réforme de la convention collective 66 : Quels sont les véritables enjeux ?

Vendredi 6 mars 2009, par cnt // Social

Depuis quelques mois, les syndicats patronaux du secteur social repassent à l’attaque sur la réforme de la convention collective de 1966. Notons que cette volonté patronale ne correspond à aucune demande (officielle du moins) des pouvoirs publics, qui sont pourtant les financeurs et décideurs. Une telle initiative pourrait surprendre. En réalité, cela prouve simplement la proximité idéologique entre les patrons (fussent-ils du secteur social) et les décideurs politiques. En effet, la logique globale de la proposition patronale est en parfaite cohérence avec l’évolution du travail social, elle même en lien direct avec l’évolution économique et sociale du capitalisme. Deux grands axes émergent du projet patronal :

D’une part, réduire le coût global de l’action sociale, par la réduction du coût de la masse salariale (diminution du poids de l’ancienneté dans l’évolution des salaires, économie sur les primes de départ à la retraite, de licenciement, ...). Par ailleurs, cette logique est déjà à l’œuvre par la tendance aux fusions ou absorptions entre associations du secteur, permettant ainsi des économies d’échelles. Ce phénomène de concentration prouve, au besoin, que si le secteur social ne crée pas de plus-value, il est tout de même géré selon les normes capitalistes : la dégradation des conditions de travail pour réduire les coûts de fonctionnement. Dans la même veine, la flexibilité comme mode de gestion de la main-d’œuvre fait partie des propositions patronales. D’autre part, on observe dans la proposition la fin du cadre national des salaires. En effet, il est proposé de favoriser les accords d’entreprises, et surtout, d’instaurer une part variable du salaire : une part collective, liée au résultat en rapport aux plans pluriannuels d’objectifs, ainsi qu’une part variable individuelle, en fonction des résultats du salarié. Il ne s’agit ni plus ni moins que de l’instauration du salaire au mérite. Quel est le mérite en cause ? C’est là le nœud du problème. On sait que les financements par les pouvoirs publics sont de plus en plus soumis à la réalisation d’objectifs précis ; et que ces objectifs sont souvent soit irréalisables, soit carrément contraire à toute éthique. En matière d’insertion, alors que le système capitaliste produit un fort taux de chômage structurel et instaure la précarité comme mode général du salariat, on exige du travailleur social qu’il fasse comprendre aux "exclus" qu’ils sont seuls responsables de leur situation. Il ne s’agit donc pas tant d’aider les gens à améliorer une situation difficile que de les dresser à endosser la responsabilité de leur misère, et accepter des emplois précaires dans des conditions indignes. En matière de prévention de la délinquance, quels objectifs seront valorisés ? Le fait de favoriser la répression des jeunes dits "délinquants", souvent paumés au sein d’une société morbide et sans avenir enthousiasmant, en pratiquant la délation auprès des pouvoirs publics ? Leur proposer comme seule perspective d’accepter ces mêmes emplois précaires, sous-payés, indignes ? Leur apprendre à courber l’échine ? "Cette année, tu as remis tant de personnes sur les rails de l’exploitation salariale, tu as bien travaillé, voilà ta prime." Cela pourrait devenir notre lot commun. On le voit bien, le principal enjeu de la part variable du salaire proposée par le patronat du social est de favoriser la docilité des travailleurs sociaux, de les rendre complices des nouvelles modalités de gestion du bétail humain : traitement du chômage (ou plutôt des chômeurs), traitement de la délinquance (ou plutôt des jeunes en galère)...

Il est flagrant que le projet de réforme patronal de la Convention Collective Nationale 66 fait partie d’un tout cohérent, en lien avec l’évolution du capitalisme. La situation devient de plus en plus difficile pour de plus en plus de monde. Nos dirigeants (patrons et politiques) multiplient les injonctions à travailler plus, à se serrer la ceinture, à être obéissant. Ce qui ne manque pas de susciter une colère grandissante parmi les exploités et les opprimés ; du coup, l’appareil répressif et coercitif se renforce afin de maintenir l’ordre. On voit bien le rôle que les décideurs veulent faire jouer aux travailleurs sociaux dans ce sinistre spectacle : celui d’agents au service de l’idéologie dominante, œuvrant au formatage de la population et à la délation des déviants potentiels (c’est-à-dire toutes les classes populaires, dans la droite ligne de l’adage "classe laborieuse = classe dangereuse").

Aujourd’hui, nombreux sont les travailleurs sociaux qui ne comprennent plus le sens du travail qu’on leur fait faire, beaucoup d’entre-eux vivent dans un état de mal-être permanent ; la tendance à analyser cette situation comme étant strictement personnelle est fréquente. C’est pourquoi il importe d’analyser le rôle du travail social dans la société capitaliste, afin de donner un sens politique au malaise vécu. Passer du mal-être individuel subi à la volonté revendicative et collective, à la lutte politique, voilà l’enjeu. Il apparaît que l’éthique basée sur le respect et la dignité des personnes, l’accompagnement à l’autonomie et à l’épanouissement (qui reste, malgré tout, partagée par bon nombre d’entre-nous), entre généralement en contradiction avec les injonctions inhérentes au système capitaliste, fondé sur l’exploitation, l’oppression, la marchandisation généralisée, la réification des êtres vivants... C’est une évidence que nous subissons au quotidien, ainsi des amis ont pour slogans : "Un travailleur social qui ne lutte pas est un capitaliste qui a mauvaise conscience !". A méditer !

Travailleurs sociaux comme "usagers", nous avons tous intérêt à nous opposer farouchement à un tel projet et à la logique qui l’inspire. Pour ce faire, il nous faut créer des espaces de discussion et d’organisation. Discussion, car ce n’est là qu’une attaque parmi d’autres, et il importe de saisir collectivement la logique globale du processus en cours afin que notre combat ait un sens et se poursuive sur la durée ; et organisation, en dépassant les barrières existantes (travailleurs en formation, travailleurs en poste," usagers", ...), car seul un mouvement puissant, rompant avec l’isolement, sera à même de faire reculer un patronat méprisant et arrogant.

Le combat qui s’engage sur la réforme de la convention collective 66 se doit donc, pour avoir un sens réel, de dépasser la simple revendication du sauvetage de cette convention, pour devenir une lutte générale contre l’oppression, pour l’émancipation de tous. Dépasser également les corporatismes dans lesquels les luttes sont trop souvent enfermées, l’action sociale n’étant qu’une partie d’un tout - la société capitaliste - qui nous impose des conditions d’existences toujours plus insupportables. La lutte doit être globale, fédérons les Assemblées Générales de travailleurs en lutte !

Quelle société voulons-nous ? Là est la question !
Contre l’Etat et le Capital : organisons la riposte !

R. de la CNT-AIT Caen.