Contre la guerre civile, révolution sociale

Dimanche 13 janvier 2008, par cnt // Que faire ?

La crise politique et sociale a connu en 2002 une accélération qui débouche aujourd’hui sur un véritable changement d’époque. Les bouleversements de ce premier semestre de présidence sarkosyste sont là pour le démontrer à ceux qui en douteraient encore. La grande nouveauté, ce n’est pas tant que, du début de cette prise de pouvoir jusqu’à ce jour, révoltes, grèves spontanées, blocages et autres protestations se soient succédés à un rythme soutenu sur tout le territoire. Pas tant non plus que toutes les formes précédentes de contrôle et de canalisation de luttes soient en perte de vitesse ; que partis politiques, syndicats, médias soient de plus en plus rejetés et fassent l’objet d’une méfiance grandissante. Pas même que tout ceci montre l’émergence de potentialités révolutionnaires. La grande nouveauté, c’est surtout que le pouvoir prend acte de cette évolution et que, comme si lui aussi considérait la période comme pré-révolutionnaire, il concentre sa stratégie en une seule ligne d’attaque.

UN S.D.F. A LA SEINE

Le SDF maladroitement "tombé" [1] dans la Seine lors d’une intervention de police très musclée, pratiquement sous les yeux des organisations caritatives, est un symbole fort de cette nouvelle ligne qui tient en quatre mots : provocation et affrontement direct.

Jouant sans scrupule le rôle du voleur qui crie "Au voleur !" [2], l’Etat prend prétexte des troubles qu’il provoque lui-même pour s’autoriser, selon les termes d’un très haut responsable de sa majorité, maire de la quatrième ville de France, "à sortir de la légalité républicaine" [3].

Quand l’Etat balance des gens à la flotte, quand il commence à annoncer qu’il va sortir de sa propre légalité, quand il a déjà fait l’expérience de mettre le pays en état de siège pendant une révolte banlieusarde, peut-il dire plus clairement qu’il joue avec le feu, le feu de la guerre civile ? Certes, une guerre civile de basse intensité, une guerre torve et larvée, mais une guerre quand même. Dès lors, tout prend sens. D’abord la "réforme de l’Etat", menée dans la plus grande discrétion afin de concentrer tous les pouvoirs d’intervention en une seule main, celle du préfet de région. Ensuite son corollaire, la réforme de la magistrature [4]. Mais aussi le maintien de l’occupation militaire avec le plan "vigipirate" (alors qu’on déroule le tapis rouge devant un des leaders mondiaux du terrorisme étatique). Et bien sûr, le suréquipement des policiers, l’augmentation constante de leurs effectifs [5], la multiplication des lois répressives pour tout et pour rien, la modification haussmannienne du plan des banlieues...

Et, puisque l’Etat a choisi la provocation et la guerre, malgré quelques discours résiduels, il commence à jeter les masques et à se permettre tous les coups : il injurie les smicards grévistes en les traitant de "privilégiés", alors que la nouvelle aristocratie affiche une existence pharaonique. Il insulte les jeunes de banlieues, traités de racaille alors que les patrons détournent des milliards. Il inverse le sens des mots suivant les besoins de la cause. Il roule avec allégresse dans la farine ses "partenaires" en parjurant ses engagements avant même que l’encre de sa signature ne soit sèche. Et comme si ce n’était pas assez, il matraque, gaze et embastille ; et ses mercenaires peuvent vous écraser impunément au coin d’une rue si, tel un maladroit SDF, vous aussi vous "tombez" sous leurs roues [6].

Tant de cynisme, tant d’affichage de force bestiale poursuit un double but : d’abord faire éclater des révoltes, mais des révoltes localisées qui deviennent, à leur corps défendant, des sortes de contre-feux allumés périodiquement afin d’empêcher un embrasement général. Ensuite et surtout enkyster ces révoltes, les faire tourner au conflit intrapopulationnel. Rien de plus simple pour cela : après avoir provoqué les uns, manipulations médiatiques aidant, on monte les autres contre eux. Il ne reste plus à l’Etat qu’à assaisonner le tout d’une bonne dose de répression. Tout ceci est la définition même de la guerre civile de basse intensité.

La guerre civile ne se combat que par la révolution

Face à cette stratégie offensive et destructive, la seule riposte de fond c’est de travailler à la construction des changements révolutionnaires. Construire des rapports révolutionnaires dans la société, c’est mettre en oeuvre tout ce qui peut favoriser la prise de conscience, la mobilisation collective pour la résistance à l’exploitation et le combat social. Que ce soit dans les entreprises, les bureaux, les lieux d’apprentissage, à la ville comme à la campagne, les possibilités sont multiples. Elles sont régulièrement illustrées dans les colonnes de ce journal.

Le cynisme, le mépris avec lequel le pouvoir a mis le doigt en relançant l’engrenage provocation-répression nous offre une piste supplémentaire d’action. S’il est des domaines qu’il a désertés, c’est bien ceux de l’éthique et de la solidarité.

Ethique et solidarité, deux points forts de l’anarchosyndicalisme, deux domaines où nous pouvons porter à l’Etat des coups qu’il n’attend pas en ralliant aux idées révolutionnaires ceux qui se trouvent confrontés à sa bestialité, ceux qui gardent en eux un sentiment de justice, ceux que la peopolisation fait vomir et, plus généralement tous ceux qui ne sont pas prêts à prendre un nain pour un géant.

Un militant CNT-AIT

[1Mais comment peut-on être assez bête pour tomber dans l’eau entouré de tant de policiers venus protéger le bon ordre ? Heureusement les barques de la police fluviale étaient là, par le plus grand des hasards (puisqu’on nous jure qu’il n’y a pas eu préméditation), pour recueillir ceux qui allaient tomber...

[2Ce qui pourrait bien se terminer par un rôle beaucoup plus drôle, celui de l’arroseur arrosé.

[3Déclaration de Moudenc, maire de Toulouse, majorité sarkosyste.

[4Le resserrement du nombre de tribunaux permet un plus grand contrôle et un parfait pyramidage. Les peines planchers, la "prison après la prison" sur simple décision administrative,... sont autant de limites imposées aux juges. Ce n’est pas que les magistrats aient jamais fait courir le moindre risque au système. Au contraire, ils le défendent bec et ongles. Mais il arrive à certains, quoique fort rarement, de relâcher un inculpé au motif futile qu’il est innocent (tout dernier exemple : un tribunal relaxe, un jeune accusé du classique “rébellion et outrage” par plusieurs policiers sous la foi du serment. Il est vrai que la vidéo des faits prouve que les flics avaient menti). De telles "bavures judiciaires" ne sont pas compatibles avec une machine de guerre. D’où la réforme en cour.

[5Les "économies" sont l’argument de la réforme de la justice (et de celle de l’Etat en général). Mais, quand il s’agit de la police, il n’en est plus question. Le Ministère de l’intérieur est essentiellement celui de la Dépense !

[6Cela arrive maintenant partout. Premier exemple "Marseille : Une voiture de police fauche un adolescent (23 juin 2007). La collision s’est produite à un carrefour du quatorzième arrondissement de Marseille, alors que l’adolescent traversait le passage piéton, son vélo à la main. Le garçon de 15 ans a été renversé par un véhicule de police. Transporté à l’hôpital dans un "état sérieux"... selon les premiers témoignages, le véhicule de police aurait grillé le feu rouge, doublant sur sa gauche un autre véhicule arrêté au feu, et heurté de plein fouet l’adolescent." Deuxième exemple un peu plus ancien : "Toulouse : une femme médecin fauchée par une moto conduite par un policier en dehors de son servic ... Il circulait à contresens dans un couloir de bus, en centre ville. La femme a été tuée sur le coup." Quand un chien mord un gosse, l’Etat pond une loi anti-chien. Quand un manège se détache, l’Etat pond une loi anti-manège. Quand des flics-chauffards tuent des promeneurs, l’Etat les encourage à continuer à jouer aux cow-boys. Cherchez l’erreur.