes
officiels…). Un jeune du
collectif, a conclu son discours par
ces mots « On lâchera pas, pas de
politique, pas de récupération » (ce
qui confirme que le « politique »
désigne les politicien-ne-s…). La
manif se dispersera tranquillement,
et 500 à 600 personnes rentreront
au quartier en criant « Police assassin
 » derrière la banderole « Pas de
Justice pas de Paix ».

De retour au local, de Lyon ou
de Clermont, deux sentiments
totalement opposés. Celles et ceux
rentrant de Lyon dégoûté-e-s, ceux
et celles de Clermont avec beaucoup
d’émotion, d’espoir, émerveillé-
e-s par une telle solidarité
massive et spontanée. La sensation
commune de la réconciliation
d’une classe en lutte. Finalement,
les anarchistes devraient passer à la
Gauthière pour voir en parole et en
acte l’auto-organisation, et la
Résistance populaire et autonome
spontanées. Une leçon...

Depuis, les rassemblements
continuent, des membres du CJV
se sont rendus à Grasse pour le
jugement des policiers qui avaient
tué par étranglement un jeune en
centre-ville à 14h... et qui ont pris
du sursis... La lutte continue, même
si les politiciens (particulièrement
le NPA) pointent leur nez.

Des militants de la CNT-AIT 63

[1Rappelons qu’il s’agit d’un slogan du
Comité, non de la CNT-AIT : nous ne faisons
aucune confiance aux « lois » car
nous savons qu’elles sont justement faites
pour asseoir les privilèges de quelques
uns. NDLR.