PREMIERS BILANS DU 16 MAI 2005

Lundi 2 janvier 2006, par cnt // Canicule

Le retour de la corvée imposée aux salariés sous prétexte de solidarité est une atteinte sans précédent à nos conditions de vie et de travail. Contre cette régression sociale, il était clair qu’une riposte massive et générale s’imposait. Cette riposte a bien eu lieu -sous forme "de la plus grande manifestation de désobéissance civile qui soit" (Libération du 17 mai 2005)- mais elle a eu lieu dans des conditions très particulières.

  LES ABSENTS DU 16 MAI

Les grands absents de cette riposte populaire contre le retour de la corvée sont les dirigeants syndicaux.

La CFTC, syndicat chrétien, le seul à avoir déposé un préavis de grève sur le plan national, ne l’a fait que pour défendre un jour de culte et non en défense de la classe ouvrière. Nous pouvons supposer que si, demain, la mesure ne touchait plus un jour de culte mais s’imposait sous la forme de quelques heures non payées, la CFTC n’aurait pas la même attitude. La CFTC est par ailleurs très minoritaire dans le paysage syndical français, lequel paysage ne concerne lui-même que 5 % des salariés en France...

Quand a la FCPE, qui dans ce cas précis a joué un rôle prépondérant en appelant à désobéir aux consignes étatiques, elle ne pourra plus jouer aucun rôle si le « travail gratuit » arrive à être imposé sous d’autres formes. Si le retrait de la loi concernant la suppression du jour férié semble envisageable, d’autres possibilités restent ouvertes pour le patronat et l’État afin de faire travailler gratuitement les salariés ou de diminuer leurs revenus (comme, par exemple, une nouvelle augmentation de la CSG). Le peu d’ardeur mis par les dirigeants syndicaux pour lutter contre la journée de corvée du 16 le prouve : les directions syndicales sont prêtes à négocier toutes ces autres possibilités. « Il faut trouver autre chose » nous dit benoîtement Mailly, le chef de FO, au soir du 16 mai, sans préciser quoi. Tout nous laisse penser que cet « autre chose » sera pris sur le dos des travailleurs s’ils ne réagissent pas vigoureusement.

Mais revenons à la journée du 16 pour souligner le contraste saisissant qui a existé entre la très faible mobilisation dans la capitale et celle, bien plus massive, en province. Ce contraste s’explique par l’influence du centralisme dans le premier cas et l’apparition d’une certain degré d’autonomie dans le deuxième. C’est ainsi que la grande absence des représentants de la contestation institutionnelle a trouvé pour réponse la grève ou l’absentéisme largement spontané des ouvriers dans les entreprises.

  D’abord, les dirigeants syndicaux de la SNCF sauvent la mise du gouvernement

"....Dans cette affaire JP Raffarin, qui est avant tout un homme de communication, avait tout misé sur l’image. La France bloquée, ce sont des images de quais de gare bondés avec des voyageurs en colère. Pour se prémunir contre ce scénario catastrophe la SNCF a accepté que, pour les cheminots, le lundi de Pentecôte reste un jour férié. En échange, ils devront travailler une minute de plus par jour.." (Libé du 17/05/2005)

Mais si ce compromis a été possible, c’est grâce aux syndicats de la SNCF qui, au lieu d’appeler à leur grève le 2 juin, auraient pu refuser cette minute de travail gratuit supplémentaire et appeler à la grève le 16 mai. En séparant leur action corporatiste de celle, unifiante et globaliste, de la grève du lundi de Pentecôte ils ont sauvé l’image du gouvernement. Plus grave : Cette minute de travail gratuit supplémentaire est certes symbolique, mais elle ouvre une brèche : demain ce seront progressivement deux puis cinq, dix, quinze minutes puis une, deux, trois demi-heure de travail gratuit qui seront imposées aux travailleurs de SNCF. Ce sera exactement comme pour la réforme de la retraite, d’abord infligé aux travailleurs du privé puis à ceux du public dix ans après. Les dirigeants syndicaux de la SNCF ont donc pris là une lourde responsabilité, à la fois parce qu’ils ont affaibli un mouvement massif de grève et de désobéissance mais également parce qu’ils ont ouvert la voie à de nouvelles conditions de régression sociale dans leur propre entreprise.

Ensuite les états majors syndicaux sont absents de la rue parisienne

Bien sûr un observateur averti peut noter que, depuis 1995, les manifestations de rue sont proportionnellement bien moins importantes à Paris que dans les villes de province. Mais le 16 mai, les choses ont encore été plus contrastées ! Massive en province, la contestation dans la rue est confidentielle dans la capitale. Alors qu’à Marseille, il y a 5 000 manifestants et à Toulouse prés de 4 000, seules quelques poignées de grévistes sont signalées dans les rues de Paris, et ce sont les lycéens qui, seuls, ont appelé à une manifestation interprofessionnelle ! Cinq cent lycéens, suivis de quelques syndicalistes et profs éparpillés, ont manifesté ce jour-là à Paris. Ils ont montré bien plus de sens politique et de conscience de classe que les fameux "militants professionnels" qui ont brillé par leur absence.

C’est à Paris que résident les gros états majors politiques et syndicaux et ils n’ont même pas voulu faire le minimum pour organiser une présence conséquente dans les rues de la capitale. Cela confirme que ces états majors sont plus préoccupés de cuisine politicienne que d’action syndicale. Or, avant le 29 mai et son résultat dans les urnes il y avait le 16 mai, lequel a été la traduction dans les faits de la capacité de résistance de la population contre le capitalisme triomphant. C’est à ce niveau que se joue notre avenir, dans cette capacité de résistance dans les entreprises et dans la rue. Cette capacité qui a d’évidence émergée le 16 mai, est donc totalement étrangère aux états majors parisiens.

Pendant qu’en province, certains taux de grévistes étaient exceptionnellement élevés ; où donc étaient les secrétaires généraux des syndicats ? Les Mailly, Thibault, et autres Aschieri ? Derrière leurs bureaux. Ils commentaient en spectateurs l’importance de la mobilisation populaire qui s’est fait sans eux. En deux mots le mouvement social du 16 mai privé du centre de direction habituel à ce genre de journée, s’est décentralisé ; et c’est de là qu’il a tiré sa force. Ceci redonne toute sa pertinence au projet fédéraliste.

 Problématique de l’extrême gauche

Voici peu, les militants de Lutte Ouvrière déclaraient dans leur journal qu’il fallait faire pression sur les directions syndicales pour réussir le 16 mai. Contrairement à eux (ou à ceux de la LCR, qui tentent de noyauter les syndicats) nous pensons que le problème du mouvement ouvrier et du mouvement révolutionnaire n’est pas le problème de la prise en main de sa « direction ». Il est celui de la prise de conscience de masse. Le 16 mai, les militants d’extrême-gauche savaient que les directions ne bougeraient pas. Ils ont donc vaqué majoritairement à leurs occupations traditionnelles. Leur absence de confiance dans les capacités des masses, a entraîné leur absence dans la rue en tant que force organisée le 16 mai. Leur travail sur les directions syndicales et sur les appareils ne leur sert donc à rien. Le jour venu, la population consciente de sa force et de son projet, n’aura que faire des conciliabules et des tractations, des manœuvres de couloir, des articles de loi, des élections et du spectacle

Cette même position de suivisme et d’attentisme opportuniste vis-à-vis des appareils syndicaux a inhibé bon nombre de libertaires et de syndicalistes révolutionnaires parisiens. Alors que le contexte du 16 mai, fait de désobéissance massive et décentralisée, est un contexte fondamentalement favorable aux libertaires, les militants parisiens sont pour la plupart encore trop dominés par la dialectique centralisatrice de l’extrême gauche qui nie toute perspective d’autonomie. Il ne s’est donc pratiquement rien passé sur le pavé de Paris, parce que depuis trop longtemps, ce sont les bureaucrates qui dominent la scène ; parce que, pour les empêcher de nuire, il faut les combattre sur le terrain idéologique en propageant les idéaux anarchosyndicalistes. Pour nous, le nœud gordien du problème social se tranchera avec l’idéal révolutionnaire et non avec la mentalité étriquée de ces bureaucrates, de quelque bord qu’ils soient.
LE 16 MAI EN MIDI PYRENEES

Privée de direction centrale -une première en France dans un mouvement social de cette ampleur, ce qui est un comble d’ailleurs pour tous ces appareils centralisés sous inspiration marxiste et jacobine- il est intéressant de voir comment a réagi la base. La base, se sont tous ces militants qui veulent se défendre contre la réaction, ce sont aussi ces individus non encartés dont la colère monte devant tant d’injustice et de bassesse. Ce sont tous ceux qui, même s’ils ne partagent pas notre position abstentionniste, sentent bien que jouer au petit jeu du « oui » ou du « non » sera bien insuffisant et qu’il faut que des actes clairs et concrets soient posés sur le terrain social.

C’est pourquoi, dans toute la France, des sections, des militants, des personnes isolées ont entamé le combat en ordre dispersé. D’abord dans le mépris le plus total -tant leurs voix furent étouffées par le tintamarre sur le référendum du 29 mai- puis de plus en plus écoutées, surtout depuis l’épisode du lundi de pâques gardois, ces personnes ont organisé sans le savoir une riposte décentralisée et d’une efficacité redoutable contre l’État et le patronat. En Midi Pyrénées les militants de la CNT AIT ont pris part à cette dynamique.

« Un lundi de Pentecôte agité en Midi Pyrénées » (FR3)

A l’image des salariés de la Connex (société de transports de l’agglomération toulousaine, 75 % de grévistes d’après la direction) qui n’ont pas hésité à bloquer les deux dépôts de bus, de nombreux travailleurs du public mais aussi du privé ont relevé énergiquement le défi. A la mairie de Blagnac, sur un millier d’employés il y avait 700 grévistes. Dans le public, il y a eu 42% de grévistes à la poste et 52 % a la CPAM. Dans l’éducation, de nombreuses écoles ont du fermer et le mouvement a été très largement suivi. Dans le privé, ce fut plus difficile, des salariés ont reçu des lettres d’intimidation de leur patron pour les forcer au travail. Dans d’autres entreprises, certains se sont mis en grève tous seuls. Dans le rassemblement du matin, on pouvait remarquer la présence de salariés d’Astrium (ex-Matra, groupe EADS). Plusieurs milliers de personnes se sont réunies devant la mairie de 10 à 11h30. Ensuite plusieurs cortèges ont envahi les rues dans différentes directions. A 13 heures des rassemblements avaient lieu à Toulouse à la fois devant la mairie, devant la préfecture de la Haute Garonne et le rectorat de l’Académie ! Plusieurs compagnies de CRS, quant à elles grassement payées -bel exemple de dépenses inutiles- sont restées désœuvrées et l’arme au pied dans les grandes artères de la ville.

 L’action de la CNT- AIT dans la région MP.

En ce qui nous concerne, nous n’avons bien sûr rien attendu des dirigeants syndicaux. Les seules forces avec lesquelles nous savions pouvoir compter étant les nôtre et celles de tous ceux qui allaient prendre conscience des véritables enjeux de la situation et parmi eux un nombre non négligeable de syndiqués...

Pour les toucher, il fallait produire et diffuser massivement nos positions le plus clairement possible. Pour ce faire, nous avons largement pris exemple sur l’action conduite par les compagnons de la CNT-AIT du Gard pour le lundi de Paques, qui fut un fiasco pour l’État et un succès pour les grévistes. Nous avons donc procédé en deux temps. D’abord en faisant savoir partout où nous étions présents que, quoi qu’il arrive, nous n’irions pas travailler le lundi de Pentecôte ; puis, dans un deuxième temps, en appelant la grève le 16 mai. Ce deuxième temps a connu des épisodes différends. Le premier s’est déroulé quand quelques travailleurs se sont emparés de nos textes, parus dans le Combat Syndicaliste de Midi-Pyrénées, pour faire surgir le problème du 16 mai dans leur entreprise. Cela a poussé certaines sections syndicales à déposer des préavis, dans le Tarn cela a amené l’UD-CGT à se positionner clairement, ailleurs ce sont des syndicats autonomes, comme à la mairie de Blagnac, qui ont posé des préavis.

Mais ces initiatives étaient encore isolées avant le Premier Mai. A cette date, nous sommes intervenus dans les manifestations d’Albi, Montauban, Figeac, et Toulouse, en appelant à la grève et à un rassemblement le 16 mai à 10 H place du Capitole à Toulouse. Les états majors régionaux des syndicats ont dû réagir. Car le Premier Mai, mis à part notre appel largement diffusé par tract, la question du lundi de Pentecôte était peu abordée, le thème général dominant dans les cortèges était le référendum. Cela est bien paradoxal ! le Premier Mai à Toulouse était voué à cet enjeu électoral et les syndicalistes (qui nous reprochent nos positions idéologiques et donc de ne pas faire du syndicalisme "neutre") en avaient complètement "oublié" ( ?) de mobiliser contre la corvée imposée par nos néo- monarques !

Se rendant compte, mais trop tard, de la bévue commise, les bureaucrates de la région furent placés devant un cruel dilemme. Inexister (comme à Paris) ou nous suivre. Soit ils nous laissaient seuls place du Capitole, seuls devant la mairie de Douste Blazy, un des responsables principaux de cette loi rétablissant la corvée. Soit ils faisaient comme nous. C’est ainsi qu’à partir du 10 mai furent diffusés en catastrophe des appels "unitaires" à se rassembler place du Capitole à ... 11 heures.

 La manifestation du 16 mai a Toulouse

Qu’à cela ne tienne, à 10 heures une centaine de militants de la CNT AIT étaient présents sur la place. Dés notre arrivée, nous apprenons que les syndicats officiels n’ont pas déposé de trajet de manif. Ce rassemblement n’était bien pour eux qu’un contre-feu destiné à donner le change à leur base et à faire le minimum en la circonstance : un rassemblement flonflon puis retour à la maison. Peu à peu, des salariés en grève et surtout en rupture de ban avec SUD et la CGT nous rejoignent et nous informent des événements dans leur entreprise. Arrivent ensuite de puissants camions sonos -de FO surtout- qui nous entourent. Ils diffusent à fond une musique indigeste. A 11h15 tout l’espace sonore est occupé par eux, tant et si bien que plus personne ne pouvait se parler. A ce moment, la question se pose de savoir s’il fallait partir de là. A 11h30 on autooganise un cortège qui appelle à se rendre à la préfecture. Deux compagnons empoignent un carré rouge et noir. Derrière, un autre parle au mégaphone "Nous avons assez entendu de musique faisons entendre notre voix. A la préfecture !" . Un groupe de 150 militants et sympathisants de la CNT-AIT, sans drapeaux, sans camion ni tralala, sans rien que la colère fait le tour de la place du Capitole. Les lycéens sont les premiers à nous rejoindre. Ils se sont sauvagement fait matraquer la semaine dernière devant le rectorat. Trois d’entre eux ont été gravement blessés par les CRS. La première visite sera donc pour le rectorat. Puis, les rues du centre villes se remplissent de slogans « Police nationale, police du capital », « Contre l’esclavage grève générale », « Leur loi n’est pas la nôtre : désobéissance générale ». Trois mille personnes emboîtent le pas. Ensuite, cela part dans tous les sens, et c’est tant mieux, qui vers Virgin pour bloquer le magasin, qui vers la préfecture. Les RG sont sur les dents. La foule manifeste là où bon lui semble, sans apparatchik ni syndicat et sans S.O.

Notre force collective est palpable, et cela fait du bien au moral. C’est sûr, cette sensation n’a duré qu’une matinée. Mais il ne tient qu’à nous de la prolonger en préservant cette autonomie de l’action et cette unité dans la lutte, sans appareil politique ou syndical, dont nous avons vu qu’ils sont inutiles sinon pour museler les luttes.

Texte réalisé par des militants CNT- AIT de Paris et Toulouse