Un Autre Futur Avril 2011

Lundi 11 avril 2011, par cnt // Un autre Futur

 Un lycéen tué pendant son stage, ça compte pas

Vous en avez entendu parler, vous, de cet élève du lycée Françoise Dolto de Monceau, qui vient de mourir étouffé, noyé dans un bac de décantation ?

Pour lui, pas de « Une » dans la presse, pas de reportage au journal télévisé, pas de déplacement de ministre pour l’enterrement. Pour lui : rien.

Un lycéen tué pendant son stage obligatoire, pour les gens qui nous dirigent, ça ne compte pas !

Ah, s’il était mort dans une bagarre entre jeunes, ah, si un policier avait été simplement blessé1... là, on en aurait entendu parler, et pas qu’un peu. Peut-être même qu’il y aurait eu une loi anti-jeune de plus... Mais, quand ce sont les conditions de stage, les conditions de travail qui assassinent ... c’est le silence le plus complet !

Lui, il s’appelait Loïc Lamboeuf. Il avait 19 ans et toute la vie devant lui. Il habitait à Torcy (Saône-et-Loire). Il était en bac Pro « Hygiène et Environnement ». Il était en stage obligatoire, chez Veolia. Le matin, son chef lui a demandé d’aller nettoyer les grilles au-dessus d’un énorme bassin de décantation. Loïc est monté dessus pour le faire. Il est passé à travers. Il a eu une mort horrible : étouffé ou noyé, dans la boue et les détritus du bassin. Les pompiers ont mis des heures pour pouvoir retrouver et récupérer son corps.

Qu’on ne nous parle pas d’accident : un accident, c’est fortuit, c’est quand on n’a rien pu faire pour l’éviter. Quand on envoie un jeune inexpérimenté accomplir une tâche dangereuse, on prend des précautions. On s’assure par exemple que les grilles sur lesquelles il doit marcher sont bien fixées, pas vétustes, qu’elles peuvent supporter son poids... De plus, quand on est dans un environnement professionnel dangereux, on s’occupe de savoir si tout se passe bien. Loïc, lui, était seul sur les grilles. C’est quand on ne l’a pas vu revenir qu’on s’est préoccupé de son sort. Trop tard.

Chaque année, des ouvriers du bâtiment, de l’agriculture, des transports, de l’environnement... meurent ou sont esquintés dans des conditions inacceptables. Cet automne, en Côte-d’Or, un autre jeune stagiaire a eu les deux jambes coupées sur son lieu de stage... mais tout cela n’empêche de dormir ni les patrons, ni les politiciens, ni les journalistes !

TUÉS AU TRAVAIL : LES CHIFFRES PARLENT

Bien qu’elles soient difficiles à dénicher, les statistiques sont parlantes. Regardons par exemple ce qui se passe dans le BTP (bâtiment et travaux publics). On dispose de chiffres officiels, ceux de la CNAM (Caisse nationale d’assurance maladie). Ils sont publiés pour la période qui va de 1990 à 2008. Dans cette période, sur moins de vingt ans donc, ce sont 3 420 travailleurs du bâtiment qui ont été tués du fait de leur travail. Ce qui fait une moyenne énorme : 180 morts par an (1) ! Un ouvrier du bâtiment est tué en France tous les deux jours ! Mais pas plus qu’on a entendu parler de la mort de Loïc, le lycéen stagiaire noyé dans une cuve de décantation, on ne peut pas dire que ces 180 « victimes du devoir professionnel » dans le bâtiment fassent beaucoup parler d’elles.
(1) À titre de comparaison, 7 policiers ont été tués pendant leur service en 2009.