Un cas d’esclavage révélé à Lauzerte

Mercredi 25 avril 2007, par cnt // Chomage/précarité

Sous le titre “Un cas d’esclavage à Lauzerte ?”, La Dépêche du Midi du Tarn-et-Garonne du 13 mars rendait compte de ce qui suit : “L’affaire dite d’esclavage pour l’heure en est au stade de l’enquête (...). Il y a deux semaines, des gens du CNT-AIT 82 (syndicat anarchiste des travailleurs) (...) sont venus chercher celle-ci [la victime] pour l’extraire de son logement insalubre et la mettre à l’abri (...)”.


Sortir du cauchemar

Cet homme est venu frapper à notre porte, celle de l’Espace-Co de Lauzerte, afin d’échanger des vielles casettes audio contre un peu de nourriture. Nous l’avions déjà croisé dans les rues, vêtu de hardes, longeant les mûrs, le regard fuyant, enfermé dans un mutisme qui l’empêchait même de répondre à nos simples "Bonjour". Saisissant l’occasion qui nous était ainsi offerte, nous avons entamé la discussion avec lui. Et là, une fois mis en confiance, les faits sont tombés comme autant de coups de poignard, à chacun des mots qu’il prononçait. Ce n’étaient pas des phrases, juste des mots, les uns après les autres, remontant du plus profond de lui-même.

Roué de coups, affamé, il travaille depuis plus de vingt ans, dix heures par jour, samedi compris, comme maçon dans une entreprise artisanale, sans véritable salaire. Son patron, ne lui apporte à manger qu’une fois par semaine, dans un taudis sans nom dont il est propriétaire. Propriétaire, ce patron l’est d’ailleurs d’au moins une dizaine d’autres habitations, et celles là (promises à la vente ou à la location), de fort bon rapport.

Avec, dans les yeux de notre nouvel ami, la crainte de voir ses paroles répétées à son asservisseur, la peur d’une autre bastonnade à coup de manche de pelle comme la dernière fois, ou peut être pire, d’un coup de fusil. Nous (un groupe de militants de la CNT-AIT présents se soir là à l’Espace-Co) étions aussi émus que lui. Son témoignage, sorti des tripes, son visage, marqué de diverses contusions, la précision des descriptions des sévices ne pouvaient laisser planer le doute quant à la véracité de ses propos.

Nous avons subodoré que cet homme était sous tutelle, ce qu’il n’osait pas dire. Notre intuition se vérifiera progressivement et nous finirons par apprendre que, comble de perversité administrative, son tuteur n’était autre que son esclavagiste !
Quoiqu’il en soit, nous avons décidé d’agir, et au plus vite, pour extraire cet homme de son enfer, je pèse mes mots, quotidien.
Après avoir pris les quelques jours indispensables à la préparation de la chose, nous avons organisé son départ, par un beau matin.

Notre petit noyau de militants de la CNT-AIT s’est rendu sur les lieux, dont la description qui suit ne pourra rendre qu’imparfaitement l’état de désolation et de misère qui y régnait.

Au rez-de-chaussée, une pièce aux murs noirs de fumée avec pour unique meuble, une table et le seul point d’eau de l’habitat, un simple robinet. A côté, une pièce emplie de produits chimiques entreposés là par le tyran. Un escalier sordide, un trou béant dans le mur et, à l’étage, une chambre : un "lit", une vieille armoire de guingois contenant quelques habits informes, un poste à cassette hors d’âge et détraqué. A coté, la pièce faisant office de "cuisine", avec une vielle gazinière dont un seul feu fonctionnait encore, quelques rares aliments -quignons de pains, morceaux de sucre- soigneusement rassemblés dans un cageot qui, faute de table, était à même le sol, avec quelques plats et des couverts. Aucun chauffage à l’étage, un poêle à bois au rez-de-chaussée.

En parallèle de notre action, le CCEM (Comité contre l’esclavage moderne), que nous avions saisi, entamait les démarches juridiques avec beaucoup de conviction.

Le lendemain, quand il est venu chercher notre ami pour l’amener sur le chantier, l’esclavagiste s’est rendu compte de sa disparition. Toujours sûr de l’infaillibilité de son système diabolique, ce tyran ne s’est pas démonté et est allé porté plainte à la gendarmerie pour... enlèvement. Cela nous aurait fait rire, si cela n’avait pas été la marque de la plus grossière inhumanité.

Nous revoyons régulièrement à présent notre ami, il a trouvé le sourire, sa dignité, et l’éclat brillant dans les yeux est celui de ceux qui sont sur le chemin de la liberté.

Alice