Qui veut noyer les jeunes les accuse de la rage

Mardi 10 juillet 2007, par cnt // Quartiers

Depuis plusieurs années, à l’entrée de l’été, la presse locale à l’unisson avec les pouvoirs publics entonne, 5 colonnes à la une et plusieurs jours d’affilé, une sinistre ritournelle sur la "violence des jeunes". Violence "incompréhensible", "sauvage" et patati et pata. Le tout à propos des ... petits baigneurs de la piscine municipale de Toulouse. Un tel étalage de considérations offusquées à propos d’un sujet si mince prêterait à rire s’il n’était révélateur de la haine de notre société contre certains jeunes (de couleur, of course), du besoin de justifier le flicage des espaces sociaux et de faire de l’agitation médiatique pour cacher le fond du problème.

Mais prenons par le début. Au début, il y a bien longtemps, dans les années 1920/30, il n’y avait de piscine à Toulouse que privée. Le club très chic qui la possédait, le TOEC, en réservait l’entrée à une "clientèle choisie", la "jeunesse privilégie toulousaines". A cette période où le mot "gauche" avait encore un sens, la municipalité socialiste décida d’offrir aux pauvres beaucoup mieux : la piscine municipale. La bourgeoisie ne s’y trompa pas qui dénonça la"plage de luxe pour le prolétariat" [1] . Cette piscine municipale devait connaître un essor considérable, tandis que celle de la bourgeoisie périclitait. Au fil des ans, avec le développement des loisirs, elle devint "le" lieu de vacances de ceux qui ne partaient pas en vacances, en particulier les jeunes des banlieues populaires. Le tout dans une ambiance sympathique et détendue : on déjeunait sur les pelouses, on faisait des pyramides humaines dans les bassins, on se jetait en grappe des plongeoirs, on jouait au foot sur les terrasses et tout le monde rigolait. Mais ce n’était pas du goût des gens très chic. Un triste jour, le 16 avril 1992, subrepticement, le conseil municipal de Toulouse, gauche et droite unanimement mêlées, décidait d’en finir avec cet esâce trop populaire. Il votait la décision de privatiser notre piscine, d’y injecter au préalable 8 202 000 francs de travaux pour créer "un complexe nautique qui rendrait possible l’organisation d’un grand meeting international mais offrirait également une structure d’entraînement pour les nageurs de haut niveau et le club du... TOEC" [2] Délibération, conseil municipal 16.04.92]]. La boucle était donc bouclée : la piscine municipale allait être confisquée aux toulousains ! Fort heureusement, le bruit circula parmi les baigneurs dont un groupe amical d’une cinquantaine créait immédiatement une association de défense, bientôt rejoints par pas mal d’autres. Ce fut du jamais vu : assemblées générales en maillot sur la terrasse, tractages dans la piscine, pétitions, opérations en ville [3] et... inscription de la piscine sur l’inventaire "des monuments historiques" (ce qui rendait la création du complexe plus difficile). Depuis, c’est un équilibre instable entre les intérêts de la population et ceux des clubs. Si la piscine a pu être sauvée, tout a été fait pour la dégarnir d’une population manifestement jugée indésirable.

Systématiquement, méthodiquement, les pouvoirs publics ont interdit et même détruit physiquement tout ce qui pouvait plaire à des adolescents. Ainsi, les magnifiques plongeoir (deux de trois mètres dont un souple, un de cinq mètre) qui avait fait les délices de générations entière ont été purement et simplement rasés (alors qu’ils avaient été restaurés quelques années avant et qu’ils étaient en état impeccable). De même, faire "une bombe" (éclabousser), jouer au ballon dans le "bassin sportif", courir sur les plages... sont devenus des crimes justifiant l’intervention de toutes sortes de polices : municipaux , vigiles privés, CRS, brigade canine. Sans compter la fouille à l’entrée et les caméras... dans les vestiaires. Le criminel de 12 ans qui expédie trop loin son ballon est expulsé manu militari entre deux flics. Et gare à qui marche sur la plage avec des chaussures (sauf bien sûr, les godillots des flics).

Etonnez-vous que face à cette pression permanente (dans un lieu de loisir !), des jeunes se rebellent ! Plus de cinquante ans de présence assidue me permetent de l’affirmer haut et fort : les “incidents” sont générés de toutes piéces par la façon insupportable dont est maintenant géré ce lieu. Ils sont ensuite montés en épingle. Ne soyons plus dupe.

Papy

[1Citations d’époque extraites de “Toulouse 1920-40”, ed Conseil général

[2Délibération, conseil municipal 16.04.92

[3Voir notre n°21, oct 92 : “Le soleil doit luire pour tout le monde”.