LES TRADITIONS OPPRIMENT LES FEMMES

Mardi 14 juillet 2009, par cnt // Femme

Une société qui se
base sur l’exploitation
de l’humain a
besoin d’un ordre
sexuel rigoureux.
Réaction, statu quo,
évolution, révolution,...
la condition des femmes
dans une société est un élément fondamental de
l’analyse du contexte politique ; et cette condition
est inséparable du poids qui est donné dans la collectivité
aux traditions et religions.

Cette évidence est souvent "oubliée" actuellement.
En effet, même dans les milieux qui se pensent progressistes,
même dans le milieu libertaire, qui pourtant s’affiche
féministe et anti-patriarcal, les conservatismes les
plus lourds ont gangrené le discours et la pensée [1].
Certes, ils l’ont fait habilement. Ils ne s’expriment plus
selon la vieille rhétorique, "Travail, famille, patrie". Ils se
camouflent derrière de nouveaux oripeaux et prennent
les déguisements du "régionalisme", de la défense
"des peuples originels" de celle de la notion de "coutumes"
quand ce n’est pas le "respect" de "certaines
traditions religieuses"...

Un détour par l’histoire nous aidera à en comprendre
les enjeux. Celle de la Révolution russe est de ce
point de vue particulièrement éclairante. Dans "La révolution
inconnue", ouvrage du plus grand intérêt, Voline
nous montre comment, lors de la révolution russe de
1917, plus de trois siècles d’oppression ont pu être
brusquement balayés par la rupture avec l’idéologie du
pouvoir et par la désacralisation du tsar.
Le point de départ idéologique du régime tsariste
peut être situé sous le règne d’Ivan IV le Terrible. C’est
lui qui introduisit la notion capitale, celle qui fonde l’absolutisme,la notion "de droit divin".

Pour cela ; Ivan IV
prit appui sur la religion orthodoxe et son clergé. A partir
de cette période, le Tsar, l’empereur de toutes les
Russies prit dans les esprits un caractère sacré et devint
le dépositaire de la parole divine... La révolution de
février 1917 marquera de façon grandiose le point final
de cette croyance. Entre les deux dates extrêmes, les
mentalités, sous la domination des dogmes de l’église
orthodoxe - pilier du pouvoir autocratique- n’évoluent
d’abord que lentement ; puis, à partir de 1825 tout s’accélère.
Un marqueur de cette évolution historique est la
condition féminine. A la fin du XVIe siècle, que ce
soit dans les plus hautes sphères de la société ou bien
chez les cosaques, la femme est soumise à une domination
sans borne. La religion, qui est le pilier du régime,
fait de la femme quelque chose comme un démon ; ou
pour le dire tout simplement, un être impur. Ce délire
anti-féminin est tel que des masses d’hommes se châtrent
volontairement afin de se préserver de toute tentation
sexuelle et vivent en communautés composées uniquement
d’eunuques.

La conséquence de cette idéologie est que la femme ne
peut être qu’enfermée ou esclave. Dans l’aristocratie
russe, elle vit recluse dans des pièces prévues à cet
effet. Partout ailleurs, elle est exploitée comme un animal.
Les préjugés de l’idéologie dominante impliquent
que la femme n’a pas statut humain. Il faut remarquer
que nous retrouvons - y compris dans les révoltes paysannes
et cosaques - cette absence de reconnaissance
qui est corrélée à l’enracinement de la légende de l’origine
divine du tsar.

Quand elles se révoltent, les masses ne sont alors
nullement révolutionnaires : il n’y a sur le fond aucune
rupture avec la tradition. Ce paradoxe est bien notable
chez les cosaques. Eux qui se définissent comme des
"hommes libres" sont à la pointe de nombreuses rébellions.
Ils ont recours à des sortes "d’assemblées générales".
Mais ces assemblées de cosaques sont composées
uniquement d’hommes et les décisions prises envers les
femmes y sont simplement odieuses. Telle femme soupçonnée
d’adultère est traînée par les cheveux au centre
de l’assemblée par l’époux qui se sent bafoué, et si
aucun homme ne veut d’elle et ne prend sa défense,
elle est cousue vivante dans un sac et jetée dans la
Volga . C’est aussi dans la Volga que Stenka Razine
autre chef de révoltés se débarrassera de sa concubine
aux fins de conserver le respect des troupes et de rester
leur Ataman, leur chef.

Les premiers craquements notables de cet état de
fait se produisent au sommet de l’édifice du pouvoir, en
particulier lors de la lutte de la princesse Sophie pour la
conquête du trône contre son frère, le futur Pierre le
Grand. Sophie terminera sa vie dans un couvent mais
cette lutte aura ouvert la voie à une série de tsarines
dont la plus célèbre, Catherine, sera au XVIIIe siècle
à l’origine de la création de l’institut Smolny pour l’éducation
de jeunes filles nobles. Mais tout va s’accélérer au
milieu du XIXe siècle, parallèlement à la pénétration
des idées révolutionnaires dans le pays. On doit alors au
mouvement nihiliste l’apparition d’une position de rupture
idéologique globale qui va consister en un rejet
total de la culture ancestrale. Ce mouvement au départ
purement intellectuel n’admettait strictement rien de
l’héritage du passé ("nihil" = rien). Il sera à l’origine de
quelque chose de radicalement nouveau : les individus
des deux sexes vont mener sur un pied d’égalité la lutte
pour l’émancipation.

Dès lors dans les groupes révolutionnaires
qui vont passer à l’action contre le régime -
les populistes d’abord puis les socialistes et anarchistes
ensuite - on verra des femmes qui prendront leur part
dans le combat terrible qui sera mené contre le despotisme L’une d’entre elles, Sofia Perovskaïa, participera à
l’attentat de 1881 qui mettra fin à la vie du tsar
Alexandre II. Elle sera exécutée avec quatre de ses
camarades.

Cette égalité politique homme-femme, qui se réalise
concrètement grâce à cette négation des traditions,
est un fait crucial. Elle contient en elle la destruction du
vieux monde tsariste qui dès ce moment est condamné
et ne mettra pas quarante ans à s’écrouler. Car cette
égalité des sexes, issue d’un travail idéologique de rupture,
est un élément qui mesure la pénétration de la culture
révolutionnaire. Cette culture a traversé toute la
mosaïque des populations qui habitent l’immense territoire
russe et dans les groupes révolutionnaires, les
hommes et les femmes mais aussi les croyants et les
athées, ont rejeté leurs différences culturelles, ont rejeté
la division imposée par le pouvoir : ces faits préfiguraient
l’unité réelle de la population ouvrière et paysanne
qui sera une condition de son passage à l’action
directe et massive dès 1905 et ce jusqu’à la chute de la
tyrannie tsariste en Février 1917.
Dans les moments historiques de lutte contre la
domination, comme en Russie à partir de 1880, se détachent
des figures de femmes anonymes ou célèbres,
telles Maria Spiridonova, leader du parti socialiste révolutionnaire
russe, qui ne sont que la face visible d’une
profonde prise de conscience. A contrario leur défaut
d’implication ou leur marginalisation de la lutte sociale
est un indicateur du conservatisme ambiant ou des progrès
de la réaction.

On retrouve exactement les mêmes symptômes
dans l’Espagne révolutionnaire de 1936, avec l’apparition
dans les combats de femmes du peuple libres et
armées. Ce n’est pas un hasard si la campagne réactionnaire
pour la militarisation des colonnes anarchistes et
révolutionnaires débuta par une attaque en règle des
miliciennes qui y combattaient. Cette propagande touchait
un point sensible des "cultures ibériques originelles",
un point qui n’avait pas encore été suffisamment
anéanti, celui de la place de la femme dans la société.
Ainsi dans la presse de la bourgeoise communiste ou
socialiste on commença à traiter ces miliciennes de prostitués
et de syphilitiques. Puis après un recentrage de
l’organe de la CNT catalane "Solidaridad obrera" on
put lire des insinuations identiques en faveur du retour
à l’ordre sexuel. Quand, dans "Mujeres libres", organe
des femmes anarchosyndicalistes jaillira le mot d’ordre
explicite "Los hombre al frente, las mujeres al trabajo" [2]
et qu’après quoi la dernière milicienne déposa son fusil
pour rentrer à la maison cela en était aussi fini de la
révolution espagnole.

La conclusion est simple : pas de liberté des femmes
sans rejet des traditions oppressives !

Nanard

[1Ces "idées" ne sont pas arrivées toutes seules mais ont été
produites sciemment pour pénétrer l’adversaire que nous sommes
par des officines US (voir Jordi Vidal).

[2“Les hommes au front, les femmes au travail”.