Propos sur la précarité

Jeudi 13 novembre 2008, par cnt // Chomage/précarité

Dans ce pays en 2006, on comptait trois millions de personnes touchées par la précarité (dont 800 000 stagiaires), sans manquer d’y rajouter 1,2 millions de salariés contraints au sous-emploi et 3,4 millions d’allocataires de minima sociaux.

Qu’est-ce que la précarité ?

Elle nous renvoie à cette époque du travailleur journalier attendant de très longues heures pour décrocher une embauche auprès du contremaître. Il n’est plus à douter que celle-ci est devenue le moteur de l’histoire du capitalisme occidental. Il va sans dire que la précarité est un vecteur normatif sur le plan de la socialisation de la force du travail. L’intérimaire est une figure nomade qui va sans cesse d’une entreprise, d’une unité de production à une autre (la flexibilité), voire d’un site à un autre (l’externalisation).
Dans un premier temps, petit à petit, elle a réussi à s’imposer comme le nec plus ultra de la gouvernance de l’appareil de production (le secteur nucléaire a été le champ d’application expérimental) avant de conquérir tous les plans de l’existence, que l’on peut traduire par le délitement du lien social. Quelle plus parfaite illustration que cette maxime, "Tout est précaire", de Laurence Parisot du MEDEF, teintée d’un cynisme hors pair, notifiant le cri de victoire de la réaction.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre ces deux simples exemples très évocateurs : la réception du SMS pour aller en mission et la recherche par Internet pour décrocher un emploi. Bien sûr, il faut traverser au préalable avec succès une présélection dictée par les DRH et les cadres sondant l’employabilité de l’individu : être corvéable à merci suppose le profil-type avec le sourire, c’est une règle d’or.

Ainsi, tous nos moindres faits et gestes se doivent au maximum d’être calculés et anticipés, si l’on veut être reconduit dans ses contrats de missions. Désormais, nous sommes à chaque instant des entrepreneurs et des gestionnaires qui se doivent d’être rentables afin de répondre et de se soumettre à la discipline de la trinité : productivité, profit et croissance (au nom de la sainte guerre économique que livre le capitalisme). Dans la grande distribution du bricolage, la moindre erreur de jugement au cours d’un inventaire est sanctionnée d’un renvoi sur-le-champ. D’un coup de crayon, la secrétaire zélée rayera votre numéro (en l’occurrence T6) des effectifs de la journée. On fera comprendre à l’intérimaire qu’il n’est pas dans son intérêt qu’un rapport remonte à l’agence. Dans ce cas-là, il vaut mieux déchirer son contrat de mission en douce. Ne parlons même pas du manque de sécurité dans certains cas précis (absence de casque, par exemple).

Et, pire encore, la perception et la représentation du temps se trouvent complètement métamorphosées, jusqu’à en perdre la maîtrise : mobile, mobilisable et démobilisable du jour au lendemain, de la seconde à la minute. Ce n’est plus un temps dicté par le rythme de la nature, ni par les horloges apparues en nombre au XVIIIe siècle, mais bel et bien par les besoins de la production marchande ("flux tendu", etc.). Si on tient compte que l’Internet et le téléphone portable imposent et structurent un rapport à l’immédiateté, interférant sur la capacité à se projeter dans le futur, nous sommes dans un temps complètement fragmenté et paradoxal dans lequel le court et le long terme sont indifférenciés. Sans y prendre garde, ces prothèses communicationnelles concourent sournoisement à l’instauration d’un contrôle social qui se généralise et se banalise : connaître le lieu où l’on se trouve à tout instant. La précarité acte un brouillage de la frontière entre la sphère privée et publique qui entérine un état permanent d’attente, engendrant de la fatigue et du stress, quand ce n’est pas simplement de la peur et de l’angoisse : vivre sous la menace d’un blanc sur son C.V. et de la remarque qui en découlera lors de l’entretien pour inhiber le candidat en le plaçant dans une position de faiblesse (technique de recrutement).

Quelque part, le C.V. a remplacé le carnet de l’ouvrier. Celui-ci vaut des stages ou des ateliers divers où l’occasion est donnée aux participants (chômeurs et intérimaires) de confronter leur expérience (de la scolarité à leur entrée et parcours sur le marché du travail) en s’annotant pour qu’ils le remettent en bonne et due forme. Présenté des fois sous l’habit du travailleur social, l’animateur (ou l’animatrice) - ayant fait ses armes en tant que DRH - saura user sciemment, sauf à l’insu de son plein gré, de la violence symbolique. Savoir se vendre, telle serait cette "éthique" basée sur le recours au sentiment de pitié.

N’omettons pas que la précarité engendre quelque chose de tout aussi préjudiciable comme la mise en concurrence brutale et directe de l’intérimaire qui vend sa force de travail, même si l’intérimaire jaune s’accommode parfaitement de cette situation ; tandis que les agences d’intérim savent s’entendre pour appliquer une clause de non-concurrence dans l’obtention des parts de marché : c’est-à-dire qu’un intérimaire ne peut postuler pour un poste d’ouvrier spécialisé en passant par deux agences d’intérim pour la même usine d’agroalimentaire par exemple. Elles se partagent donc les secteurs de l’appareil de production par des antennes (l’agroalimentaire, l’automobile, le bâtiment, le secrétariat, etc.). Les agences d’intérim sont en vérité des annexes de réseaux ou de groupes d’entreprises qui peuvent placer des fonds pour se servir directement à volonté en main-d’œuvre. Elles ne sont que l’extension du conglomérat et de l’oligopole, d’où l’intérêt de connaître le montage juridique et d’ouvrir les livrets de compte pour mettre fin à l’opacité. En faisant déjà œuvre d’officines de placement, elles concurrencent l’ANPE et la poussent vers sa restructuration et son démantèlement. C’est l’intérim nouvelle génération avec son marketing glamour !

Petite remarque : l’intérimaire n’est pas une figure unifiée ou un corps social monolithique, le "précariat". Ce dernier ne s’est pas également substitué par excellence au salariat de type ouvrier-masse des grandes usines, en particulier de l’automobile des années 70, comme certains aimeraient à le théoriser. La composition sociologique de l’intérimaire est relativement complexe puisqu’elle comprend tous les secteurs en incorporant l’intérimaire non-qualifié (l’ouvrier spécialisé, l’employé, ...) et l’intérimaire qualifié (l’ouvrier qualifié, le petit chef et même le cadre). De plus, ces deux catégorisations se subdivisent en d’autres, telles que l’intérimaire transitoire, occasionnel et régulier, selon plusieurs critères : la fluidité de l’offre et de la demande qui pèse sur le volant des commandes, l’annualisation du temps de travail, les contraintes de la force de travail (l’arrêt maladie, l’usure...) ainsi que sa valeur, qui reste encore trop élevée face à la concurrence des PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale) et des NPI (Nouveaux pays industrialisés).

Le mouvement de lutte contre le CPE/CNE de 2006 a sonné comme un coup de semonce. Devant ce danger, l’ordre du discours de la classe dominante (les bourgeois, les patrons, les parvenus, les politiques,...) s’est replongé dans celui des moralistes-mercantilistes, des évangélistes et des méthodistes : se lever tôt, trimer dur, ne pas rester à ne rien faire, le temps est précieux, et c’est de l’argent... N’a-t-on pas entendu, de droite et de gauche sur l’échiquier politique, qu’il fallait réhabiliter le travail ? Ce n’est pas trop grave pour le syndicalisme réformiste, si cela suppose la flexi-sécurité. Le contraire n’est pas étonnant quand on sait que celui-ci a signé tous les accords de restructuration. Ce n’est que la faillite du socialisme réformiste et de ses variantes, qui croient encore inscrire le progrès dans l’évolution du capitalisme et son développement incessant des forces productives, cet avatar historique d’un certain matérialisme historique étroit.

S’il ne veut pas rester en porte-à-faux, l’anarchosyndicalisme se doit de continuer à s’armer théoriquement en discernant tous les aspects de la précarité et du capitalisme. Cependant, la rationalité et la pertinence de l’analyse politique ne suffisent pas à être comme un poisson dans l’eau parmi la masse. Il s’agit bien de susciter le désir de contestation de cet état de fait qu’est la précarité et, au-delà, le salariat lui-même avec tout ce qu’il véhicule et engendre : abrutissement, épuisement, irritabilité, etc. Car l’anarchosyndicaliste est un agitateur qui sait que le trouble social est une aubaine pour le caractère spontané de la lutte : les récents débrayages nous en fournissent la preuve éclatante, malgré l’aspect trade-unioniste de la revendication immédiate. Ils ont au moins le mérite de briser la résignation ambiante.

Voilà bien qui mérite de remettre à l’ordre du jour trois questions essentielles : A quoi sert le travail en acte et puissance ? Quelle est donc sa finalité (et, par-là même, la nôtre) ? Ne saurait-il se réduire qu’au salariat ? Cela suppose de définir la richesse et la pauvreté...

Paul-Anton, CNT-AIT de Caen