AH ! CA IRA (A PROPOS DES PRETENDUS PRIVILEGIES)

Lundi 11 août 2008, par cnt // Vie des politicards

Par un retournement sémantique dont seuls les experts en mensonge ont le
secret, l’aristocratie médiatico-politico-économique, par la voix d’un de
ses sbires, s’est mise à qualifier ceux qui lui résistent, comme les
cheminots ou les postiers, de "privilégiés".

"Privilégiés" ? Depuis la Révolution française, ce terme dénonce le droit
reconnu par l’Etat (le roi) à l’enrichissement de la classe dirigeante au
dépend de la majorité de la population. Les premiers privilégiés étaient
les nobles, suivis de près par le clergé (les curés). La noblesse se
caractérisait par ses privilèges fiscaux (elle était exemptée de la
“taille”, c’est-à-dire l’impôt direct aux profit du trésor royal),
politiques (dans la plupart des cas, elle seule avait accès aux
assemblées délibérantes provinciles), de carrières (dans l’armée
notamment), honorifiques (elle entourait le roi à la Cour, elle avait la
préséance sur la "populace") et judiciaires (elle était jugée par un
tribunal spécifique : le parlement).

Le "bon peuple", le "Tiers état", c’est-à-dire nos arrières
grands-parents, allaient bien souvent nu-pieds et le ventre creux. Ils
avaient pour tout privilège celui de financer le train de vie fastueux du
roi et de sa noblesse à Versailles, celui non moins fastueux des princes
de l’église ainsi que les guerres et expéditions maritimes ruineuses sans
oublier tout ce qui devait financer les caprices des reines, des
maîtresses et autres catins qui pullulaient à la cour de Sa Majesté...

Aujourd’hui, comme avant 1789, le "privilège" de la plupart d’entre nous,
cheminots ou pas, postiers ou pas, c’est de galérer tous les mois pour
essayer de nous en sortir. Car, sous prétexte de réduire les
"privilèges", le sarkozysme (qui ne supporte pas la liberté et pour qui
la fraternité est un mot parfaitement inconnu) s’attaque de plein fouet à
l’égalité. Sa cible, c’est avant tout les dépenses sociales (aides au
plus pauvres, aux chômeurs, retraités...).

Pour justifier cette politique lamentable et ramasser des voix aux
élections, les sarkozystes ont trouvé leur argument : faire appel à
l’égoïsme et à la veulerie des classes moyennes en leur expliquant que
couper les vivres aux pauvres permettrait de limiter leurs impôts à eux,
les cadres, petits commerçants, petits patrons, professions libérales,
fonctionnaires moyens, ouvriers supérieurs... eux qui sont supposés se
"lever à 6 heures" et travailler "pour les autres". Les classes moyennes
ont compris le message. Elles ont bien voté. Maintenant, elles sont Gros
Jean comme devant. Car, si baisse massive des impôts il y a eu, cela n’a
pas été pour elles (et encore moins pour les petits salariés, dont
beaucoup, effectivement, se lèvent à 6 heures du matin ou plus tôt !).
Comme quoi, l’égoïsme et la veulerie, ça rapporte pas forcément ! Seule
une poignée d’individus a profité de la réforme des impôts : Parmi les
1000 contribuables qui ont déclaré les revenus les plus élevés de France
pour 2006, "116 ... ont réduit leur impôt ... de près de 93 %. Chacun a
obtenu une réduction d’impôt de plus d’un million d’euros. Parmi les 10
000 contribuables les plus riches en termes de revenu, 150 n’ont pas
payé d’impôt ou ont obtenu une restitution du Trésor public alors que
leur revenu fiscal de référence était en moyenne de l’ordre d’un million
d’euros. Et parmi les 100 contribuables les plus riches en termes de
revenu, plusieurs se sont vu rembourser, en moyenne, 230 euros alors que
leur revenu fiscal de référence dépassait, en moyenne, les 11,9
millions." (Le Monde du 06.06.08).

Sans oublier que 4 658 gros contribuables français se sont domiciliés dans
l’année dans des paradis fiscaux, emportant avec eux les 18 millions
d’euros qu’ils auraient dû acquitter aux impots (Sud-Radio mai 08).

Les “menus plaisirs” de l’Elysée

Avec la même arrogance, le pouvoir politique augmente ses propres
privilèges. Après une hausse astronomique du salaire du président
lui-même, ce sont les "menus plaisirs"*1 de l’Elysée qui explosent : les
dépenses y sont passées de 32,38 à 35,1 millions d’euros en un an. Les
frais de personnels ont augmenté de 10,9 % (pendant qu’ils sont réduits
partout dans la fonction publique), la "dotation" (argent de poche) du
chef de l’état a fait une percée de 53 %. Les fastes de l’Elysée n’auront
bientôt rien à envier à ceux de Versailles. Et, comme il se doit, notre
souverain n’a pas oublié sa petite cour : pendant qu’il s’attaquait à
l’indemnisatin du chômage du reste de la population, il a engraissé sans
hésiter celle des députés. Nos soi-disant représentants seront désormais
couverts sur la base de 5 400 euros bruts de manière dégressive pendant 5
ans au lieu de 6 mois antérieurement.

Enfin, les “potes” patrons, les sieurs du CAC 40, ne se sont pas oubliés
non plus. Ils ont vu dans le même temps leurs salaires augmenter de plus
de 58 % en moyenne. D’après l’Expansion, "Très exactement, le total des
revenus cumulés [des patrons du CAC 40] était de 102 millions en 2006, il
passe à 161 millions en 2007." Ainsi Pierre Verluca patron de Vallourec a
vu ses revenus augmenter de plus 2 312 % (4 ans de SMIC par jour rien
qu’avec ses revenus de PDG !). Gérard Mestrallet, baron-pdg de Suez, lui,
est plus modeste puisque son salaire n’a augmenté que de plus de 364 % !
Quant au "pauvre" Martin Bouygues, il a du se contenter d’une
augmentation de 69 % de son misé-rable salaire qui était en 2006 de 4,99
millions. Ce sont les plus-values sur les stock-options encaissées en
2007 qui ont permis aux grands patrons d’encaisser des sommes aussi
considérables. Avec une augmentation de 351 % par rapport à 2006, les
plus-values sur les stock-options ont atteint la somme totale de 66
millions d’euros en 2007. Remarquons que la plupart des dirigeants ont eu
la "prudence" de liquider une partie de leurs stocks juste avant la chute
des marchés, en août 2007. Comme s’ils étaient au courant par avance...

Tous ces petits messieurs et dames qui grouillent et besouillent dans le
marais politico-économico-médiatique tirent leurs monstrueux revenus de
notre exploitation et leur immense pouvoir de notre crédulité et notre
soumission. Ils se font accorder, des privilèges fiscaux exorbitants. Ils
disposent de privilèges politiques essentiels, comme celui de régenter
l’accès à l’information et aux médias. Ils ont le privilège des carrières
(c’est parmi eux, leurs enfants, parents ou alliés que se recrutent les
technocrates de l’ENA et tous ceux qui iront ronger les gruyères de la
"république"). A eux aussi les honneurs, les parties de bateau avec
Sarko, les voyages officiels, les sunlights. Et pour couronner le tout,
leur privilège judiciaire dépasse celui qu’avaient leurs homologues sous
l’ancien régime. S’il y avait autrefois un tribunal spécifique pour juger
leurs crimes, nos modernes aristocrates , quant à eux, sont carrément
au-dessus des lois. Quoi qu’ils fassent (avec, de loin en loin, une
exception pour que le bon peuple ne se réveille pas) ces modernes
seigneurs ne passent la porte des tribunaux que pour y donner des ordres.

Patrons, politiciens, médiateux constituent la nouvelle classe des
privilégiés, aussi nuisible que l’ancienne aristocratie, aussi puante
qu’elle, aussi sûre de sa pérennité, aussi stupide que cette noblesse
qui, même le 14 juillet 1789, ne pouvait croire possible qu’une
révolution puisse renverser une monarchie solidement ancrée dans des
siècles
d’existence... Et pourtant !

Gracchus B.

1 Les derniers rois de France avaient une administration spéciale pour
leurs "menus" plaisirs. Par “menus”, il faut entendre frivoles
certainement pas bon marché ! NDLR : Le “ça ira” était un des couplets les
plus fameux de la Révolution française (“Ah ! Ça ira, ça ira, les
aristocrates à la lanterne, à ça ira, ça ira, ça ira, les aristocrates on
les pendra”