La raison contre la peur

L’histoire de l’humanité n’est pas un long fleuve tranquille. Des évènements, guerres, innovations technologiques culturelles ou religieuses, modifient parfois brusquement le cours prévisible des choses, les manières de vivre, de travailler ou de penser. Ces événements constituent des ruptures par rapport à l’évolution normale des sociétés, ils sont des révolutions. D’un seul coup des traditions culturelles, des rapports sociaux, des comportements qui semblaient immuables deviennent obsolètes.

À coup sûr l’irruption de la Covid dans nos société et surtout les techniques mises en œuvre par l’État pour gérer cette crise constituent un de ces événements. Il y a eu un « avant Covid », nous entrons dans « l ’ après ». En soi pourtant l’arrivée d’un nouveau virus n’a rien d’extraordinaire. Depuis le néolithique, les sociétés humaines se sont habituées à cohabiter avec des virus et des microbes. Ils se rappellent à notre bon souvenir chaque année en causant des épidémies de grippe, de gastro ou d’autres maladies plus ou moins bénignes. En France, chaque année quelques milliers de personnes sont tuées par le virus de la grippe sans que nos autorités s’en émeuvent outre mesure.

À l’inverse, l’apparition des premiers cas de Covid a suscité dans la population un sentiment d’effroi et a amené le gouvernement à prendre des mesures radicales pour éviter, nous a-t-on dit, l’effondrement du système de soin. Nombre de ces mesures sont de simple bon sens et on ne peut que s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en œuvre auparavant. Après tout, puisque de simples mesures de distanciation physique sont efficaces pour limiter la diffusion de la Covid pourquoi ne pas les avoir préconisées pour lutter contre les autres épidémies ? Dans nombre de pays, ces mesures sont expliquées aux populations qui les appliquent sans rechigner. Les gens ne sont pas stupides et voient vite où est leur intérêt.

En France, nos gouvernants doivent penser que les citoyens manquent de bon sens car non seulement ils n’avaient auparavant jamais jugé utile de leur expliquer l’intérêt des mesures de distanciation en période d’épidémie mais en plus, dès que contraints et forcés par la virulence du microbe, ils les ont décrétées, ils les ont immédiatement assorties de sanctions lourdes en cas de non-respect. Et du jour au lendemain, nous avons découvert que nous ne pouvions plus sortir de chez nous que durant un temps limité, qu’il nous fallait pour cela emporter avec nous une attestation signée, que nous ne pouvions plus déambuler que dans un périmètre restreint etc... En bref, du jour au lendemain, comme dans un mauvais film de science fiction, nous avons découvert qu’une de nos libertés fondamentales, celle de pouvoir aller et venir à notre guise nous était retirée.

Le plus extraordinaire est que personne ou presque n’a protesté. La population comme tétanisée par la peur (remarquons le rôle joué par les médias) a courbé l’échine ; les Français prétendument si attachés à la Liberté ont joué le jeu, présentant leur attestation aux policiers, ouvrant leurs sacs pour montrer que le but de leurs sorties était alimentaire et payant les amendes infligées (quelques centaines de milliers). Si nombre d’entre eux ont triché, photocopiant des fausses attestations à qui mieux mieux, il n’y a pas eu de remise en cause collective de ces mesures liberticides. Si comme le dit Goya « le sommeil de la raison engendre des monstres », constatons que la peur endort la raison.

Mais me direz-vous ces mesures exceptionnelles, n’avaient pour but que de nous protéger, d’éviter que l’épidémie ne devienne ingérable, l’État nous répète qu’il ne les a mise en place que pour notre bien. Soyons clairs, il ne s’agit pas de refuser la réalité de l’épidémie, personne ne songe à nier l’intérêt des mesures de distanciation mais pourquoi les accompagner de sanctions ? Quelle est la fonction réelle de cette attestation dérogatoire ? Aurait-elle une vertu magique qui nous protégerait du virus ou ne serait elle pas plutôt le signe de notre allégeance à l’État, la marque de la toute puissance que l’État exerce sur nos vies ?

C’est une chose d’expliquer, de démontrer, de recommander en bref de donner à une population les moyens de s’auto-protéger et c’en est une autre que de la contrôler à tout va, de la sanctionner, de lui imposer par la force des règles, en bref de la violenter. Curieuse conception qui nous ramène à des temps d’ailleurs pas si lointains où des religieux enseignaient à des enfants leurs dogmes à grands coups de bâtons et n’imaginaient pas qu’il puisse en être autrement. Preuve que du point de vue de l’État, les citoyens, ceux-là même qui sont appelés à voter et à élire, sont des incapables, des enfants indisciplinés et rebelles ne comprenant exclusivement que le langage de la force.

Ce qui n’empêche pas d’ailleurs dans un autre registre nos gouvernants de se prétendre les défenseurs des libertés individuelles. Vous êtes libres, libres nous disent-ils, libres de déposer le bulletin de votre choix dans une urne, (qu’importe le bulletin puisque de toute façon, rien ne changera), libres d’acheter dans un super marché la marque A au lieu de la B, mais si vous veniez à faire un mauvais usage de votre liberté, pour vous protéger dans l’intérêt supérieur de la collectivité, nous vous la retirerons. C’est la grande leçon de l’épisode Covid notre liberté est toujours suspendue au bon vouloir de l’État. Nous vivons en liberté surveillée mais même ce simulacre de liberté peut nous être retiré à tout moment.

Covid aujourd’hui, demain terrorisme, après-demain catastrophes environnementales, les menaces dont l’État peut prétendre nous protéger sont multiples. On peut en la matière faire confiance à son imagination. Le message envoyé par les tenants de l’ordre établi à tous les révoltés, aux gilets jaunes, à tous les perdants de la lutte des classes, à tous ceux qui ne se satisfont plus des simulacres que nous sert le système est clair : ne rêvez plus, résignez-vous, le monde actuel est indépassable et faites confiance à vos gouvernants !

Mais de plus en plus de personnes constatent combien ce discours est creux et mensonger. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir combien ce monde est injuste, inégalitaire, mortifère et suicidaire et ce sont bien les politiques décidées par les élites, les logiques économiques chères à nos classes dirigeantes qui sont les causes des catastrophes économiques ou écologiques qui nous menacent (la Covid en fait partie). Pour se maintenir au pouvoir, pour que rien ne change, les états criminels sèment l’effroi dans les populations en les menaçant des pires catastrophes si elles ne sont pas soumises. Ces stratégies dignes des états totalitaires ne pourront être mises en échec que par l’usage de la raison, et c’est la raison qui nous incite à réfléchir ensemble, à élaborer ensemble, à imaginer une autre société basée sur des paradigmes différents de l’actuelle si nous voulons que le futur ait un sens.