17 octobre 1961 : 17 octobre 1961

Mercredi 16 novembre 2011, par cnt // Guerre d’Algérie

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Cent cinquante, deux cents morts, peut-être plus… la « République Française » ne s’est pas gênée ce 17 octobre 1961 pour massacrer. On ne dira jamais assez l’horreur des scènes vécues ce soir là par des dizaines de milliers de travailleurs algériens. On ne dénoncera jamais assez l’ignominie de ceux qui ont planifié et pratiqué ce meurtre de masse, l’abjection de ceux qui se sont réfugiés dans une indifférence complice, la volonté manipulatoire de ceux qui en livrent maintenant une lecture manichéenne quel que soit leur bord. Pour tous ceux qui pensent sincèrement « Plus jamais ça ! », il y a une nécessité absolue : sortir des clichés, des pensées toutes faites, et, à l’inverse, démonter l’ensemble des rouages en jeu… pour les reconnaître et les neutraliser à l’avenir. Il faut donc se rappeler cette situation monstrueuse, son contexte, ses enchaînements. Il faut aussi se poser les questions qui dérangent sur le rôle des uns et des autres. Car si la culpabilité de l’État français et de sa classe politique est franche et massive, il ne s’en suit pas que le FLN soit une blanche colombe.

Ce soir-là, il y a maintenant cinquante ans, à l’appel de la Fédération française du FLN, 30 000 travailleurs algériens (certains avec femme et enfant) de la région parisienne, s’apprêtent à manifester pacifiquement contre l’instauration d’un couvre-feu discriminatoire qui les contraindrait à rester chez eux entre 20 heures et 5 h 30 du matin. L’objectif des organisateurs de cette démonstration pacifique tient plus du « boycott massif d’un couvre-feu raciste » que d’une véritable manifestation : sans aucune arme, sans pancartes, sans drapeaux ni banderoles. Les contrevenants au couvre-feu ont l’intention simplement de se promener sur les trottoirs, sans occuper la chaussée.

Mais dès que les premiers rassemblements se forment, dès la sortie du métro, des bus, la police suivant les endroits soit ouvre le feu sur la foule, soit commence à frapper avec une extrême violence à l’aide de matraques, bidules ou crosses de fusil, s’acharnant particulièrement sur ceux qui déjà gisaient au sol. Des dizaines de personnes sont jetées à la Seine, les unes encore vivantes mais blessées auxquelles les assassins lient pieds et mains. Ceux qui par miracle en arrivant dans l’eau ont repris connaissance et qui n’ont pas été attachés sont abattus à coups de fusil du haut des ponts lorsqu’ils tentent de regagner la rive à la nage. Dans la cour même de la préfecture de police, sous les fenêtres de Maurice Papon, une cinquantaine de travailleurs algériens sont matraqués à mort... Il y aura plus de 11 500 arrestations. Les véhicules de police n’étant pas assez nombreux pour amener les prisonniers vers les centres de rétention, les autobus de la RATP sont réquisitionnés comme 19 ans plus tôt, en 1942, lors de la tristement célèbre rafle du Vel’d’Hiv. Comme alors, les travailleurs de la RATP ne semblent pas avoir fait preuve d’une grande solidarité... Pour les interpellés le calvaire va durer des jours et des nuits : conduits au parc des exposition de la porte de Versailles, au stade de Coubertin ou à Vincennes, les coups et les sévices en tout genre vont continuer. Certains seront étranglés avec des câbles de frein à vélo, d’autres seront retrouvés pendus dans les arbres, beaucoup mourront pendant cette « garde à vue ».

Un bilan épouvantable

Le bilan de cette nuit d’épouvante est aujourd’hui encore incertain : au moins 150 morts, sans doute 200, peut être plus, des milliers de blessés dont des centaines gravement touchés. Le bilan officiel reconnaît 2 morts chez les travailleurs algériens et 1 « européen » touché par balle (pure invention). Invoquer le dérapage policier - la flicaille parisienne étant brutalement saisie d’une folie meurtrière - ne suffit pas à expliquer comment un massacre pareil a pu se dérouler en plein coeur de Paris. Le dispositif policier mis en place pour réprimer la « manifestation » est en lui-même inhabituel : le schéma classique du maintien de l’ordre suppose une concentration suffisante des forces en des points précis pour, en un premier temps, interdire l’accès des manifestants à telle ou telle zone ; en un second temps, procéder à la dispersion. Or, ce 17 octobre, les forces de police sont dispersées un peu partout dans la capitale, partout où les travailleurs maghrébins sont susceptibles d’arriver, ils sont attendus...

Pour tenter de comprendre, il faut resituer cette abominable tuerie (dont ni les commanditaires ni les exécutants n’ont jamais été inquiétés ni poursuivis) dans le contexte général de la guerre d’Algérie qui dure alors depuis 7 ans.

En octobre 1961, nous ne sommes pourtant plus très loin de la paix qui sera signée à Evian le 17 mars 62. C’est peut-être justement la proximité de la paix qui semble exacerber les tensions. Chacun des belligérants sent bien que cette paix est inéluctable, qu’elle est pour demain. Il est dès lors indispensable d’aborder les négociations (des pourparlers ont déjà commencé) dans les meilleures conditions possibles, c’est-à-dire en position de force pour contraindre la partie adverse au maximum de concessions : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », principe basique des stratégies de tout temps. C’est dans ce contexte de bras de fer politico-militaire que s’inscrit la tragédie du 17 octobre, un affrontement qui se double d’intrigues et de luttes de pouvoir au sein de chacun des deux camps
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Un front en métropole

Depuis l’été 58, la Fédération française du FLN tente d’ouvrir un second front en métropole : il s’agit tout à la fois de soulager la pression que subissent les combattants algériens de l’autre côté de la Méditerranée, d’atteindre la puissance coloniale sur son sol même et subsidiairement d’affirmer la capacité du FLN de France à mener des opérations militaires pour ne pas en laisser l’apanage à la seule ALN (Armée de libération nationale) qui opère en Algérie. Des attentats visent les garages de la préfecture à Paris, des installations pétrolières en Normandie et à Marseille. Les FPA (Forces de police auxiliaire, création de Papon, unité militaires de harkis intégrés à la police opérant la plupart du temps en dehors de toute légalité sous le commandement d’officiers férus de guerre contre-révolutionnaire) sont également la cible d’un certain nombre d’attaques de commandos de l’Organisation spéciale du FLN. Ces commandos s’en prennent aussi à quelques policiers parisiens, ce qui contribuera évidemment à tendre les relations entre la population algérienne de la capitale et les flics (qui opéreront évidemment l’amalgame entre maghrébins et terroristes). Il faut cependant noter que ces relations étaient déjà très tendues avant le début de la guerre d’Algérie. Ainsi le 1er Mai 1951, les travailleurs algériens ont obligé la police à prendre la fuite lors d’affrontements en fin de manifestation. Des représailles auront lieu. Le 14 juillet 1953, la police ouvre le feu : il y aura 8 morts et des dizaines de blessés.

La volonté du FLN d’ouvrir un second front en France n’aboutit pas vraiment, les opérations militaires de l’Organisation spéciale du FLN n’atteignant pas le niveau escompté. Par contre un véritable climat de guerre s’installe en France : les travailleurs algériens de plus en plus stigmatisés sont constamment harcelés, interpellés pour vérification d’identité, systématiquement fichés, désignés comme la cinquième colonne, l’ennemi intérieur. Rafles, tabassages et tortures deviennent des pratiques courantes. Les brigades de district et la BAV (Brigade conte les agressions et la violence, ancêtres de la « bien aimée » BAC) s’illustrent particulièrement dans ce domaine, mais la palme revient sans conteste aux harkis de la FPA.

C’est dans ce contexte extrêmement tendu, et alors que la police est entièrement gangrenée par un racisme anti-maghrébin très virulent, que le FLN de France va prendre la décision d’appeler au boycott du couvre-feu. Espérait-il infliger un camouflet sérieux aux autorités françaises en bravant de façon massive le couvre-feu ? Si la manifestation avait réussi (en 1958, des tentatives de couvre-feu avaient été reportées suite à des manifestations) cette victoire politique aurait certainement affermi sa position face à l’ALN, et conforté les positions du FLN de façon générale à quelques mois des négociations de paix. Quels qu’aient été les objectifs politiques du FLN –qui sont discutés par ailleurs- les travailleurs algériens étaient particulièrement excédés par les mesures vexatoires dont ils étaient l’objet et il faut saluer ici le courage dont ils ont fait preuve pour descendre dans la rue. Si le FLN de France peine à établir un second front en métropole, Maurice Papon quant à lui, n’hésite pas à « importer » d’Algérie des méthodes de maintien de l’ordre qui ont « fait leurs preuves ». Il a montré toute l’étendue de ses « talents » d’homme d’ordre lorsqu’il était en poste à Constantine de 1956 à 58, et c’est bien parce qu’on lui reconnaît des compétences en matière de guerre contre-révolutionnaire que De Gaulle fait appel à lui pour le poste très important de préfet de police de Paris (le fait d’avoir été secrétaire général de la Préfecture de Bordeaux entre 1942 et 44, en charge des « affaires juives » - en clair grand organisateur de la traque et de la déportation- serviteur zélé de Vichy et du IIIe Reich ne nuira en rien au bon déroulement de sa carrière ni à ce moment, ni par la suite).

La bataille de paris

Papon s’est juré de remporter la bataille de Paris, comme Massu avait remporté la bataille d’Alger. On se souvient que le démantèlement des réseaux FLN d’Alger a été obtenu grâce aux commandos spéciaux d’Aussaresses) et de ses sbires qui ont soumis les Algérois à une terreur incroyable, en utilisant la torture de façon systématique, massive. C’est donc à un admirateur de Massu et d’Aussaresses que De Gaulle et son premier ministre Michel Debré confient la préfecture.

De Gaulle revenu au pouvoir en 1958, grâce au soutien de l’armée qui a crû voir en lui un partisan de l’Algérie française, se convertit peu à peu à l’autodétermination et perd donc toute crédibilité auprès d’une bonne partie de la hiérarchie militaire. En 1961, il a donc absolument besoin du soutien inconditionnel de la police pour contrebalancer la perte de confiance de l’armée et affermir son pouvoir qui vacille. Une bonne partie de la base policière réclame à grands cris des mesures sévères contre le terrorisme.

Le 17 octobre va fournir au pouvoir l’occasion de satisfaire les pulsions de meurtre des « forces de l’ordre ». Papon obtient carte blanche pour une répression sans limite, il va enfin pouvoir remporter sa bataille de Paris.
Après la terrible nuit du 17 octobre, l’influence du FLN va se trouver amoindrie, le pouvoir gaulliste affiche sa fermeté face aux ultras et empêche les indépendantistes de dicter leur loi dans la capitale. C’est un revers pour le FLN, c’est une autre bataille avant les négociations finales.

Mais que font les parisiens ?

Mais que fait la population parisienne ce soir-là ? Alors qu’on assassine des ouvriers dans les rues, elle imite la prudence de nos « amis » staliniens du Parti Communiste qui ferment précautionneusement leurs volets lorsqu’une partie de la manif passe sous les fenêtres de leur immeuble place du Colonel Fabien ? Bien sûr il y aura des actes de solidarité (trop rares cependant), notamment les gens abritant des travailleurs algériens pour les soustraire à la folie meurtrière des meutes qui les pourchassaient. Il y aura aussi des témoignages de « policiers républicains » qui iront trouver la rédaction de France Observateur pour y dire leur indignation.

Dès le lendemain et les jours suivants, les faits seront connus (pas dans leur exacte ampleur, mais en grande partie). Des articles de journaux paraîtront, quelques rares hommes politiques interpelleront le gouvernement, mais il n’y aura ni grève générale, ni manifestation de masse, ni mouvement d’opinion. La guerre est passée par là, qui a séparé les « peuples ». La guerre, c’est fait pour ça, pour briser les solidarités. Les mouvements d’appelés des années 1955-56, qui refusaient de partir, qui se révoltaient contre la guerre, n’avaient pas trouvé d’appui non plus et ont été trahis.

Cinquante ans sont passés. Combien y a-t-il eu de « jeunes des quartiers » tués dans des circonstances obscures par la police ? Combien de policiers ont été poursuivis pénalement ? Les temps changent. Les gouvernements se succèdent. Les traditions policières demeurent. Jusqu’à quand ?

Garga_

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