france-télécom-orange pendant la « renovation » les suicides continuent

Lundi 9 mai 2011, par cnt // Travail/Salariat

Voici peu de mois encore, la direction de France-Télécom-
Orange traitait les suicides de ses salariés par le plus grand
mépris : pas un mot, ou presque, car, si elle en disait un, c’était
pour annoncer que l’entreprise n’avait rien à voir avec ce qui ne
pouvait être qu’un problème individuel. D’ailleurs, nous assurait-on,
il n’y avait aucun problème humain à France-Télécom-
Orange. Circulez, y a rien à voir, tel était le mot d’ordre.

Quand trop de cadavres ont encombré
les placards de France-Télécom-
Orange, quand il n’a plus été possible de
cacher la réalité, vint le temps des
insultes. La meilleure des défenses, c’est
encore l’attaque semblait penser un
PDG qui ne se gênait pas pour outrager
ouvertement les travailleurs morts en
les accusant de suivre une simple mode !
Face au tollé, l’entreprise a changé dans
la communication (les apparences), pas
sur le fond. Le mépris se pare maintenant
des formes extérieures de la civilité.
Un 60e salarié vient de s’exécuter ? Il
s’est immolé par le feu sur un parking
de France-Télécom ? Ça, alors, quelle
surprise ! Comment se fait-ce ? Vous
croyez que ça a quelque chose à voir
avec l’entreprise ? Oh, là là ! Vite, il
nous faut une enquête pour comprendre
ce drame... et les médias d’imprimer
sans rire que « Il y aura une enquête
qui sera diligentée » par l’entreprise !

Si les 59 cadavres précédents n’ont
pas permis à la direction de comprendre
d’où vient le mal, le 60e ne l’éclairera pas
d’avantage. Ni le 61e, ni le suivant.

D’autant que, cette fois ci la DRH,
les actionnaires et tous ceux qui créent
le drame ont été prévenus. Ils sont forcément
au courant. Ils n’ont pas besoin
d’une enquête pour savoir : la victime
avait pris la peine de leur écrire, au
moins deux fois. De sa dernière longue
lettre, qui démonte tous les mécanismes
de harcèlement systématique subis,
voici quelques courts extraits : « ... la
population touchée par ces suicides ? (...) Je
suis dans ce segment (...) je suis en trop (...).
Pour moi il y a discrimination potentielle...
Lors du harcèlement subi en Dordogne ma
seule réaction a été de fuir le périmètre de mon
manager : cela a donné lieu à des péripéties qui
ne sont pas à l’honneur de ma ligne hiérarchique
car ils ont joué le jeu de mon agresseur
(...) En conclusion et cause profonde : indigence
managériale dès qu’il s’agit de l’humain
par manque de compréhension et de respect
humain (...) Si toutefois,
un se lève, il est
immédiatement rappelé
à l’ordre par ses
supérieurs ou tout
simplement massacré
par ses égaux : tu vas
nous attirer des
emmerdes (...) Cette
situation est endémique
du fait que rien n’est fait pour y faire
face : le suicide reste comme étant LA SOLUTION
 ! (...) C’est triste, à qui profite ce
crime ? » [1]

Cette lettre, l’employeur l’a bien
reçue. Il n’a rien fait. Il fait maintenant
semblant de s’étonner. Pourtant, c’était
écrit en toutes lettres (et en majuscules
dans l’original) : le harcèlement était tel
que le suicide était désormais pour ce
malheureux la seule solution.

Il n’y aurait pas un peu de « non
assistance à personne en danger », des
fois ?

Au cas ou des précisions seraient
nécessaires, soulignons celles apportées
par son propre fils : « Son suicide est lié à
son travail ». Et de raconter « ...la manière
dont France Télécom-Orange a fait dérouler sa
carrière », l’obligation dans laquelle il
s’est trouvé de muter, de vendre sa maison,
les humiliations, les pressions...
Mais à quoi bon ? Il n’est pire aveugle
que celui qui ne veut voir. Et, dans
une industrie de « communication » ou
pas, il n’est pire sourd que qui ne veut
entendre. On ne leur apprend pas ça,
dans les écoles pour DRH ?

Mais au-delà du cas terrible de ce
salarié que la politique de l’entreprise
pousse à se faire flamber sur le parking
d’une de ses unités, restent tous les
autres. France-Télécom-Orange ne veut
pas savoir : quand on lui demande le
nombre de suicides au sein de l’entreprise,
la directrice, répond qu’elle n’a
pas « souhaité établir de comptabilité
macabre », estimant que « ce n’est pas un
marqueur de la rénovation de l’entreprise ». Et
les journalistes peuvent entendre ça
sans lui rentrer dans le chou ?

Car, justement,
la
cause des
suicides, est
en relation
avec la
« rénovation »
de l’entreprise.
Et
même directement.
En octobre dernier, une enquête de l’inspection
du travail mettait à jour un
plan, discrétement élaboré en 2006,
visant à détruire 22 000 emplois en trois
ans. De 2006 à 2008 ce jeu de massacre
s’est effectivement traduit par la
destruction de seize mille emplois et par
l’instauration de contraintes insupportables
pour les employés à « casser ».
Casser est bien le mot, et c’est une
stratégie préméditée. Le précédent
PDG, le dénommé Lombard, n’avait
même pas pris de pincettes pour annoncer
la casse : « Il s’agit de virer un certain
nombre d’ingénieurs : on va leur
faire comprendre que l’entreprise est en
guerre et que dans toute guerre il y a des
morts »
. La guerre à la Lombard a déjà
fait 60 morts. Au moins. Quant à ceux
qui ne se sont pas encore suicidés, ils
sont dans la ligne de mire, il les avait à
l’oeil, le Lombard, les salariés qui « ne
sont pas à Paris, qui pensent que la pêche aux
moules c’est merveilleux... eh bien c’est
fini » [2].

Soulignons qu’en annonçant qu’il y
allait avoir des morts, le Lombard en
question n’avait pas eu besoin d’une
boule de cristal. Il savait clairement ce qu’il allait faire. Il n’en ignorait pas les
conséquences : des morts. Et pas qu’au
figuré, des vrais, des qui laissent une
famille derrière eux.
Il n’y aurait pas un peu de préméditation,
aussi ?
Pour ce sinistre « travail » Lombard
a été plus que bien payé. Sans compter
les juteux à-côtés style stock-option,
son salaire 2009 a été de 1,7 millions
d’euros, soit 100 ans de SMIC ! Quant à
sa politique, quelles qu’en aient été les
conséquences humaines, elle a été très
appréciée dans le milieu. Il a même reçu
le Grand Prix BFM 2008 « récompensant
le grand patron de l’année pour ses performances,
sa stratégie et son activité ». Belle
stratégie en effet, qui lui a permis certainement,
une fois débarqué, de tenter
de revenir en... « Conseiller du Président ».
Il n’y aurait pas comme une petite
odeur de scandale, en plus ?
Cela dit, cette politique n’est pas
celle d’un seul homme. C’est celle de
tout un groupe, de ses conseillers, des
cabinets de spécialistes... Ils s’y sont
mis à plusieurs.

Dernière remarque, et non la moindre
 : l’absence de réaction des organisations
syndicales et des autres salariés.
Absence de réaction, car des déclarations
fumeuses du genre « On est bien
tristes », « On est choqué », suivies de
rien... ça compte pour rien. Dans un
milieu « normal », un salarié qui s’immole
par le feu sur le parking de son
entreprise, il y a tout à parier que cela
aurait entraîné une grève spontanée, qui
aurait fait tâche d’huile. Ici, rien. Les
salariés sont anesthésiés. Par la direction.
Par les syndicats. Par les cellules
d’aide psychologique... par tous ceux
qui vous expliquent que c’est votre
faute, que c’est vous qui êtes nul, par
tous ceux qui vous font comprendre
qu’il vaut mieux se suicider que se
révolter. Évidemment, eux, ils auraient
tout à y perdre.

Philippe


NB : L’annonce du gouvernement à
laquelle vous avez échappé cette
semaine :
« La moitié des suicidés de
France-Télécom ne seront
pas remplacés »

[1« Lettre ouverte à mon employeur et à son
actionnaire principal » (fin 2010) publiée par
Mariane.

[2Voir la vidéo de Lombard
sur Médiapart, 20 janvier 2009