ETAT & SOCIETE

Vendredi 6 mars 2009, par cnt // Pierre Clastres

“La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force, la relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation...l’émergence de l’état détermine l’apparition des classes.”

Pierre Clastres, La société contre l’Etat, 1974

Quand changer de société et imaginer pour l’humanité d’autres futurs s’impose comme la seule issue véritable ; alors, sortir du cadre étroit d’une pensée formatée par un ethnocentrisme réducteur, regarder "ailleurs", dans le temps et dans l’espace, réfléchir sur d’autres fonctionnements sociétaux devient une nécessité. Non pas pour rechercher des "modèles" à suivre, mais pour libérer sa pensée de schémas qui, bien qu’affirmés comme tels, n’ont rien de "naturel" ni "d’obligatoire". Des schémas qui enferment la réflexion et la créativité dans des limites tautologiques, qui portent à reproduire toujours les mêmes chaînes. Le travail de recherche remarquable mené par Pierre Clastres sur les sociétés sans Etat (et même, contre l’Etat) fait exploser quelques unes des idées reçues les plus fréquentes et les plus fortes sur le fonctionnement des sociétés humaines. Nous en présentons ici un résumé rédigé par un militant de la CNT-AIT.

Ethnologue, Pierres Clatres a étudié plusieurs sociétés d’Améri-que du Sud : les Guayaki de la forêt amazonienne, les Guarani, les Chulupi et les Yanomani. Certains étaient des chasseurs-cueilleurs nomades d’autres des horticulteurs sédentaires.

Deux formes de pouvoir

Pour Clastres, ce qui fonde une société ce sont les relations de pouvoir (son être politique), et ce qui distingue les sociétés entre elles, ce sont les modalités de gestion de ce pouvoir.

Deux grandes formes peuvent alors être distinguées. Les sociétés primitives qui parviennent à maintenir le pouvoir dans le corps homogène de la société et réussissent par là-même à désactiver sa capacité destructrice, et les “sociétés à Etat” qui ont laissé le pouvoir s’autonomiser, leur échapper et qui n’ont plus d’autres moyen pour préserver la cohérence sociale que d’user de coercition, de contrainte. Les différences entre sociétés s’établissent par conséquent dans la façon qu’elles ont d’aborder ce problème du pouvoir, qui, lui, est la racine de la société. L’observateur part donc d’un constat universel - la vie en société et les relations de pouvoir sont le propre de l’homme - et explique ensuite les variations culturelles par un choix qui n’est plus de l’ordre de l’universel mais au contraire crée des distinctions profondes entre les sociétés. L’étude des sociétés amène à exercer une regard critique sur les rapports de pouvoir qui animent la nôtre et sur les préjugés idéologiques qui l’imprègnent.

Une société d’abondance

Comment donc était organisé cet anarchisme primitif, qui, au passage, représente plus de 90% de l’histoire de l’humanité ? On a tendance à considérer que ces sauvages vivaient en hordes misérables, dans des situations permanentes de guerre entre eux et envers une nature peu généreuse. En bref, l’affirmation la plus courante, c’est que “L’économie primitive est une économie de subsistance, une économie de misère malgré un travail harassant”. C’est pourtant là la première idée qu’il faut abandonner, car les données chiffrées prouvent que les membres de ces sociétés ne consacrent qu’au maximum cinq heures par jour à un approvisionnement effectué sans fatigue. Ceci inverse notre vision économique stéréotypée. Ce ne sont pas des sociétés de misère mais, au contraire, des sociétés d’abondance. Evidemment, au vu des valeurs de notre propre société, il est extrêmement difficile d’imaginer une humanité dont la préoccupation principale ne soit pas d’atteindre à une rentabilité économique maximale permettant de générer un surplus d’abord, une accumulation ensuite. Mais, contrairement aux apparences, il n’y a pas de paradoxe à placer nos sociétés génératrices de surplus colossaux dans la sphère de la rareté et les sociétés dites primitives dans celle de l’abondance. Cette abondance économique ne tient pas, comme notre culture nous inciterait à le penser, dans une quantité importante de biens, mais dans une quantité réduite de besoins faciles à assouvir. L’abondance de ces sociétés est très réelle dans la mesure où elle n’est pas fondée, comme c’est le cas dans un système capitaliste, sur un débordement quantitatif immédiatement doublé d’une rareté endémique et ubiquiste.

L’abondance est ici l’assouvissement des besoins de tous à moindre frais ; dit trivialement : contrairement à nos sociétés, celles-là ne connaissaient ni les morts de faim ni l’asservissement laborieux. Ainsi, ces peuples peuvent-ils jouir d’une abondance matérielle sans égale - avec un niveau de vie que nous jugerions très modeste mais qu’elles jugent suffisant, d’autant que abondance n’est pas que matérielle, c’est également une richesse de temps (ce qui manque le plus à un Occidental moyen !), de culture, d’échanges sociaux, de loisir et de plaisir.
Ainsi donc, les “sauvages” ne sont pas des incapables, leur économie fonctionne très bien et leur laisserait suffisamment de temps pour produire davantage s’ils le voulaient. S’ils ne constituent pas de stocks, c’est parce qu’ils ne le veulent pas et non parce qu’ils ne le peuvent pas. Ils ne voient pas l’intérêt de récolter plus qu’ils ne peuvent consommer immédiatement.

Des sociétés sans marchands

Produire pour consommer signifie également que le commerce est absent. Il y a donc également une absence de rapport marchand, quelque chose que nous pourrions nommer comme une tendance fondamentale à l’autarcie. Clastres interprète l’idéal autarcique comme un refus de la dépendance. Cette dépendance est induite économiquement par le commerce. Il apparaît alors que la structure même de ces sociétés ne permet pas le développement d’échanges commerciaux et qu’elle est, au contraire, entièrement tournée vers une économie de consommation. “Les Sauvages produisent pour vivre, ils ne vivent pas pour produire : le mode de production domestique recèle un principe anti-surplus ; adapté à la production de biens de subsistance, il a tendance à s’immobiliser lorsqu’il atteint ce point”. S’il y a production de surplus, ce dernier n’existe qu’en vue de l’échange. Le surplus est entièrement dépensé dans un échange ne dégageant pas de profits. Il est produit en vue de l’échange et non en vue d’un profit découlant d’un échange. Il est consommé, voué à disparaître sans rien créer. C’est en ce sens que le mode de production domestique englobe aussi bien les agriculteurs que les chasseurs-cueilleurs et que cette organisation est structurellement “anti-économique” dans la mesure où elle est “foncièrement hostile à la formation de surplus”.
Pour Clastres, la richesse ne sert pas de critère de différenciation entre les deux types de sociétés qu’il isole (sociétés primitives sans Etat et sociétés “civilisées” étatiques). Elle n’est pas totalement absente des sociétés primitives. Elle est le propre des chefs, ce qui ressemble, à première vue, à nos sociétés.

Des chefs

Mais, pour accéder au rang de chef il faut deux qualités, celle de savoir parler et celle d’être généreux, de pourvoir son peuple d’une abondance de biens de consommation. Le chef ne peut le faire qu’en étant riche de ces biens. Cette richesse est le moyen par lequel il accède au prestige. Son peuple profite de sa richesse et admire sa munificence. La richesse n’a donc qu’une fonction de prestige, et, en tant que telle, elle est purement ostentatoire. La seule utilité de la richesse se résume à une ostentation qui signifie précisément la dilapidation de celle-ci au profit d’une valeur non-économique : le prestige. Dans une société agricole, le chef cultive frénétiquement son jardin, dans une société de chasseurs-cueilleurs il doit “être un habitué des terrains de chasse et des bosquets d’arbres à fruits sauvages, savoir pour chacun d’eux la période la plus favorable” et y mener le reste du groupe qui le répudierait en cas de pénurie. Le chef “redistributeur” n’a qu’un avantage matériel : celui d’avoir plusieurs épouses. Ces épouses sont économiquement essentielles puisqu’elles sont la main d’œuvre qui permet de produire plus que les autres unités domestiques. La production de surplus est un privilège du chef mais, d’une part, il n’en profite pas personnellement et, d’autre part, ce surplus ne lui permet pas d’exploiter d’autres membres de sa tribu (à l’exception des épouses toutefois)..

Dans les sociétés à “big man” (en Mélanésie c’est ainsi que les ethnologues nomment les chefs), les riches travaillent pour nourrir les pauvres, qui par définition n’ont pas de biens, et qui, ne travaillant pas, profitent du travail des riches. La richesse provient d’un travail sans exploitation de main d’œuvre. Le chef ne peut forcer personne à l’aider. Les big man n’ont pas de pouvoir, ils n’ont que du prestige et c’est bien là le but de leur ambition.

Le big man occupe une place particulière qui le distingue du reste de la société mais il ne commande à personne ; il est respecté et loué pour un travail que la communauté dilapide. La société ne laisse pas le chef prendre le pouvoir, elle ne fait que le flatter. Le pouvoir est certes le pouvoir de commander, mais il est aussi le pouvoir de ne pas être commandé. Et c’est cette deuxième option que les sociétés étudiées par Clastres semblent avoir choisie. Le prestige du chef s’articule au pouvoir d’un peuple s’exprimant par le fait qu’il ne se laisse pas commander.

L’émergence de l’Etat

Clastres pense l’émergence de l’Etat comme une rupture. Une société sans Etat ne peut en aucun cas donner naissance à une société étatique parce qu’elles sont structurellement différentes. Cette dichotomie tient à l’inversion de la relation de dette, qui, aux yeux de Clastres, est la relation par laquelle s’établit celle du pouvoir. Dans une société primitive, le chef contracte une dette par le prestige qui lui est accordé. Il est alors obligé de rembourser cette dette. Il le fait en biens de consommation. Si le chef veut préserver son prestige, il est obligé de fournir les biens. Ainsi, l’ostentation, donne le premier rang au chef mais, en définitive, c’est la société qui conserve le pouvoir de l’y maintenir. Le chef est soumis à un “éternel endettement” qui le maintient sous le pouvoir de la société. Dans un monde où la richesse n’est que prestige, le rapport de dette (qui est la matérialisation du rapport de pouvoir) s’établit dans une réciprocité où l’économique est soumis au politique. C’est-à-dire que ce qui pourrait apparaître comme une dette économique du peuple à l’égard du chef n’en est pas une. Elle est au contraire le remboursement de la dette que le chef contracte auprès du peuple par son appétit de prestige. Nous avons donc une relation dans laquelle le chef contracte une dette sociale par rapport au peuple, dette qu’il remboursera par un moyen économique. Ce type de société exclue à l’évidence tout rapport de dépendance. D’une société contre l’économie (puisqu’elle est sans surplus) on passe donc à une société contre l’Etat. “En piégeant le chef dans son désir, la tribu s’assure contre le risque mortel de voir le pouvoir politique se séparer d’elle pour se retourner contre elle : la société primitive est la société contre l’Etat”.
D’après Clastres, dans les royautés polynésiennes aussi bien que dans n’importe quelle société où la hiérarchie sociale concentre le pouvoir aux mains de l’élite, c’est l’inverse qui se passe. C’est le peuple qui est en relation de dette par rapport à l’élite. Il doit verser un tribut contre une protection, qu’elle soit d’ordre religieuse ou guerrière. Cette inversion du rapport de dette génère une concentration de la richesse et du pouvoir qui, dans les sociétés primitives, étaient chacun à un bout du spectre social. Dans les sociétés primitives, le peuple détenait le pouvoir et le chef la richesse, dans les sociétés étatiques la richesse et le pouvoir sont tous les deux aux mains des chefs.

La division en classes précède la formation de l’Etat
La division en classes précède donc la formation de l’Etat puisqu’elle lui sert d’assise. Or, le propre des sociétés primitives est d’empêcher absolument la formation des classes qui permettrait la captation du pouvoir par laquelle naîtrait l’Etat. Une société de classe ne peut être issue d’une société sans classe dans la mesure où toute l’organisation des sociétés sans classe a pour but d’empêcher ce phénomène. “L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’Etat”.

Comment s’organise cette lutte ? Dans nos sociétés, le pouvoir appartient à une classe politique qui domine le reste de la population, soit par des mécanismes de contrôle et de manipulation plus ou moins subtils (“démocraties”) soit par la force brutale (dictatures). Dans tous les cas, l’Etat est là pour imposer la soumission au reste de la société. C’est précisément à cela que sert le monopole de la violence dont il a le privilège. Par contre, dans les sociétés qui refusent d’être dirigées par une classe politique spécialisée et détentrice de la violence, les décisions ne peuvent se prendre qu’à l’unanimité. Aucun organe n’est là pour gérer par la force les conflits que pourraient faire naître des désaccords. Il faut alors que l’ensemble du groupe arrive à une solution commune. Cette démocratie directe nécessite une capacité de négociation par laquelle le rapport de soumission est nié. Si tous le monde arrive à la satisfaction, le groupe continue son existence sans qu’une de ces parties ne soit soumise à l’autre. Si l’accord est impossible, une partie du groupe se sépare de l’autre. Cette scission évite de même toute soumission Dans une société sans Etat le chef n’a pas le monopole de la violence. Son pouvoir est, par conséquent, non coercitif. Il ne possède qu’un pouvoir de convaincre. La conviction apportant l’accord, il n’y a pas de mécanisme de soumission. Cette absence de soumission est plus visible encore dans les cas où une partie du groupe décide de scissionner. Cette prise d’autonomie n’entraîne aucune sanction. Par contre, dans une société dirigée par un Etat, la possession du monopole de la violence donne un caractère coercitif au pouvoir. L’Etat à le pouvoir d’imposer, donc de soumettre. “Le refus de l’Etat, (...) c’est tout simplement le refus de la soumission”.

L’Etat contre la société

L’Etat en kidnappant l’unité de la société et en garantissant son contrôle par la division qu’il y induit “refuse par essence la société primitive (...) La division sociale [entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent], l’émergence de l’Etat, sont la mort de la société primitive”. Il y a donc contradiction entre sociétés primitives et Etat. Clastres interprète cette opposition franche comme un refus conscient en vue de conserver la liberté.
Il semblerait que la tentative de réhabilitation des sociétés non capitalistes ait attendu leur mort... et qu’on ne découvre leur essence que depuis quelques années. Clastres eut la remarquable intelligence de montrer que l’absence d’Etat signifiait une liberté qui nous fait à présent défaut : les sociétés sans Etat sont des sociétés d’hommes libres tandis que nos sociétés étatiques sont celles d’hommes sans liberté. Ainsi s’inverse le rapport traditionnel de ces sociétés aux nôtres. Sur le plan de la liberté, de l’humanité comme du respect de la nature, ce ne sont plus elles qui sont en situation de carence par rapport à nous mais bien l’inverse.

L.

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