Anonymous, c’est quoi ?

Jeudi 15 mars 2012, par cnt // Actualité

Si vous suivez l’actualité, vous avez certainement entendu parler
d’Anonymous. Mais, pour celles et ceux qui ne sont pas familiers
avec le monde d’internet, ses anglicismes et ses procédures, il
n’est pas toujours facile de s’y retrouver.

Souvent présenté comme un groupe
de « pirates » par les médias, la réalité
et l’histoire d’Anonymous montre
une réalité plus complexe. Tout d’abord,
Anonymous n’est pas un groupe
… ou alors, c’est un groupe d’oiseaux.
Comme l’écrivait récemment le
Baltimore City Paper : « … Anonymous
est un groupe semblable à une volée d’oiseaux.
Comment savez-vous que c’est un groupe ?
Parce qu’ils voyagent dans la même direction.
À tout moment, des oiseaux peuvent rejoindre
ou quitter le groupe, ou aller dans une
direction totalement contraire à ce dernier
 ».

Plutôt que le « groupe », la base sur
laquelle repose Anonymous est celle
du « mème ». D’après l’Oxford English
Dictionary, un mème est « un élément
d’une culture (prise ici au sens de civilisation)
pouvant être considéré comme transmis par des
moyens non génétiques, en particulier par l’imitation

 ».

Dans le cas qui nous intéresse, « l’élément
culturel », la pratique qui unit les
Anonymous est profondément lié à un
site internet nommé « 4chan ». Ce site
est une sorte de forum géant où tout se
discute et se dit, où tout se publie (avec
de rarissimes exceptions, comme la
pédophilie). Il a une particularité
importante : contrairement aux sites
habituels, il n’y a pas besoin de s’identifier
pour intervenir. Il offre donc la
possibilité de rester anonyme (d’où
l’apparition du terme anglais « anonymous
 » pour désigner ceux qui le fréquentent).

Tout commence en 2006, lorsqu’un
ensemble de règles est publié sur
« 4chan ». Mais c’est en 2008 que le site
atteint un début de notoriété, lors de
l’opération intitulée Project Chanology
contre l’église de scientologie. En effet,
l’église de scientologie ayant réussi à
faire censurer une vidéo postée sur
Youtube (car elle montrait des aspects
cachés de la secte), Anonymous a
riposté. Une attaque dite « en déni de
service » a été menée. Ce type d’attaque
consiste à lancer le plus grand nombre
possible de connexions simultanées sur
le site internet que l’on vise, afin de
surcharger les ordinateurs qui les font
fonctionner et de les paralyser. Depuis,
les Anonymous ont aidé les mouvements
des révoltes arabes, les
« Occupy » américains.

Suite à la fermeture par la police US
du site de « Megaupload » en janvier
2012, ils ont mis hors service pendant
plusieurs heures des sites gouvernementaux
aux USA et en France ainsi
que des sites d’ayant-droits culturels.
Ils ont même rendu gratuit le catalogue
de musique en ligne de Sony pendant
une demi-journée.

Philosophie d’Anonymous

Il n’y a pas d’idéologie affirmée,
mais on constate une volonté très forte
de défendre la liberté d’expression et
de lutter contre la censure.
Anonymous est souvent traversé par
des débats. On en a eu l’exemple quand
le site internet du journal l’Express a
été attaqué suite à un
édito de Christophe
Barbier, insultant à
l’égard d’Anonymous.
Cette action a suscité
des controverses en
son sein, certains
condamnant l’attaque
contre un journal,
contraire aux valeurs
du « mouvement ».

Mais de toutes les
actions menées, se
dégage une sorte de corpus, qui permet de mieux appréhender
le phénomène. L’action à notre
sens la plus symbolique a été leur soutien
à la révolution tunisienne. Dès les
15 premiers jours, les Anonymous
Tunisiens ont attaqué les sites officiels
du gouvernement, puis, avec l’aide
d’Anonymous du monde entier, ils ont
diffusé des vidéos de ce qui se passait
dans le pays. Tout aussi important, ils
ont diffusé des outils informatiques
pour garantir l’anonymat sur internet à
l’usage « de l’utilisateur de base ». Ils
ont aussi créé un logiciel pour bloquer
l’espionnage en ligne pratiquée par la
police tunisienne. Le même type d’action
a été mené en Égypte.

Dans les deux cas, les Anonymous
ont toujours fait preuve d’humour : les
ambassades de ces pays ont reçu un
nombre impressionnant de pizzas
commandées par les activistes à leur
intention et à leur frais.

Autre acion : lors de la tentative de
révolte en Iran, les Anonymous ont fait
tomber un site mettant à prix la tête
des opposants et qui diffusait leurs
photos.

Cependant leurs actions ne se limitent
pas à la sphère virtuelle d’internet.
Des personnes se revendiquent de ce
mouvement lors de manifestations. Le
discours qu’ils tiennent est très
citoyenniste, en défense de la liberté
d’expression, mais sans pousser jusqu’à
une remise en cause du capitalisme.
Cependant, cette expression publique
ne saurai définir à elle seule un mouvement,
qui est particulièrement diffus.
Diverses enquêtes ont montré que les
opinions présentes parmi les
Anonymous sont très variées : on y
trouve beaucoup de choses, du libéral à
l’anarchiste, en passant par le social
démocrate.

Quel regard pouvons nous porter
sur cette chose ? Dans Le Monde
Libertaire (organe de la Fédération anarchiste)
un certain Bali écrit : «  … les
Anonymous dans leur ensemble ne représentent
pas une perspective révolutionnaire, et ne
remplaceront jamais les luttes sociales. Sans
compter que ce qui fait l’essence des
Anonymous est l’absence d’organisation, de ce
fait ils sont cantonnés à une lutte réformiste
 ».

Ce constat me paraît un peu simpliste et très discutable.
Tout d’abord, les Anonymous, s’ils ne sont pas
un groupe traditionnel, sont loin d’être désorganisés,
les actions menées le démontrent bien. Parvenir à neutraliser,
ne serait-ce que quelques heures, les systèmes
informatiques sophistiqués des États, des sectes, des
entreprises oligarchiques, dénote tout au contraire un
très fort niveau d’organisation [1]. Il s’agit tout simplement
d’une forme d’organisation différente de celles
pratiquées jusqu’à maintenant, une sorte d’organisation
en souplesse, en réseau. Ensuite, avant de distribuer
des « bonnets d’ânes » aux réformistes et les
médailles aux révolutionnaires, nous ferions bien de
nous interroger, tous. Réformistes, les Anonymous ?
Certainement (en ce sens qu’ils ne visent pas une
révolution libertaire), mais ce n’est pas une raison
pour les anathématiser et passer sous silence leur
contribution majeure à la chute « en domino » d’une
série de dictateurs sanglants ! Sur ce plan, ils ont fait
bien plus que tout le mouvement libertaire mondial
réuni (nous compris, bien sûr). De plus, pour creuser
cette question du réformisme, il faut souligner que les
Anonymous réfléchissent et agissent en dehors de
tout cadre institutionnel, que ce soit ceux de l’Etat, des
partis politiques ou des syndicats, sans chef ni bureau
politique. Sur ce point, ils ne sont donc pas plus réformistes
(peut-être le sont-ils moins) que ceux des anarchistes
qui choissent de militer à la CGT, à FO et autres
CFDT ou qui entretiennent des relations avec les
partis politiques dans la multitude de « comité de soutien
 » et autres structures de collaboration qu’ils fréquentent,
quand ils n’appellent pas carrément à voter
(ce qu’on a vu lors du psychodrame Chirac / Le Pen).
Sur le plan de l’organisation, nous avons donc peutêtre
plus à apprendre d’eux qu’à leur donner des
leçons !

Passons au contenu. Tout d’abord, il ne faut pas
oublier que la forme et le fond sont toujours intimement
liés. S’organiser en rejetant l’Etat et ses multiples
rouages, c’est déjà une excellente chose, c’est quelque
part, révolutionnaire en soi. Quand à ce qui s’affiche,
nous en voyons les contradictions, nous connaissons
les limites du citoyennisme, mais rappelons que l’envolée
d’Anonymous est très récente (6 ans, contre plus
d’un siècle et demi pour le mouvement anarchiste). Il
n’est pas étonnant qu’il y ait des confusions (nous n’en
manquons pas dans notre propre mouvement). Au
bilan, les Anonymous nous semblent essentiellement
être des gens qui cherchent le chemin de leur émancipation
et de leurs semblables. Nous aussi, nous le
cherchons. Leur capacité à débattre est un atout. Et,
sur ce point aussi, nous ferions mieux de nous inspirer
d’eux que d’afficher des certitudes.

Un anonyme de plus

[1Pour lancer le même genre d’opérations (infiltrations,
contrôles, attaques…), les États (et aussi les grandes entreprises)
mettent sur pieds des services secrets spécifiques
forts coûteux, très bien organisés (selon l’organisation
habituelle) et… bien moins efficaces.