MAISONS DE RETRAITE, LE SCANDALE CONTINUE

Vendredi 6 mars 2009, par cnt // Santé

Malgré la crise, certains secteurs tournent à plein régime. Avec 700 000 pensionnaires dans toute la France, les maisons de retraite font partie des industries les plus juteuses [1]. Comme dans toutes les entreprises, le bénéfice est fonction de la façon de gérer : plus on serre sur la qualité (repas, hygiène), plus on réduit le personnel, plus ça rapporte. C’est la logique du profit.
le ministère de la santé débordé

A entendre les patrons du secteur, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ils n’ont rien à se reprocher. Tout au plus concèdent-ils qu’une petite amélioration serait utile ici ou là... La situation est bien entendu différente d’un établissement à l’autre, mais elle est rarement aussi idyllique qu’on voudrait nous le faire croire ! Ainsi, pas plus tard que l’an dernier, quelques jours à peine après l’ouverture du "numéro de téléphone national pour les victimes de maltraitance en maison de retraite" [2], les responsables du Ministère de la santé s’écriaient : "On est débordé, c’est vraiment plus que ce que l’on avait imaginé !" [3]. La surprise ministérielle n’étonnera que ceux qui ne connaissent pas ce milieu ou règne la loi du silence [4].

La cnt-ait poursuivie

Il y a deux ans, dans des maisons de retraite de Toulouse, un groupe de salariées qui avait bien compris que la qualité de vie des résidents découle directement des conditions de travail du personnel de service et de soins, un groupe de salariées donc qui souffrait moralement de ne pouvoir accorder à chaque personne âgée toute l’attention humainement souhaitable, avait, par voie de tract, réclamé le renforcement des équipes. Les salariées demandaient aussi la fin des primes à géométrie variable (et le treizième mois pour toutes), la fin des pressions, la réintégration des salariées licenciées... Bref, des revendications syndicales aussi basiques que courantes dans toute entreprise... qui ont déclenché une réaction disproportionnée du patron avec dépôt de plainte pour diffamation ! Comme si on voulait les faire taire... La CNT-AIT, venue en soutien de ces salariées, est également poursuivie. Comme si on voulait nous faire taire... C’est mal nous connaître ! Nous prenons toujours soin de vérifier ce que nous disons [5]. Nous saurons donner à ce procès tout le retentissement qu’il mérite. Nous sommes certains que la population toulousaine sera très intéressée par la découverte des détails de ce qui se passe dans les maisons de retraite !

Des salariées menacées

Voici un exemple de pression aussi inadmissible
qu’infondée, survenue il y a quelques semaines, justement dans une des maisons de retraite qui nous poursuit, et qui démontre comment sont traités les personnels. Un exemple qui, par le ridicule des accusations et leurs conséquences lourdes sur deux salariées mérite à lui seul d’être porté sur la place publique.

Le 17 décembre 2008 donc, deux salariées, de celles qui avaient osé se prononcer pour le renforcement des équipes de soin et d’entretien auprès des résidents, reçoivent chacune une lettre recommandée. Le texte est une exécution en bonne et due forme : "Nous avons le regret de vous informer que nous envisageons de procéder à votre licenciement". Avec, pour finir, un gros coup de massue sur la tête : "compte tenu de la gravité des agissements qui vous sont reprochés, nous vous notifions par la présente lettre, une mise à pied conservatoire immédiate, jusqu’à la décision définitive qui découlera de l’entretien".

Aussitôt les rumeurs de maltraitance les plus folles (lancées par qui ?) courent dans la résidence. Une collègue appelle pour leur dire qu’elles vont être virées et même poursuivies au pénal [6]... la situation est grave. Les deux salariées se demandent bien qu’est-ce qu’on peut leur reprocher. Elles sont très engagées dans leur métier, très proches des personnes âgées. Elles "repassent" dans leur tête tout ce qu’elles ont fait depuis des mois. Elles ne trouvent rien. N’empêche que, pendant toute une semaine, devant des accusations aussi lourdes, elles se rongent le sang. En attendant, pour décembre, elles n’ont qu’un demi-salaire. Ce qui veut dire, quand on est payé autour du smig, qu’une fois le loyer réglé, celle des deux qui vit seule n’aura même pas de quoi manger. Bonnes fêtes quand même !

le coup de la guirlande rouge

L’entretien est fixé au 30 décembre 2008. L’employeur est représenté en force : le directeur de la résidence (Monsieur J.D.), l’adjointe au Directeur des ressources humaines de la chaîne (Mme B), le médecin coordonnateur (Dr B). Et là, après des considérations fumeuses sur un bip soi-disant tombé d’un lit une nuit (mais qui a tout de même servi pendant cette même nuit) la "grosse voix" de l’une des employées (ça ne s’invente pas !), le "caractère" (supposé autoritaire) de l’autre, elles apprennent, enfin, quel est le "crime" qui leur est reproché, quel est le seul élément matériel du dossier, ce qui justifie une menace de licenciement et une suspension de salaire : avoir éteint, en pleine nuit, "contrairement à la volonté de la résidente" une guirlande clignotante rouge extrêmement agressive !

Pour souligner l’inanité de l’accusation ajoutons qu’une des accusées déclare bien avoir éteint la guirlande mais qu’elle a, en même temps,, allumé la lumière de la salle de bain et laissé la porte entr’ouverte pour que la résidente ne soit pas dans l’obscurité. Fin de l’entretien.

Les deux salariées apprennent qu’elles auront la réponse "dans quelques jours". Elles restent mises à pied, et donc toujours sans un centime de revenu. Que ce soit la veille du réveillon ne gêne manifestement pas l’employeur. Il a tout son temps, lui.

des conséquences
dramatiques pour les salariées

Elles, elles "craquent" : après l’angoisse de l’attente, l’angoisse de ne pas pouvoir faire face aux remboursements de prêts au mois de décembre. La peur de l’huissier. Les "négociations" le couteau sous la gorge avec la banque (et les frais avec). L’impossibilité d’offrir un noël correct, faute d’argent, au petit pour l’une. Les "fêtes" passées seule, sans ressource, pour l’autre. Le sentiment de s’être dévouées depuis toujours aux personnes âgées et d’être méprisées, humiliées par des accusations aussi débiles. Le regard des collègues (qui n’ont que les rumeurs mal intentionnées, les deux salariées ne pouvant mettre les pieds dans l’entreprise pour se défendre)... ça fait vraiment beaucoup. Il y a effectivement de quoi craquer.

Le patron baisse pavillon

Ce n’est que le 6 janvier que les accusées reçoivent, il était temps, une lettre.

Pour l’une, après deux pages de baratin, le patron est bien obligé de constater qu’il n’a rien à reprocher et qu’il "renonce à la procédure de licenciement engagée". Son salaire de décembre lui sera totalement payé (avec retard). Elle doit reprendre immédiatement le travail.

Pour l’autre, plus isolée (est-ce un hasard ?), après un courrier tout aussi vide, c’est la sanction financière déguisée, avec perte de la prime pour travail de nuit (du fait du passage obligé au travail de jour) et éventuellement réduction des horaires. Bref, cette femme sans autre ressource verrait son salaire largement amputé, ce qui, compte tenu de ses charges, ne lui laisserait pas de quoi vivre. Elle est effondrée.

Heureusement, depuis le début de l’affaire, elle et sa collègue sont discrètement mais solidement soutenues. Nous lisons donc le courrier avec elles : il serait à rire si ce n’était dramatique. Tout d’abord "son" courrier est largement un "copier / coller" du courrier reçu par sa collègue. Or, elles n’ont pas fait les mêmes choses, pas dit les mêmes choses. Ainsi, nous relevons une accusation mensongère à son encontre : on lui reproche explicitement d’avoir éteint la fameuse guirlande clignotante alors que c’est sa collègue qui a l’a éteinte. Et, ce n’est pas, pour rester poli, la seule "distorsion" de la réalité. Mais ça n’a pas l’air de perturber beaucoup l’employeur. Il ne se gêne même pas pour donner une liste des présents incompléte !

Devant ce galimatias, forte de son bon droit, elle refuse la "proposition" de réduire son salaire et demande à être réintégrée purement et simplement. Bien obligée, du fait de la vacuité abyssale du dossier, la direction baisse pavillon. Elle est normalement réintégrée [7]. La procédure est abandonnée. Elle perçoit son mois de décembre complet avec retard.

une démonstration

Résumons : évoquant de soi-disant "agissements" (le mot n’est pas neutre), l’employeur se permet de menacer deux salariées de licenciement. Il les met à pied : il leur coupe de moitié leur salaire en pleine période des fêtes (est-ce un hasard ?). Il les garde, toujours sous la menace de sanctions, une vingtaine de jours pour l’une, pratiquement un mois pour l’autre avant de reconnaître leur innocence pourtant flagrante (pourquoi un tel délai ?). Les conséquences financières et médicales sont désastreuses pour les salariées (les deux tombent en dépression grave). Tout cela, sans aucune raison !

Et ce n’est qu’un cas parmi tant d’autres... qui démontre, à la fois, comment ça se passe en réalité dans les maisons de retraite et comment, en restant unis, on peut faire fléchir l’employeur. Qu’on se le dise !

F.

[1Au moins tant que les résidents ont les deux ou trois dizaines de milliers d’euros qu’il leur faut au minimum par an pour être "accueillis"... ou que leurs enfants peuvent cracher au bassinet.

[2Qu’il soit nécessaire d’ouvrir un numéro national sur les maltraitances en maison de retraite permet de mesurer l’ampleur du problème.

[3Citation extraite de "Aujourd’hui en France" du 25 février 2008.

[4Voir dans Anarchosyn-dicalisme ! n° 110 : "Maisons de retraite, la maltraitance est institutionnelle"..

[5Ainsi, la réunion publique que nous avions organisée sur le problème en général des maisons de retraite a donné lieu à un véritable florilège de témoignages de professionnels mais aussi des familles présentes...

[6Apparemment, la menace (ou le dépôt) de plainte, les procédures abusives de licenciement sont, pour certains, du ressort de la gestion du personnel...

[7Après son congé de maladie.