SOCIOLOGIE POUR LE COMBAT, SOCIOLOGIE DU COMBAT

Vendredi 6 janvier 2012, par cnt // Divers

Anticapitalisme, critique du libéralisme, luttes sociales (voire des classes) etc., tout cela refait surface. Revient des profondeurs l’épopée héroïque du révolutionnarisme, ses faits, ses mythes, sa sémantique, ses doctrines, ses théories... Cette histoire a valeur pour élaborer un discours actualisé. L’obsolescence due à une mystique du sujet historique conduit à la défaite. Il n’y a pas de changement révolutionnaire sans une dialectique sujet/objet, en soi/pour soi, pratique/théorie. De la croissance des conflits d’intérêts produits par le système resurgit, dans la prose de certains, la figure tutélaire et rédemptrice de la classe ouvrière. C’est de là que nous parlons, avec fierté, reconnaissance et affection. Que serions-nous sans ces combats et valeurs ? Néanmoins quelle réalité, quelle signification a cette catégorie. Est-elle une sous-catégorie du prolétariat ?

La révolution industrielle requalifie le propriétaire du capital productif (le capitaliste) et celui qui ne possède pas les moyens de productions et vend sa force de travail (muscles et cerveau) généralement sous forme de salaire pour vivre (le prolétaire). De nos jours le prolétaire et son statut de salarié concerne la grande majorité du monde du travail. Ce concept juridico-économique soufre de quelques critiques. Il y a des salariés qui sont propriétaire (part du capital), des prolétaires non salarié (travailleur indépendant, etc.). Que cela plaise ou pas, le salarié du secteur privé ou public, le fonctionnaire, le précaire, l’employée, l’ouvrier, l’infirmière, l’enseignant, le policier, le technicien etc., sont des prolétaires. Le monde du travail est catégorisé en fonction des critères socio-professionnels suivant : niveau de qualification, salariat ou pas, propriété juridique du capital. La grande majorité des travailleurs sont des prolétaires salariés ; d’autres sont propriétaire et bien que travaillant, leur revenu est une part des bénéfices (artisans, société en nom propre...). PDG, cadres, gérants… sont également salariés.

Observons que l’évolution du procès de production des marchandises, l’activité économique, la réalité sociale ont modifié ou créé les technologies, les statuts, les catégories socio-professionnelles, les rapports de production, les secteurs d’activités et donc les réalités et perceptions des classes. L’euphémisme catégorisant (employé, ouvrier, cadre, technicien, agent, fonctionnaire etc.) occulte le trop connoté prolétaire. Les classifications sont partiellement justes et jamais neutres. Le travailleur peut être : le patron, le propriétaire du capital, le banquier, le prolétaire, le paysan, l’artisan, le PDG, le sociétaire, salarié ou pas ; de même le prolétaire peut être salarié ou pas.

Définir le prolétaire comme celui qui, n’étant pas propriétaire du capital productif, vend sa force de travail contre salaire est un peu court, surtout si on ajoute la formule moderne, celui dont on extrait la plus-value. En effet quand, par exemple, un artisan vend sa production à un autre capitaliste (prestataire, produit intermédiaire, commerçant...) qui extrait de la plus-value sur le travail d’un autre capitaliste qui est prolétaire  ? Les cadres, principalement ceux du management, sont des salariés et souvent ne possèdent pas ou que sous forme très résiduelle ou minoritaire le capital. Ce n’est pas la propriété juridique mais leur technicité qui les hisse dans la chaîne du commandement capitaliste. Ainsi, délocalisations, restructurations, licenciements, investissements, salaires, productivité, montages (juridiques, financiers, productifs, fiscaux, etc.) mais aussi la politique, la fonction publique, les partis politiques et syndicats etc., sont placés sous direction de cadres supérieurs. Les actionnaires (souvent incompétents en la matière) délèguent aux technocrates la gestion du capital financier, productif, politique. Les actionnaires majoritaires, quand bénéfices et dividendes sont menacés, imposent leurs directives, recadrent les technocrates tout en reconfiant le pouvoir à ces derniers. Les cadres supérieurs sont donc des travailleurs qui vendent leur force de travail majoritairement sous forme salariale, qui ne possèdent pas ou très minoritairement la propriété du capital. Observons que des prolétaires classiques, du moins certains, détiennent de petites quantités de capital et que, cadres ou pas, les fonctionnaires sont salariés, ne possèdent pas juridiquement leur outil de travail, ne produisent pas de plus-value (sans doute une des falsifications étatisme = communisme).

Qui donc est prolétaire, comment de nos jours déterminer l’exploitation capitaliste ? Le bénéfice, le taux de profit où de plus-value comme corollaire de la masse salariale sont réducteurs, car centrés sur le salariat, l’économie soumise au bénéfice. On peut généraliser le principe d’économie à but non lucratif pour supprimer le bénéfice. Imposer que la valeur marchande soit égale au coût de sa production. Revenir à la manufacture pour que la valeur du produit égale la valeur de la force de travail et quasi anéantir la plus-value. Réduire le taux de profit à la juste nécessaire accumulation. Tout cela ne rend pas explicite l’exploitation par les écarts des revenus salariaux.

Nous devons élaborer d’autres paramètres et théories. L’économie assure la production des biens matériels nécessaire à tous pour élever et éduquer des enfants, la scolarité, l’entretien de l’habitation, la consommation générale, aider ses voisins ou amis, soigner, etc. De fait le scolaire est un travailleur en formation, le retraité un travailleur qui a fait sa part des richesses, l’homme ou la femme au foyer un travailleur de la domesticité... Que l’économie soit salariale, domestique, reposant sur le don, l’entraide, qu’elle soit publique, privée, coopérative,… d’un point de vue macro économique les diverses activités économiques ne peuvent être séparées ou indépendantes. En grande part nous sommes, serons ou fûmes travailleurs et le salariat n’est qu’une fraction de l’activité économique. L’économie n’est qu’un segment inséparable de la totalité du champ social. Il ne peut exister de social sans économie, ni d’économie sans social. Social implique société pour les hommes, cela est même anthropologique. Pour autant, les choix sociétaux fondant les sociétés particulières sont conventionnels, ils sont le produit de l’idéologie dominante de leur époque elle-même confrontée au développement historique. L’idéologie et sa comparse l’imagination sont immanentes aux hommes ce qui permet l’institution imaginaire de la société. Il n’y a pas d’autre genèse pour les divers systèmes sociaux, que l’humaine origine. Le capitalisme comme le communisme n’échappent pas à ce subjectivisme. Le communisme libertaire est le choix d’un principe, celui de l’égalité de droit. Conséquemment l’économie politique vise à ce que les besoins de la population soient satisfaits et que les individus reçoivent l’égale part de la richesse produite.

Quelques chiffres

La comptabilité capitaliste - bien que ses agrégats soient critiquables - démontre que le revenu moyen est en France d’environ 2 483 € brut mensuel, moins les cotisations sociales soit 2 125 mensuel net, moins la totalité des impôts (sur le revenu, le logement, la TVA etc.), 1 500 € mensuel défiscalisé par habitant en 2010. Une autre source pour 2008 (revenus plus les prestations sociales moins les impôts sur le revenu et l’habitation) donne un revenu disponible moyen de 2 878 €, le revenu médian étant de 2 395 €. Constat : par définition, 50 % de la population est en dessous de ce dernier seuil (2 395 euros). Si on prend le seuil du revenu moyen défiscalisé, c’est 70 % qui est en dessous.

La population active comprend 25 691 400 personnes - salariées à 90 % (soit 23 122 260 personnes) - réparties comme suit : agriculteurs 2 %, artisans + commerçants + chefs d’entreprises de plus de 10 salariés 6,2 %, cadres et professions intellectuelles supérieures 16,6 % (dont professions libérales 1,5 %), professions intermédiaires 24,3 %, employés 29,4 %, ouvriers 21,5 %.

Constat  : les actifs sont à 90 % des salariés et 75 à 80 % sont en dessous du revenu net mensuel ! Si nous catégorisons le travailleur prolétaire comme celui qui est salarié, non propriétaire de l’entité économique, celui qui vend sa force de travail dont on extrait la plus-value (c’est-à-dire qu’une partie de la valeur qu’il a produit profite à d’autres, donc qu’il y a exploitation), nous pouvons dire qu’approximativement 70 % des travailleurs sont des prolétaires. Par extension, on retrouve quasiment la même fraction dans la population. En effet son revenu (souvent, du salaire) a pour origine sa force de travail. Elle n’est pas propriétaire des moyens économiques. Elle est exclue des institutions. Elle est en dessous du revenu moyen. Elle ne reçoit pas la part égalitaire de la richesse à laquelle socialement elle contribue. Elle est exploitée, soumise à une forme d’extraction de la plus-value. Elle constitue le prolétariat comme classe sociale. Certains n’entrent pas ou sont à la lisière de cette classe, mais en sont exclus, les rentiers de la propriété du capital, les cadres supérieurs, les profiteurs, les riches, ceux dont le revenu dépasse le revenu moyen défiscalisé. Il faut savoir raison garder, l’absence d’un des critères d’appartenance de classe ne la supprime pas. Quelques fois, le propriétaire du capital utilise sa seule force de travail comme revenu, ou bien ses salariés sont presque au même niveau de revenu, voire il touche lui-même moins. De plus, il faut évaluer à combien de personnes sert le revenu, faisons le quotient : totalité des revenus du groupe par nombre de personnes, pour connaître le rapport au revenu moyen.

En partant non du point de vue individualisé mais socialisé et suivant les données ci-dessus, nous pouvons dire que 70 % de la population gagnerait à changer de système économique et social. Pour cela réduire au juridico-économique le constat de la réalité des classes est peut-être pertinent. Mais l’«  en soi » de classe ne détermine ni le «  pour soi », ni les choix, ni les luttes de manière mécanique et cohérente. Les facteurs idéologiques, culturels, psychologiques, de situation, interviennent dans les rapports de ou des classes. Combien de prolétaires nient ou trahissent leur classe, combien de fils de bourgeois pour des raisons idéologiques, choisissent le camp révolutionnaire et celui du prolétariat. La lutte des classes est une réalité qui fait histoire mais au sein de la classe l’individu est aussi une réalité. Dans le prochain article, j’essaierai de traiter cet aspect du problème.

Jean Picard