Richesse et liberté

Régulièrement les médias nous entretiennent de l’incroyable richesse des grands capitalistes. Ils nous parlent de leurs propriétés, de leurs yachts, de leurs fêtes, ils mettent au pinacle leur générosité et les dons qu’ils font à des œuvres charitables. Pour la majorité, être très riche c’est posséder énormément et jouir de ces richesses. Pourtant la soif de richesses et la quête du plaisir ne suffisent pas à expliquer l’insatiable volonté d’accumulation de ces milliardaires. Travailler à accroître sa fortune n’a plus aucun sens au-delà d’un certain niveau.

Ainsi Erich Mühsham, anarchiste allemand remarque en 1932 que « le but de l’accumulation sans raison ni limite du capital n’est cependant pas du tout de procurer une vie de bien-être au capitaliste… Le grand capitaliste n’amasse nullement ses biens pour se faire une vie confortable ; au contraire, il déploie une activité extraordinairement pénible pour conserver, augmenter et multiplier son capital, bien qu’il sache que l’agrandissement de ses biens ne change rien à sa manière de vivre et bien que chaque accroissement de sa richesse accroisse la tension de son énergie organisatrice. »

Et plus loin il affirme : « ce n’est pas la rapacité qui le pousse à accumuler du capital, mais la soif de puissance ». Selon les économistes, les salariés échangent leur force de travail contre un salaire. Ils oublient de dire qu ’en franchissant la porte de leur lieu de travail, ils abandonnent aussi leur libre arbitre. Au bureau, dans l’atelier ou l’usine, c’est la discipline imposée par le patron qui s’impose , c’est la cadence fixée par la machine, l’ordinateur ou le robot qui règle les gestes du travailleur que des chronométreurs ont pour les rendre plus efficaces soigneusement décortiqués.

Jusqu’au début du vingtième siècle, les capitalistes imposaient aux travailleurs des conditions de travail et de vie absolument horribles et la prétention des patrons à régenter -même en dehors de l’usine- tous les aspects de la vie des travailleurs était effective. À cette époque où la misère des travailleurs était au moins aussi grande que leur impuissance, la volonté de domination des capitalistes ne connaissait aucune limite. La puissance des capitalistes n’est limitée que par la puissance que les travailleurs leur oppose et c’est par la lutte et l’action directe qu’ils ont pu améliorer leur condition.

De même que l’extrême concentration des richesses dans les mains d’une minorité suppose la pauvreté de la majorité, la puissance effective de cette minorité est directement proportionnelle à l’impuissance de la majorité. Et de même que la volonté d’enrichissement des capitalistes est insatiable, leur volonté de puissance ne connaît pas de limites. Rien d’étonnant si ils mettent à profit l’épidémie actuelle et instrumentalisent la peur qu’elle suscite pour accroître leur domination sur la société, effacer des droits acquis de haute lutte et réduire à la misère les populations les plus fragiles.

La période de confinement que nous venons de vivre nous donne un sentiment de déjà-vu. Une société dans laquelle le moindre déplacement est soumis à autorisation des autorités, où les réunions publiques, les manifestations, etc sont interdites, où les marchés, les parcs publics, les espaces naturels sont fermés est une société totalitaire. Le mot effraie et les braves gens pensent à Huxley, à Orwell et à Big Brother. Mais Big Brother peut faire preuve de beaucoup d’empathie pour ses sujets. D’ailleurs on nous le répète sans cesse : c’est pour notre bien que toutes ces mesures sont prises, pour nous protéger, pour nous éviter de tomber malade, car à les en croire, nous sommes incapables de nous diriger nous-mêmes. Sans doute se considèrent-ils comme des propriétaires de chien qui adorent leur animal et veillent comme sur la prunelle de leurs yeux à son bien être, à sa santé. Ce dernier n’est absolument pas libre, il ne peut décider de rien, il est totalement dépendant de son maître. Le bon maître aime son chien et le bon chien sans doute adore son maître malgré sa condition d’esclave.

« Il n’y a pas de puissance sans impuissance » nous dit Mühsam, « quiconque aspire à la puissance ne peut atteindre son but qu’en faisant l’impuissance des autres. La puissance la plus grande et la plus étendue que l’histoire ait connue jusqu’ici est celle du capitalisme ». En poursuivant et en développant sans cesse des instruments de contrôle, de surveillance , de sanction et de répression de plus en plus sophistiqués, l’état actuel ne fait que poursuivre l’œuvre de tous les états qui l’ont précédé.

Parce que l’Anarchisme est la doctrine de la liberté comme fondement de la société humaine, parce que nous luttons pour construire une société sans domination, sans état, parce que l’ordre social auquel nous aspirons est la liberté de chacun par la liberté de tous, nous sommes les ennemis irréductibles de tous les états.

NOTES
Citations extraites d’Erich Mühsam La société libérée de l’état