Argentine 2001-2011

Vendredi 6 janvier 2012, par cnt // Argentine

10 ans après les événements de décembre 2001 et la grave crise économique qui a frappé l’Argentine, nous avons voulu revenir sur cet épisode avec le recul des années et tenter de décortiquer un peu tout ça à travers le témoignage d’un compagnon présent à l’époque et qui a vu, au fil des années et pendant ses voyages réguliers, comment se sont enchaînés les événements. Dans les années 90, l’Argentine faisait figure d’exemple au sein du FMI. Elle était devenue le modèle à suivre, le pays qui appliquait à la lettre les programmes économiques décidés et votés au FMI et à Washington, des programmes ultralibéraux.

C’était ce que les médias argentins ont appelé les années «  pizza-champagne  » pendant lesquelles certaines vedettes de télévision, avec quelques politiciens, affirmaient ouvertement que la misère n’existait pas en Argentine. C’était les années de la parité peso/dollar. La suite on la connaît. Vers la fin des années 90, donc vers 98/99/2000, le chômage explose, les grèves se multiplient, sont plus longues, plus rudes et on commence à voir naître le fameux mouvement des «  Piqueteros  » qui était très radical, ou en tout cas se revendiquait comme tel. Les gens meurent de faim. Plus de travail. On s’entasse encore et encore dans les «  villas  ». Le pillage des supermarchés est très fréquent. L’Argentine entre en récession, puis c’est la banqueroute  : plus de liquidités et la mise en place du «  corralito  ». Le pays est en faillite. Voilà, grosso-modo, l’état des choses en décembre 2001, ou plutôt tout ce qui a fait que le peuple est descendu dans la rue pendant deux jours, et a affronté l’État, sa police, son autorité. Deux jours d’affrontements mais cela, tout le monde l’a vu à la télé : lourd bilan et un gouvernement qui démissionne, le président qui fuit en hélicoptère. Ce qui nous intéresse c’est ce qui se passe après le fameux «  Que se vayan todos  » (qu’ils s’en aillent tous). Le gouvernement parti, qu’est-ce qu’on fait maintenant  ? Comment on s’organise  ? Comment fait-on pour vivre  ? etc., etc.

La population

Les gens vont dans un premier temps se réunir dans tous les quartiers de toutes les villes, sur chaque place. Ils vont créer des assemblées populaires où seront discutés les thèmes du «  comment vivre », « comment s’organiser  ». Le phénomène va se généraliser un peu partout dans le pays, en tout cas dans les principales villes (Rosario, Cordoba, Mendoza, Buenos Aires, etc.). Chaque quartier a son assemblée populaire. Au début, les politiciens n’y sont pas les bienvenus. On verra par la suite qu’ils ont réussi à reprendre le phénomène à leur compte. Les gens vont organiser des clubs de troc dans certains quartiers. Ils vont continuer à assurer l’enseignement et les soins de base. Ils organisent aussi des « cantines populaires  », pour les enfants au début, puis dans certains quartiers très pauvres, il se fera des cantines populaires pour tous. Dans les usines, abandonnées pas les patrons, les ouvriers vont reprendre la production à leur compte, et vont se constituer en comités. Ce phénomène va se généraliser à beaucoup d’usines dans le pays. En France, on ne connaîtra que l’histoire de la Brukman et celle de la Zanon. Ces usines dites « autogérées  » vont ensuite se solidariser avec les comités de quartier, ou assemblées populaires, elles seront un peu le moteur de la vie dans certains endroits, elles organiseront aussi, par exemple, dans certains quartiers, la vie culturelle pour les habitants de ces derniers. Elles créeront des bibliothèques accessibles à tous. Elles mettront à disposition des lieux où l’on assurera des activités culturelles. Il faut cependant tenir compte du fait que ces mouvements-là étaient différents d’un endroit à l’autre : ce n’était pas pareil partout. Il faut aussi comprendre que tout cela est le début, ensuite les choses vont bien changer, assez vite, et cela grâce au concours des forces de « gauche ».

La politique
Les mouvements gauchistes en général ont été actifs bien avant les événements de décembre 2001, par exemple, au début des mouvements Piqueteros qu’ils ont bien repris en main. On pouvait y voir les maoïstes, les guevaristes, d’autres marxistes léninistes et même les péronistes dits de gauche. Ils seront très actifs aussi dans les milieux associatifs, et grâce à ça, entreront par la grande porte dans les assemblées populaires pour y reprendre un discours très politique et politisé, ce qui a eu pour effet de dégoûter rapidement beaucoup de gens - la majorité -, les autres se sont fait endoctriner, encore que cela reste à démontrer. Je me souviens d’avoir demandé à certains de mes proches pourquoi ils ne se rendaient plus aux assemblées. Ils m’ont répondu ne pas avoir envie d’un discours théorique sur le marxisme, le trotskisme etc., que pour eux, la seule chose qui importait c’était de manger.

Ainsi, peu a peu, les assemblées vont-elles s’éteindre. Il va se passer approximativement la même chose dans les usines autogérées : les gauchistes vont faire de l’entrisme dans les comités - officiellement pour aider ces usines, offrir une aide juridique. Ils vont faire campagne pour une production planifiée par l’État (donc étatisée). Ils bénéficieront de l’appui de la COOP, banque du parti communiste, qui est toujours en activité à ce jour. Grâce aux affaires Zanon / Brukman, très médiatisées à l’époque, ils auront deux exemples sur lesquels s’appuyer ; et si l’on ajoute à ça l’effet des visites , la larme à l’œil, des principaux responsables des partis de gauche du monde entier (Noël Mamère, François Hollande et Olivier Besancenot pour les français) l’effet est immédiat. Beaucoup d’usines signeront des accords et opteront pour ces fameuses productions planifiées par l’État. Les usines qui refuseront seront délogées par les forces de l’ordre, et on taxera leurs ouvriers de voleurs à la télévision.
Et l’État dans tout ça ?

Après les événements de 2001, l’État s’est mis volontairement en retrait, du moins en apparence, car il existe encore un gouvernement provisoire, chargé officiellement d’organiser les prochaines élections présidentielles, prévues en 2003. Ce gouvernement va enrôler à tour de bras des policiers recrutés parmi les populations les plus pauvres du pays. Ces policiers se verront armés avec autorisation de tirer sur les « contrevenants » - sur tout le monde en fait - ce qui a pour effet de tendre la situation et d’installer un climat de méfiance. Ces policiers n’auront en effet aucun scrupule à raquetter les gens, à tirer sur les enfants, les femmes, les jeunes ou les vieux. Il y aura beaucoup de morts à cette époque. La télévision criminalisera au maximum toutes les initiatives du peuple, incriminera les populations les plus pauvres, encouragera les classes moyennes à se barricader et à s’organiser en milices privées - milices majoritairement constituées par des policiers à la retraite, des ex- militaires ou des policiers en activité qui cherchent un second emploi pour arrondir les fins de mois… et faire du repérage pour revenir plus tard commettre un cambriolage, souvent musclé. L’on demandera aussi à ces policiers, par endroits, de plastiquer des banques. Les affaires où il sont compromis n’aboutissent jamais et la télé en profite pour criminaliser encore plus les populations tout en passant en boucle des spots publicitaires en provenance de tous les ministères de l’État, où il est question de «  Vouloir un pays sérieux » et pas d’un pays de « voleurs ». Ces messages sont très explicites. L’armée menacera aussi de sortir les chars, vers juin 2002, mais ne le fera pas. À cette époque les USA déploieront quelques 6 000 marines au nord de l’Argentine, officiellement pour des manœuvres, mais la population parle et est inquiète de cette dernière nouvelle. On ne sait pas très bien si ce sont des rumeurs ou si c’est vrai. La population est apeurée. Petit à petit, l’état a réussi son coup : faire peur.

Conclusion

Ces trois forces se sont entremêlées pendant plusieurs mois. Tout ce qui est évoqué ici s’est passé au même moment. Dans cette période trouble, j’ai essayé dans ces lignes de faire un recoupement de ce que j’ai vu, entendu et de ce que mes amis et ma famille en Argentine m’ont témoigné (alors que les informations avaient du mal à passer les frontières). On voulait que «  se vayan todos », mais aujourd’hui, on peut constater que « nadie se fue » (personne n’est parti) ; que la situation d’avant crise, nous y revenons 10 ans plus tard puisque on ré-entend dans les médias que les principaux dirigeants du monde sont très satisfaits de la croissance économique de l’Argentine. J’ai même encore entendu que c’était un exemple a suivre, de nouveau...

_A.