6 MOIS D’INSURRECTION

Mercredi 14 février 2007, par cnt // Mexique

Oaxaca est à la fois le nom d’une ville et d’un État du Mexique. Fief historique du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), Oaxaca est un État pauvre à majorité indienne. En 1995, sous la crainte d’un soulèvement zapatiste, le gouvernement concède la reconnaissance légale de la démocratie indigène en vue de les assimiler en tant qu’électeurs potentiellement favorables. Depuis, face aux comportements d’entrepreneurs imposant leur loi commerciale, des communautés entières se rebellent. Celles-ci sont violemment réprimées. C’est dans ce contexte que sont apparus les récents évènements décrits ci-dessous :

22 mai 2006 : Manifestation d’enseignants pour l’augmentation des salaires. Occupation de la chambre des députés.

14 juin 2006 : Répression sauvage par le gouvernement de l’État d’Oaxaca : encerclement des manifestants sur la place centrale de la ville (le Zocalo) par plus de trois mille flics, usage de bombes de gaz au poivre larguées par l’hélicoptère personnel du gouverneur. Réoccupation du centre ville par les manifestants. Radicalisation des revendications des enseignants, qui demandent la destitution du gouverneur de l’État. Réveil de la conscience des habitants et insurrection de ces derniers.

Juin 2006 : Formation de l’APPO (Assemblée populaire du peuple d’Oaxaca), composée de près de 350 organisations, communautés indigènes, syndicats, associations civiles et individus autonomes.

A ce stade d’évolution nous insistons sur le fait que le mouvement populaire, initialement induit par les enseignants, a pris une d’ampleur beaucoup plus vaste. Ainsi, en plus de centaines de professeurs, il compte de nombreux travailleurs de la ville et de la campagne, notamment des milliers d’indigènes. La population est informée, organisée et politisée. S’inspirant de la vie communautaire des villages et de la démocratie parallèle issue de la résistance indigène, la population mène une action de désobéissance civile pacifique, assumant le contrôle politique de la ville et provoquant une crise économique : marche de plusieurs centaines de milliers de personnes, occupation de plus de 30 mairies, blocage des hôtels de luxe du centre ville, de l’aéroport, des avenues, des édifices publics, d’administrations, de tribunaux et de l’Assemblée de l’État.
Fin de la visibilité du gouvernement. Il n’apparaît plus que dans des opérations nocturnes.

23 juin 2006 : Formation, par de nombreux groupes et intervenants, d’une commission provisoire négociatrice ne reconnaissant plus l’existence d’un État à Oaxaca. Bien que les décisions soient prises par l’APPO, il se dessine une tendance, portée par les syndicats proches des partis politiques, qui cherche à passer outre les décisions de l’assemblée.

1er août 2006 : Manifestation de six mille femmes armées de casseroles dans les rues d’Oaxaca. S’ensuit l’occupation de 12 radios et de la télé officielle.

2 août 2006 : Attaque des radios par des sicaires en voitures, armées de mitraillettes ! Les habitants des quartiers dressent des barricades pour empêcher la circulation de ces escadrons de la mort.

21 août 2006 : Encerclement de la capitale d’Oaxaca par les forces de police et par la police parallèle. L’action criminelle des paramilitaires (qui ont assassiné plusieurs personnes) a été un facteur de désordre qui a "justifié" l’intervention de la PFP ((Police fédérale préventive, force de répression de l’État central mexicain).

Semaine du 19 au 26 août 2006 : Une cinquième victime est assassinée par les forces de l’ordre. Création et maintien des barricades par le peuple la nuit ; tenues de centaines d’assemblées populaires en journée.

25 août 2006 : Rueda Pacheco, secrétaire général de la "Section 22" (syndicat des enseignants) pactise avec le pouvoir et accepte de s’asseoir à la table des négociations. L’APPO prend clairement ses distances avec le PRD. Les enseignants déclarent que le départ du gouverneur, Ulises Ruiz n’est pas négociable, c’est "la destitution ou rien".

Nous pouvons noter ici qu’en l’absence des institutions gouvernementales, la vie à Oaxaca continue comme avant, les marchés sont approvisionnés, les magasins généralement ouverts, les restaurants et les cafés fonctionnent. La ville est néanmoins en alerte. Des barricades sont dressées aux entrées ainsi qu’autour de lieux stratégiques. Des liens de solidarité se tissent entre le mouvement insurrectionnel et les familles des quartiers (provisions et café chaud), ainsi qu’avec des communes proches.

Septembre 2006 : Apparition d’assemblées populaires dans d’autres États que celui d’Oaxaca.

23 septembre 2006 : Début d’une marche de milliers de femmes et d’hommes d’Oaxaca sur Mexico (cette marche connaîtra un soutien populaire tout au long de son périple).

28 octobre 2006 : L’opposition entre l’APPO et le syndicat des enseignants devient de plus en plus criante.

29 octobre 2006 : 4 000 soldats de la PFP enfoncent les barricades et investissent le Zocalo. Les manifestants se replient sur la cité universitaire.Dans la nuit plus de 50 militants sont arrêtés à leur domicile.

2 novembre 2006 : La PFP donne l’assaut à la Cité universitaire, violant de fait la loi mexicaine. Après 7 heures de combat, les 50 000 manifestants armés de pierres et de cocktails Molotov repoussent les assaillants mais le bilan est lourd : une vingtaine de morts, une centaine de blessés, 120 prisonniers ainsi que de nombreux disparus (des enseignants, désobéissants aux consignes de leur syndicat, ont participé à l’affrontement et gardé ainsi leur dignité). Parallèlement s’organise une marche des habitants des quartiers de la ville pour manifester leur indignation (sans la participation des militants traditionnels politiques ou syndicaux).

4 novembre 2006 : La milice étatique reçoit le renfort de 2 000 hommes et occupe la ville. Les voitures calcinées sont dégagées. La Cité universitaire est toujours tenue par des barricades.

5 novembre 2006 : Des dizaines de milliers d’habitants de l’État d’Oaxaca et d’États voisins organisent une marche vers la capitale de l’État national, exigeant le retrait des troupes armées. L’APPO demande au président Fox d’organiser une table de négociation d’urgence.

19 novembre : Création de l’Assemblée Populaire des Peuples Indiens Zapotèques, Mixe et Chinantèques.

20 novembre 2006 : Les affrontements continuent dans la ville entre la PFP et les manifestants, notamment sur la place Santo Domingo (à quelques centaines de mètres du Zocalo). On compte de nombreux blessés parmi les habitants.

Cette lutte, originairement partie de revendications salariales s’est transformée en un véritable mouvement insurrectionnel. Se nourrissant du marasme et de la misère ambiante, les différentes couches opprimées de la population ont su s’organiser de façon spontanée et font trembler les responsables de leurs situations précaires. Partout de part le monde des mouvements de solidarité commencent à se former. Pour notre part nous éprouvons envers nos compagnons une admiration certaine. Si Oaxaca est un exemple à bien des égards, puissions-nous ne lui rendre de meilleur hommage que de le suivre.
Henri,
20 nov 2006

Sources : CQFD, George Lapierre, Luis Hernàndez Navarro, La Jordana, Annick Stevens, Hermann Bellinghausen, Octavio Velez Ascencio Internet.