Galice (Espagne) : Amis de la patrie, ennemis des travailleurs

Jeudi 13 novembre 2008, par cnt // Nationalisme / Identité / Religion

Tous les 25 juillet a lieu, dans la Communauté autonome de Galice (au nord-ouest de l’Espagne), la commémoration de la "fête de la Galice" qui est pour certains, avec plus d’emphase, la "fête de la Patrie", et pour les catholiques, jamais en reste dans la région, la "fête de l’apôtre St Jacques". Ce jour-là est particulièrement mis à profit par les partisans du "Galicianisme" pour essayer de convaincre les égarés (qui sont nombreux de toutes parts), de l’excellence des surhommes nationalistes galiciens du début du XXe siècle et de la mauvaiseté intrinsèque des madrilènes et plus généralement des castillans tout comme des andalous et natifs des autres régions d’Espagne, sans oublier la merveille que constitue le simple fait d’être né Galice... et la difficulté dans laquelle "nous nous trouvons à cause des espagnols", etc.

Depuis qu’ils sont au pouvoir et qu’ils tiennent le Gouvernement de Galice, les nationalistes galiciens n’arrêtent pas de privatiser des services pour les concéder à leurs camarades de parti et financer les pots-de-vin de leurs acolytes (pratiques qu’ils ne se privaient pas de dénoncer, lorsqu’ils étaient dans l’opposition, chez le chef du gouvernement d’alors, Fraga, certes galicien mais partisan de l’Etat espagnol). Dans le même temps, ils réalisent l’objectif de leur politique culturelle nationaliste qui est de créer de toutes pièces des signes d’identité. Rien de tel pour cela que de promouvoir un réseau d’écoles exclusivement en patois galicien ("galescolas") dans lesquelles, dès le début, tous les enfants apprennent l’hymne de Galice et la vie, les œuvres et les miracles des saints de la tribu galicienne ; tout ça pour fabriquer la "Patrie".

Le discours du nationalisme galicien idolâtre deux figures emblématiques, deux politiciens du début du XXe siècle : Alfonso Rodriguez Castelao et Alejandro Boveda. Ce faisant, il construit une image idéalisée et totalement fausse des deux héros. Quelques épisodes de la vie des saints, que les nationalistes galiciens tentent de passer habilement sous silence, que nous avons retrouvés dans la presse de l’époque, permettront de fixer les idées.

Alfonso Rodriguez Castelao

Ce chantre des libertés régionales, de la beauté des "langues minoritaires", de la nécessité de l’autonomie, ce politicien qui fustigeait l’horrible Etat espagnol (pour nous effectivement horrible, comme tous les Etats et toutes les nations) n’a pas vacillé une seconde à montrer la réalité de ses convictions quand les circonstances historiques effleuraient son portefeuille de nanti.
C’est un journal de son bord, "Le Peuple Galicien", qui nous l’apprend, dans son édition du 17 octo-bre 1934, p. 11. Qu’y lisons-nous ? Que monsieur Alfonso Rodriguez Castelao vient de verser, avec d’au-tres richards de sa ville et toute la "jet society" espagnole, une contribution pécuniaire volontaire aux forces de l’ordre pour les récompenser de leur action. Quelle noble action A.R. Castelao récompense-t-il de ses deniers ? Avoir écrasé le peuple ouvrier asturien révolté. Qu’elles forces de l’ordre récompense-t-il ainsi ? Serait-ce au moins une police asturienne ? Que nenni ! Il s’agit de l’armée de l’Etat espagnol, commandée par un général dont l’ultranationalisme espagnol n’a jamais fait le moindre doute : Francisco Franco !

Que s’était-il donc passé dans les Asturies ? Dans l’unité à la base, les militants de la CNT et de l’UGT (centrale alors socialiste) s’étaient lancé dans une révolution sociale à l’échelle de toute la région asturienne. Ils se révoltaient contre le patronat et contre l’Etat (en occurrence, l’Etat espagnol, puisqu’il n’y en avait pas d’autre). La répression, menée par Franco (qui, ironie du sort, était galicien lui aussi), fut particulièrement sanglante.

En toute logique, un régionaliste de conviction aurait dû soutenir les Asturiens puisqu’ils s’attaquaient à l’Etat central (même sans être eux-mêmes régionalistes). Il n’en a bien sûr rien été. Et il y a pour cela une bonne raison : au-delà du rejet de l’Etat espagnol, ce que les travailleurs asturiens voulaient faire, c’était une révolution sociale qui abolisse l’exploitation. Il y avait danger pour la bourgeoisie. Et la bourgeoisie, galicienne ou pas, sait être pragmatique : elle a jeté aux orties les oripeaux des "valeurs régionalistes" le temps qu’il faut, et le saint homme du régionalisme galicien n’a pas vacillé une seconde à apporter tout son soutien moral et financier à l’horrible Etat centralisateur espagnol.

Ce n’est pas d’ailleurs-là le seul appui que le chef historique du régionalisme galicien ait apporté à ce même Etat. Ainsi, le journal régional de la CNT de Galice du 25 mars 1933 dénonce le vote des cinq représentants du parti galicien à la chambre des députés espagnols (l’un d’entre eux étant bien sûr notre Alfonso Rodriguez Castelao), un vote ultra-espagnol : il s’agissait ni plus ni moins que d’accorder toute la confiance à l’Etat centralisateur espagnol dont l’armée devait met-tre à feu et à sang le village de Casas Viejas pour réprimer le soulèvement des paysans sans terre de ce coin d’Andalousie.
Ça, c’est le A.R. Castelao dont les enfants des "galescoles" n’entendront jamais parler, et pourtant, c’est le véritable !

Alejandro Boveda

Alejandro Boveda est la deuxième grande figure du nationalisme galicien, lui aussi est une sorte de légende. Le saint homme était, sur le plan professionnel, inspecteur en chef de l’administration des impôts (celle que les régionalistes d’aujourd’hui appellent "administration des impôts de Madrid qui exploite la Galicie"). On lui connaît deux autres titres de gloire : il fut fondateur de la Caisse d’épargne de Pontevedra (c’est fou, cet intérêt constant des politiciens pour les questions d’argent...) et membre de la Chorale polyphonique de Pontevedra (une chorale très sélect). C’est peu, mais apparemment, les nationalistes galiciens n’ont pas trouvé mieux. Il faut donc qu’ils s’en contentent.

Le 17 août, jour où il fut assassiné par les franquistes, est devenu "Journée du martyre galicien". Et la prétention des régionalistes est qu’il représente à lui seul, qu’il capitalise en quelque sorte, l’ensemble des victimes que fit le franquisme en Galicie après 1936. C’est un hold up sur l’histoire. C’est faire comme si toutes les victimes de la sauvagerie franquiste avaient été des régionalistes, comme si n’avaient été réprimées que les velléités d’autonomie ! Il s’agit-là d’une attitude clairement révisionniste. S’il est indéniable que les franquistes fusillèrent des régionalistes galiciens pour ce simple motif, il faut rappeler que leur nombre dépasse à peine la soixantaine pour toute cette vaste région. La répression fut beaucoup plus massive et sanglante à l’encontre du mouvement ouvrier, tout particulièrement des anarchosyndicalistes. Ainsi, dans la seule ville de A Coruña, 150 militants de la CNT furent assassinés par la police et l’armée de Franco pour le simple fait d’être anarchosyndicalistes. Vouloir réunir toutes les victimes du franquisme sous le drapeau galicien, plus ou moins marqué de l’étoile rouge du marxisme, est une escroquerie de plus.

Dernière précision sur ces points : en un temps ou les nouveaux régionalistes, du moins ceux qui se réclament des idées libertaires, tordent l’histoire pour tenter de faire accroire que "la CNT de 36" soutenait le régionalisme, il est nécessaire également d’apporter un document d’époque qui vient démentir vertement cette assertion. Nous le trouvons dans le périodique "CNT" du 24 juillet 1933. Y est relaté un meeting d’Alfonso Rodriguez Castelao ainsi que le sabotage organisé que lui oppose la militance cénétiste qui l’interrompt aux cris de "Tu es comme les autres politiciens, un farceur", "Jésuite", "Tu dis qu’il faut acheter les tissus en Angleterre, mais tu manges dans un banquet organisé par les industriels catalans du textile", "Tu as voté la confiance à l’Etat et pour les jésuites"... Et le journal "CNT" de conclure "Le masochiste Alfonso Rodriguez Castelao a dû écouter tout cela et plus encore. Le pauvre ! Lui qui croyait que nous ignorions ses "faiblesses" et ses trahisons. Il a été bien détrompé."

Reste maintenant à détromper ceux qui, en toute naïveté, prêtent foi aux balivernes patrioticardes.

(D’après l’article "Amigos de la patria, enemigos del pueblo", de Juan Armada, publié par "CNT", octobre 2008)