LA REVOLUTION QUI VIENT ?

Samedi 14 février 2009, par cnt // Crise

Cela semble entendu : 2009 sera une année catastrophique. De Le Pen à
Besançenot en passant par Bayrou, ils nous disent tous en cette fin
d’année que, soit les choses iront mal, soit elles iront très mal... Les
mêmes qui, à gauche, forts de leurs reliquats d’analyse marxiste, nous
annonçaient que la crise financière était une crise comme une autre ou
qui, à droite, avec le plus grand culot nous garantissaient qu’elle était
derrière nous, ont brutalement changé d’avis. Désormais, nous sommes priés
de penser que nous vivons dans un monde quasiment pré-apocalyptique. Quand
les croire ?

CROIRE OU NE PAS CROIRE, VOILA LA QUESTION

Pour notre part, la méfiance que nous portons à ces professionnels du
mensonge, même si leurs récents propos semblent aller dans le sens de ce
que nous avons écrit voici quelques mois ici même, nous pousse à décrypter
le "pourquoi" de cette dramatisation soudaine du discours politicien. Les
lecteurs de "Anarchosyndicalisme !" , qui se souviennent de nos
précédentes analyses sur la période savent que nous pensons
qu’effectivement les temps ont changé [1].

 Au cœur d’un système qui avait décrété au début années 90, par la voix
des "intellectuels" à sa solde, "la fin de l’histoire", les révoltes se
succèdent depuis 2001 dans le monde. Elles ne cessent de nous démontrer
les fragilités étonnantes du système. Nonobstant, il importe de préciser
que, de l’Argentine de 2001 à la Grèce 7 ans plus tard, ces révoltes n’ont
abouti, au mieux, qu’à des reculs tactiques du pouvoir, jamais à une
défaite de ce dernier.

 Autre signe du changement, dans les entreprises comme dans les quartiers,
nous constatons qu’il est de plus en plus facile de favoriser l’émergence
de discussions collectives dans lesquelles se manifeste un état d’esprit
bien différent. Le contexte socio-économique a fait que, ce qui était en
2007 à peine perceptible (et que nous avions alors décrit comme une perte
d’adhésion au système), est bien plus présent maintenant : une perte de
confiance massive dans les soi-disant bienfaits du capitalisme et de
l’Etat, dont le premier apparaît clairement comme une association de
malfaiteurs et le deuxième comme une clique de menteurs à leur service.
Cette perte de confiance qui e se généralise à grande vitesse est une
caractéristique forte de la crise actuelle.

CRISE DU CREDIT ET CRISE DU CREDO

Par un phénomène d’interaction entre les faits et leur ressenti, la crise
du crédit est devenue une crise du credo capitaliste et étatique. Le
maintien ou la destruction de ce credo est en fait le véritable enjeu du
combat qui va se livrer dans les prochains mois. Le pouvoir l’a compris,
d’où sa nouvelle stratégie.

 Car, le pouvoir le sait aussi bien que nous : les éléments matériels
objectifs d’une situation sociale et économique, même les pires, ne
suffisent pas à déclencher un mouvement radical, loin de là. Il y a
longtemps sinon que les populations des "pays pauvres" se seraient
émancipées du joug qu’elles subissent.

 A l’exception des psychopathes et des imbéciles (exception d’autant plus
notable qu’elle est tout de même fréquente), les hommes de pouvoir se
rallient à ce qu’exprimait déjà Cicéron, à savoir que "L’épée doit céder
devant la toge". S’ils ont toujours recours à l’épée pour s’imposer, ils
se maintiennent par le discours idéologique ; bien qu’ils aient souvent la
suprême habileté de se prétendre hors de toute idéologie en prétextant que
les contingences matérielles sont le socle de leurs décisions. C’est
pourquoi l’élément fondamental de toute perspective révolutionnaire -
au-delà de la simple révolte - est l’idéologie. Aujourd’hui plus que
jamais, les anarchosyndicalistes doivent donner la priorité à ce combat
idéologique.

 Par son retournement brutal de discours, basculant tout aussi unanimement
que brutalement de la tranquillisation au catastrophisme, le pouvoir nous
montre tout simplement qu’il a élaboré une nouvelle stratégie pour
sauvegarder ce qui est pour lui essentiel : son crédit moral auprès des
populations. S’il cherche à propager la peur, ce n’est que pour mieux le
restaurer.

GESTION DE LA CATASTROPHE

Nous entrons donc ici sur un terrain qui, pour récent qu’il soit, ne nous
est pas inconnu. Par un mécanisme de retournement, l’État tente
d’apparaître comme le garant de notre sécurité économique, sociale et
personnelle alors qu’il en est le grand fossoyeur.

 Nous avions déjà touché quelques mots de ce procédé à propos de la
catastrophe technologique qui a dévasté Toulouse en septembre
2001(explosion de l’usine AZF - Total) ainsi que de celle survenue en 2005
en Louisiane : "... la débilité des discours de la gauche et de l’extrême
gauche", écrivions-nous, consiste "à réclamer plus de moyens pour l’État
afin qu’il assume la protection des habitants. Non seulement ces moyens
sont corrélés à la croissance du capitalisme, et donc
justifient son développement (et avec ce développement, augmente le risque
technologieque industriel) mais de plus ils sont confiés à des
bureaucraties qui invariablement les utilisent pour accroître leur pouvoir
de répression dont les victimes de catastrophes sont souvent les premières
à souffrir. Dès lors, le Risque planant lourdement au-dessus de nos têtes
 ; nos maîtres apprentis sorciers, incapables de prévoir où et quand le
ciel tombera, en sont réduits à une prévention à l’aveuglette. Cette
absence de politique d’anticipation s’accompagne par contre d’une
stratégie de communication musclée et d’un retour massif des forces de
répression sur le terrain dès que le premier danger est passé. La
proclamation urbi et orbi de la présence multiforme des risques cherche à
enfoncer les populations dans l’angoisse et la résignation, tout comme la
sur-présence policière cherche à briser les velléités de rébellion. Notre
avenir ne nous appartiendrait pas plus que notre présent, notre futur se
conjuguerait inéluctablement avec une apocalypse à épisodes, voilà ce dont
nos excellents maîtres voudraient nous convaincre. Il est encore temps de
lever les hypothèses que ces apprentis sorciers font peser sur notre
avenir, de choisir une autre voie, d’oser un autre futur."[N°92, automne 2005. Lire également "La gestion de la crise comme
normalité sociale"
]

René Riesel et Jaime Semprun dans un récent ouvrage [2] ont fort à propos
approfondi ce thème et démontrent comment à partir du désastre écologique,
le pouvoir, qui a fomenté ce désastre, est finalement parvenu, grâce aux
réformistes, à renforcer ses mécanismes de domination et à créer de
nouvelles sources de profits. Citons-les :

 "Un accord à peu près universel s’est donc instauré en quelques années,
parmi les défenseurs de "notre civilisation" sur la nécessité d’une
gouvernance renforcée face à la crise écologique totale, et il faut en
conclure qu’est en train de se refermer la parenthèse "néolibérale"
pendant laquelle le capitalisme avait restauré la rentabilité de ses
investissements industriels en diminuant drastiquement non seulement ses
coûts salariaux mais aussi ses faux frais étatiques. On a parfois voulu
dater précisément ce retournement de tendance et le faire remonter à
l’année 2005, (...) Mais en réalité la collaboration ouverte entre
associations écologiques, ONG, entreprises et administrations remonte dans
certains secteurs aux années quatre vingt dix."

LA "MORALE" AU SECOURS DES CRIMINELS

La prétention de "sauver la planète" est la clef de voûte du discours du
récent virage écologique, il en résulte l’extension des pouvoirs
réglementaires de l’Etat et la naissance du "capitalisme vert",
c’est-à-dire que se sont les coupables des crimes contre la nature qui
sont maintenant appelés à soi-disant la défendre en continuant de réprimer
les populations et de les exploiter... Le résultat réel est que, chaque
année, le bilan écologique mondial est plus mortifère que le précédent.
Dans la crise économique actuelle, le discours central consiste à
"moraliser" le capitalisme, c’est-à-dire à remettre en selle un état
protecteur et un capitalisme "propre". Le premier "nettoyage" consiste à
blanchir les responsables des crimes et délits commis contre les hommes et
la nature.

 Demander à gagner 300 euros de plus par mois, promouvoir la figure
mythique de l’entrepreneur schumpetérien ou bien nationaliser les
banques,... tous ces propos tenus par les réformistes et les gauchistes,
se déploient dans le cadre d’un Etat qui se redonne ainsi, à bon compte,
une image patriarcale nécessaire à la conservation de ses prérogatives.
Et qui, surtout et tout d’abord, garantit la pérennité du système
capitaliste. C’est ni plus ni moins que favoriser le retour en force du
"credo" en ce couple infernal et criminel, responsables de la situation
actuelle, le capitalisme et l’Etat . C’est le but de la stratégie du
pouvoir qui dés à présent se met en œuvre dans les hautes sphères avec la
complicité des réformistes.

 Le procédé est tout de même un peu grossier : dans un premier acte, on
nous agite sous les yeux une série de gesticulations aux "sommets" (G 8, G
20 et autres Grenelles de l’environnement). Il s’agit simplement de faire
un peu de mousse. Comme les possédants savent que cela ne suffira pas, ils
lancent le deuxième acte : face à la montée de la contestation dans le
monde entier, ils feront monter en ligne des "syndicats" ici, des
mouvements religieux ou nationalistes ailleurs. L’objectif est simple
donner aux gens quelques illusions, puis les décevoir en espérant que cela
leur ôtera toute confiance en eux-mêmes. Les syndicats grecs ont joué ce
rôle à la perfection. Ceux de France le joueront tout aussi bien : une
première journée de démoralisation est déjà prévue par les centrale
syndicales pour ce 29 janvier 2009. Complément indispensable au petit
ballet syndical : les médias. Ils persisteront dans leur stratégie
inébranlable : promouvoir l’insignifiant afin de faire diversion et
occulter les véritables enjeux [3]. Le tout, pour le pouvoir, est de
convaincre qu’il est la seule protection possible et que les gens, par
eux-mêmes, ne peuvent rien. Exactement le contraire de ce que nous
pensons. S’il parvient à convaincre, alors la voie lui sera ouverte pour
un "changement dans la continuité", c’est-à-dire, pour poursuivre la même
politique destructrice, au profit des mêmes [4], avec une coloration
politique en apparence différente.

 Voilà, dans les grandes lignes, le plan de bataille du pouvoir pour les
mois à venir. Voilà ce à quoi il faut s’opposer. Voilà quel défi
formidable se pose aux révolutionnaires dans un combat inégal mais dont,
pourtant, on ne connaît pas l’issue, tant les failles de ce plan de
bataille sont nombreuses et le contexte instable.

DELENDA CAPITALISMO

Car nous pouvons l’affirmer, dans une période comme celle que nous allons
vivre le rôle de chacun sera prépondérant. Nous entrons dans un temps où
le pouvoir va montrer des signes de faiblesse, des signes de recul et des
contradictions qui seront, pour partie, la conséquence du virage
idéologique qu’il espère négocier. Au fur et à mesure que le
mécontentement va grandir, un fossé va se creuser entre la force de la
colère populaire et les atermoiements du pouvoir. Ce sera pour les
révolutionnaires un espace d’action, infiniment riche de discussions, de
diffusion d’idées et de possibilités. En France dés la rentrée de janvier,
dans les écoles, dans les entreprises, dans les lycées, un peu partout,
des assemblées, des rencontres, vont se succéder. Les esprits sont de plus
en plus ouverts, aussi est-ce un moment où ce que l’on a à dire, ce que
l’on a à proposer, importe plus que le nombre.

 Le capitalisme ne se moralise pas. C’est contraire à sa nature.

Le capitalisme est un système d’exploitation qui repose, comme l’Etat son
bras armé, sur un mythe. Ce mythe est à détruire : il faut le met-tre en
accusation, énoncer sans relâche ses crimes et forfaits, éventer sa nature
profonde.

 Au milieu de la foule de détails qui vont surgir des revendications

(voire des contradictions inhérentes à tout mouvement populaire), nous
devrons encore et toujours nous recentrer sur le contexte pour
contrebattre la stratégie du pouvoir : d’une part, accuser et dénoncer les
responsables politiques et économiques de la situation, s’appuyer sur les
faits qui, au quotidien, nous montrent à l’évidence que le pouvoir a perdu
toute mesure. En un mot, l’empêcher de donner le change en
changeant simplement de masque. D’autre part, il faut replacer chaque
lutte dans le contexte de combat idéologique global qui concerne toute la
planète. Avec de telles perspectives, on sort de la glu du quotidien, on
voit que l’on est pas isolé et on insuffle ainsi non pas la peur mais le
courage nécessaire à la mise en œuvre des capacités collectives.

Des militants cnt-ait

[1Quelque chose est en train de changer" était justement notre titre de
couverture au printemps 2006, n°95

[2Catastrophisme , administration du désastre et soumission durable",
Réné Riesel et Jaime Semprun, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances ,
2008

[3Pour un approfondissement de cette notion : Cornelius Castoriadis,
"La montée de l’insignifiance, Les carrefours du labyrinthe 4", Essais,
Points.

[4Les récents propos de Warren Buffet (deuxième fortune du monde après
Bill Gates) dans le magazine américain Forbes nous éclairent sur cet enjeu
autour du catastrophisme et des habits neufs du capitalisme : "Tout va
très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi
prospères. C’est une guerre de classe et c’est ma classe qui est en train
de gagner".